‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 44 sur 46 · AU CHATEAU DU SILENCE · texte numérisé non relu

AU CHATEAU DU SILENCE

Sire roi,ditAsverus, voici des pèlerins de la vie, des vases de douleur. Nous les avions nolisés, pour demeurer parmi les hommes: les voici qui reviennent vers vous, chargés de toutes les tristesses.

3T>4 I i CONTE DE i.'rm

Voulez-vous les recevoir en votre palais, et puisqu'ils n'ont pu trouver leur terre en ce monde, voulez-vous les résorber ici, pour <pie le calm< pénètre et les prépare à de nouvelles pensées, si le destin les garde encore captifs dans sa marche éternelle.

Sire roi, reprit Rizphah, j'ai souvent vu parmi mes songes, votre splendeur sereine, alors que vous étiez le bon Ezra. C'est vrai, nous sommes un peu las. Quelques jours suffiront pour nous rendre les forces. Hors du monde nous revivions mieux, el si de nouveaux aspects viennent fleurir à notre esprit qui si longtemps par les vitres monotones de 1 tence médiocre, a souffert, nous redeviendrons nés d'esprit et de vigueur.

Au moins, reprit Samuel, nous avons tourné le

dos à la terré plate où j'ai tant souffert, que chaque objet «pie mes veux heurtent suffit à évoquer

une grappe <le souvenirs mauvais. Ah ! si je pouvais me renouveler, si la nuit lustrale du refuge voulait

bien me couvrir de son oubli, si je pouvais renaître un autre...

Vive/ ici, dit le Roi Haltha/ar.

Et il les guida vers la grande terrasse qui dominait la mer.

Vous souvenez-vous, àsverus, «lu jour où \

vîntes ici pour la première lois? Les murs étaient

ornés de fresques si anciennes. Elles sont détruites,

je ne les ai plus retrouvées à mon retour. L'immortalité roule bien des morts dans les flots égaux de ses minutes. Ne sommes-nous pas aussi épuisés qu'eux, aussi éloignés que jadis de la fin et du but. Que sommes-nous, Asverus, peut-être le frisson d'un rêve qui a du mal à s'achever, et les pensées d'un colossal dormeur qui se retourne en un sommeil tourmenté.

Rizphah, Samuel, vivez ici. Vous vous croyez bien blessés, bien usés, bien vieux; vous êtes peutêtre auprès de nous, encore des enfants, dont les âges commencent à peine. Vous êtes entrés dans la vie par un peu de douleur, qui sait ce qui est réservé à vos âmes en le long périple qu'elles devront encore parcourir, quand les chaînes de vos corps se seront desserrées.

Ils entraient dans une haute salle. Sur un autel un vaisseau de bois effulgcait d'une lumière douce, et Rizphah qui le reconnut s'inclinait.

C'est bien lui, dit Balthazar. Les prophéties (lisaient que des foules blanches d'innocence s'élèveraient sur sa candeur. Je l'ai montré aux peuples d'Occident, et personne ne l'a reconnu, et mes fils spirituels, dans la vie de fer des chercheurs d'or, ont été des roseaux; qui viendra maintenant réveiller le vieux rite, qui s'efface des mémoires comme votre nef s'effaça hors leur horizon, qui viendrai Reviendra-t-on jamais au château perdu dans la lumière,

comme d'autres sont engloutis de brames perpétuelles. Allons, reposez -vous, vivez ici, laissez-vous vivre. L'Inconnu vous y parlera, el sans doute vous le comprendrez. Recueillez-vous au château du Silence, dormez aux paumes fraîches et pacifiantes du Silence.

Samuel se réveilla léger, vif, fluide presque, l'n rai de soleil jetait dans la chambre des fleurs mobiles; de bonheur physique et «le sveltesse murale, il eut un rire heureux, si jeune, que de jow Rizphah se leva de la natte où elle passait pieds ses sandales, pour courir à ses bras. Mais lui:

Rizphah ! Rizphah I au miroir, regarde-toi, el d'un

saut il élait près d'elle el La portait.

Au large miroir de métal élevé par une griffe de fer, Rizphah admirait le passé, du déjà lointain passé. C'était elle de ses vingt ans. les \«'n\ souriaient d'une bonté OÙUD pende douleur avait ! comme un scintillement, comme une minuscule

goutte de rosée sur une feuille, le front pur et joli,

la joue fraîche près de la bouche d'espoir et d'amour et surtout les jeux d'ébène et de clair de lune les cheveux libres, plastiquemenl contournés comme

en do luttes aimables, et le col droit, rond, canal fier et solide de la vie à la pei lait elle, elle

des vingt ans !

0 miroir de merveille et de dérision, douleur <

quée!.. Mais elle s'interrompit et poussa un cri : Samuel, ta jeunesse! car il avait posé sa tête sur son épaule et elle apercevait ses cheveux noirs, son front solide, sa barbe drue et noire d'autrefois. — Mais le miroir ne ment pas pour toi, Rizphah, te revoici les neiges fondues, l'hiver vaincu, parmi les buissons d'été — et alors pour toi non plus Samuel, puisque je te revois, comme aux heures de songeries d'enfance

quand tu rentrais et que ton sourire emplissait la petite maisonnette; te voici jeune, serions-nous immortels ?

Oh, que ce soit l'éternelle jeunesse, ou seulement le reflet d'un bonheur passé, ou un mirage qui saisit nos deux âmes, ne laissons point passer l'heure d'Eden; nous y arrivons rafraîchis des anciennes souffrances, elle nous paraît plus belle de toute la distanee qui nous sépare d'une pareille vision de nous. Rizphah, je t'aime, et béni soit l'homme qui redore cet aveu, de toute notre jeunesse.— Samuel, mon âme aussi comme mon corps est pendue à tes lèvres, ô bienheureux mirage.

Samuel reprit : ceci n'est pas plus un mirage que ne le furent des heures où mes doigts dénouaient tes tresses, où mes lèvres respiraient sur ton front ton amour et les pétales de ses fleura en ta pensée. Ceci n'est pas plus un mirage que ton heure d'éveil entre mes bras lorsque que tu perçus qu'il y a autre chose que des chants et des

paroles. Ceci n'est pas plus un mirage que noire attente d'un renouveau du printemps, et puisque la terre fatiguée, anhélante, repousse tous les ans dans ses moissons tachées du sang des fleurs, pourquoi nous, les témoinsdu monde, oe pourrionsnous aussi refleurir, refleurir éternellement/ El qui sait si elle est vraie cette borne que l'âge obstinément dresse devant nos volontés. Ah! j'ai tant prié les dieux de jeunesse que peut-être ils m'ont exaucé.

— Et moi aussi je les ai suppliés, pour mon enfant, pour toi, mon enfant, quejebereais sur mon épaule. Oh! fontaines, jadis gelées où je voyj inner mon ombre, le poing formidable de nos désirs à brisé vos glaces, et vos crêtes de gel blanc ae

plus que des pannes de diamants et des bracelets lumineux à nos poignets. Les chevaux d'aurore galopenl débridés, oh, mon bien, oh, ma loi.

— Et la vie tt'est Sereine et juste que «l'être durable. Viens sousles pavillons d'été \ ei s le soleil.

— Soleil maître des destinées, nourrice profonde,

matrice totale, soleil des jeunes ans replantés sur les

3, sur les cimes de neige où tu souris en<

— Soleil roi, soleil dieu, philtre des forces, clarté suprême.

— Soleil que je boisa l'aurore.

— Soleil dont la chute du soir m'emporte el m'e-

vanouit.

ET DU SILENCE 35g

— Soleil de douceur, soleil terrible, soleil Priape.

— 0 maître doux qui de ta force fais de la lanueur, et des langueurs réveillées, ressuscites la

force, Soleil bénin.

— Soleil dieu, soleil autel, je brûle sur ton cœur et me meurs.

— Soleil, tes mains amènes nous rendent le réveil.

— 0 Rizphah, tes boucles folles sur ta nuque et le soleil s'amuse, il a sa voie lactée au parcours blanc de tes épaules.

— 0 Samuel, le lotus croît et s'épanouit de tous ses pistils d'amour.

— 0 Soleil maître, ô soleil dieu, soleil de prière et d'amour.

— O Soleil dieu, soleil égal, couleur d'amour et couleur de sceptre.

— Avalanches folles et la joie et les mondes de bruine écartés de mes deux mains et je suis droit devant toi fixe et te contemple.

— Et la blanche immortalité du gouffre me saisit pour un instant.

— Oui, Samuel, pour un instant, pourtant dismoi je t'aime, je t'aime.

— Pour tout le deuil du passé, pour le bonheur du présent, pour les féeries de l'avenir, pour tout le

e de ton âme, pour tout le caprice de mon ame.

— Oui, pour tout le caprice de mon âme et tout le son^e permanent de ton ame, et tes mains et ton

3Go h i/or

front, et ta caresse d'ivoire et pour tes veux d'oubli.

— D'oubli de quoi?

— Ah, si nous sommes immortels que n'avonsnous à oublier: par toutes les croyances de |

ei d'avenir je t'aime.

— Bien, je t'aime aussi, tu diras au monde que Rizphah t'aimait, au monde qui est ici, au monde qui renaît ou se souvient, au monde qui peut redonner une minute de jouvence.

— Je m'en vais, Samuel, je sens la neige SUT mes cheveux.

— Illusion, Rizphah, tu délires. () mon aimée, mes caresses t'ont l'ail mal.

— Non, Samuel, mais ce n'était pas l'immortalité, au moins pour moi. Sois calme, écoute ei

un baiser-.

— Cette Ni<' est criminelle si ce ne fut qu'un mirage les cheveux noirs de tout à l'heure.

— Ce fut un don. Reste ici, oh je vois tes yeux cruels, el tu crois que les magiciens de cette heure

sont dus à la Vengeance. Au contraire, ils furent

bons, attendions-nous Bans eus ce bonheur «! naître une minute? Moi je les remercie.

— Ecoute, tout près, écoute, VeUX-tU que je rie

;i tes veux, non tu as peur de l'aube vitrifiée qui

monte à nies veux; écoule à ton oreille.

Ce lut pour moi l'heure du bonheur, aupara-

vant avouerais-tu tout ce que tu aimais en moi, et sur quel bûchers de fleurs mortes je montais à ton feu de joie. Je t'ai bercé, blessé, je t'ai caressé, convalescent tu m'as aimée avec la vie, tu viens de m'aimer toute seule.

Voici la nuit qui vient en moi plus douce parce que je sens que le soleil tournoie autour de nous, voici la nuit qui vient sur mes mains decaresse, elles meurent tout entières, et la nuit monte sur mes yeux qui mourront tout entiers. Voici que je me penche • un brouillard s'épand sur ma vallée où mes baisers fleurissent en blanches marguerites; je tiens tes doigts comme l'anneau de fer du quai où s'abrite la barge qui portait les parfums; je te les ai donnés des contrées les plus lentes et les plus lointaines de la chair et de la mémoire. Ami, voici la mort qui jette son manteau sur ma vallée. Oh elle n'est pas la dure cisaille que tu crains, on dirait qu'une âme plus belle que moi me tend une coupe et je la bois, Samuel.

Et du marbre en langueur s'apposa sur sa face.

— Rizphah, Rizphah, je vais te suivre.

Alors une grande forme plus haute que Rizphah vivante, toute blanche, toute vêtue de blanc, les yeux ardents dans la face exsangue, hantée de toute tristesse, saisit les mains de Samuel. Je suis encore Rizphah, dit-elle.

— Qui es-tu, rêva Samuel.

3G2 LE CONTE DE l'oH ET DU SILI

— Mobed la bienveillante couleur de tes «>nLr<^ et de tes yeux; et elle L'emmena comme un enfant dans la chambre voisine, et rétendit et d'un gest€ de sa main sur ses yeux, l'endormit.

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