‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 45 sur 46 · BALTHAZAR ET ASVERUS PARLENT · texte numérisé non relu

BALTHAZAR ET ASVERUS PARLENT

Eh oui, la folle histoire de Palamède, un grain de blé, d'un grain quatre, huit, seize et des forêts dans des greniers, toute la sueur humaine et la fécondité divine peu à peu emmagasinées.

— Ah, propos de sage, maître Asverus, une volonté, additionnée à une volonté, et des mondes obscurs croissent.

— Et les mondes lumineux décroissent.

— Mais aussi des mondes lumineux prennent l'éveil.

— Par d'autres doctrines.

— Non par contraste en la même doctrine.

— L'homme sème le grain auquel il croit, il rencontre au jour des moissons une ivraie pleine de fleurs, la graine de cette ivraie c'est du blé nourrissant.

— Je n'aiguère vu qu'ivraie, Sire Roi, depuis que j'arpente le monde et que le monde jabote à mon oreille. A force d'errer, Sire Roi, mon âme est devenue couleur du monde. Elle est incertaine, elle en-

fante dos images versatiles, le fond reste solide comme les rochers <lrs gouffres de mer, mais il s'v passe bien dos jeux de lumière. Los principes de la vie et du monde sont peut-être fixes, mais les apparences sont des passants bariolés.

— Voicileur maison, Asverus, derrière ces arh ils n'ont pas vécu selon cette optique, ils ont dépensé jadis toute leur force de passion, lis ont senti passer la fête de renaissance. Peut-être ont-ils vu celui qui servira la vérité nouvelle, la vérité débarrassée de ses langes; peut-être Celui-là saura-t-il.

— Je ne demande pas mieux, Sire Roi, mais voici bien des temps que je parcours le monde el tout au plus a-t-on changé assez souvent, c'est vrai, ta mode des capes et des chapeaux.

— On verra. Tu es le doute, Asverus.

— Parce que je suis le témoin, Sire Roi.

Va ils contournèrent le massif d'arbres, la maison riait parmi les caroubiers el les grenadiers, et l'élan d'une vigne l'embrassait toute.

— N'allons pas plus loin, dit Baltliazar, je lai vue sur le seuil, elle est assise, la tête entre ses mains.

— Elle pleure, dit Asverus.

— Mlle pleure, celle de l;i Naissance, de l'Amour. Mlle est devenue celle de la .Mort.

— Retirons-nous, retirons-nous doucement â ne point entendre nos pas. La Mort a triomphé de l'Amour, le principe terrible deMobed a triomphé

de son principe de joie et de floraison. Asverus, nous sommes de vieux enfants débiles entre ses mains, et elle n'est pas maîtresse de l'œuvre de ses mains. Mobedla bienveillante c'est la force qui tue. Rentrons, rentrons, Asverus. Ah qu'elle veuille bien se souvenir de nous et nous étreindre comme elle a fait pour ceux-là.

— Xon, Sire Roi, dit Asverus, je veux l'approcher, je veux la voir, je veux l'entendre.

— Mais, ami, si tu t'approches d'elle, tu n'apercevras que ton reflet.

— Asverus s'élança, mais déjà la forme blanche et triste s'amincissait et se fondait dans les arbres.

Sur la terrasse qui domine la'mer, lesoleil éclate brutal, les lentes ondes bleues se courbent près de la nef, les marches de marbre aveuglent de feu droit et blanc. Les pilastres de la colonnade gardaient leur fière altitude, mais comme un vent de désastre avait passé arrachant les menus ornements et des vases gisaient brisés. La place des fresques était vide et hérissée, des fragments de mosaïque étaient épars. Dans l'armature résistante du palais on marchait sur de la poussière de souvenirs. La Halte menaçait ruine, devant le large chemin d'autrefois, toujours ouvert, toujours monotone, toujours énigmatique.

Et Balthazar s'écria : Où sont les rois qui jadis

Il DE L OR

avec moi parcouraient le monde à la recherche de la merveille, delà fleur qui pousse imprévue entre les pierres des ruelles du village, ou près du parvis des temples. Nous sommes allés de l'Orient à l'( >ccident, du Sud au Nord. Nos orchestres oui murmuré, nos poètes ont chanté, et toutes les fleui vines se sont fanées. Nous sommes plus immortels que la sagesse. Instinct, besoin de la recherche, soif de l'aventure spirituelle, appétit de l'homme* dieu, curiosité du puits qui dort en notre âme el où nous ne pouvons descendre, mines de nos {D'usées aux corridors entrelacés, irréductible désir de voir naître et s'épanouir notre âme, tu nous antérieur. Tu nous traverses, tu prolonges notre existence lassée et fastidieuse, el si notre voeu de mourir était exaucé, tu durerais encore. Recherche de la connaissance, tentative de nous étreindre qui

est uous-iuème.

— Et pourquoi mourir, Sire Roi, si nous devons renaître le même avec le môme désir, rich moins de nos expérience!

— Si, mourir. Asverus, pour retrom fraîcheur de la recherche qui ue lasse p<»iut dans la vie d'un homme puisqu'elle ne dure qu'une seule «les monotones étapes que nous avons accumul

h point, ÂAverua, celui qui voudrait s'étendre eu n'importe quel bercement, entendre d'in listincts murmures, des chansons qui ne s'acb

raient pas, puis se sentir clos dans les gangues du silence.

— Le Silence, Sire Roi, est la montagne ardue, que tu as gravie, que nous avons gravie pour contempler de sa cime les calvaires du monde. Regarde, il y pousse de minces fleurettes. Elles restent droites parce qu'ici le vent de la terre, respectueux s'arrête. Voici le champ des idées, le jardin des chansons de poètes.

— Il est maigre, cette lande est stérile et froide ; Asverus, ah qui nous réchauffera, à cette altitude d'où le inonde s'agite en tableaux juxtaposés, en fabliaux qui se recommencent, et depuis si longtemps. Et pourquoi changerait-il?

— Et pourquoi ne[changerait-il pas, Sire Roi; ce n'est peut-être pas l'intelligence qui crée le monde. S'il n'est point de fleurs nouvelles de sagesse, peut-être faut-il chercher autre chose dans le monde et le ciel.

— Mais quoi, Asverus?

— Je ne sais, Sire Roi, mais viens avec moi, nous reparcourrons les espaces, et nous demanderons une autre lumière.

— A qui, Asverus? être les vassaux de l'Or et de la Force.

— Les vassaux, ou les maîtres.

— Au nom de quoi, et dans quel but. Non, Asverus, il n'est de suprême que l'intelligence et son

368 i-i. ce» h. m. l'or

effort pour se connaître. Contempler est tout, le reste est néant. Le reste est le chemin aux tournants inutiles. Je resterai ici près du Graal et près des fresques de déesses.

— Le Graal est éteint et les fresques en débris.

— Quand nous parcourions le monde, doué trois rois, nous avions élu ces déesses, nos cœurs les emportaient avec nous. Nous avions eu bien de la peine à les créer. Elles enfermaient les ligni notre sagesse. Elles étaient pour nous les matrices du monde. Celles qui leur ressemblaient étaient fécondes de prophètes. Pourquoi leurs reflets n'ontils créé que des mortels éphémères? Pourquoi les déesses n'ont-elles pu prendre Forme? Il n'est donc pas vrai qu'une pensée suit un être.

Les pensées sans doute meurent après unplus longue que celle de l'homme, mais elles meurent, il s'en souvient des ombres.

Et c'est ee que nous deviendrons, \s\erus

— Non pas moi ! j'appareille. Sire lloi ; je descends les marches du château du Silence, mon \ ai-

va me ramener parmi lesoiulues qui sont les hommes. Courbés à i r l'<»r, ils ne me verront pas plus qu'ils ne m'ont aperçu par le passé. Je parmi leurs vagues bavardes el Futiles, je vais n haleter et mourir. Et pai rai eu\ je serai le Silence. Et si quelque Heur impré-

ET DU SILENCE 2(3q

vue surgit près de ma route, une voile me ramènera vers toi.

— Tune reviendras point, il n'est point d'imprévu; va, fils des hommes, appareille, et va vers le levant, vers les promesses de Soleil, va, les brumes d'or t'appellent. Je vais m'envelopper des brumes du couchant.

Et sur la nef en partance la voix rude d'un matelot chanta :

Nef agile vole sur les mers

11 a vu les mille palais

Oui se mirent au front de l'onde

Et les mille minarets

Qui s'élancent de la mer profonde.

Son regard est encore fixé

Sur la petite nuée

Qui floconne en un coin du ciel,

Son regard développe ses ailes.

Il en revient découragé,

C'est encore une petite nuée

Qui s'amuse au masque du monde;

Il a vu les cent mille années

Il a vu tordre aux doigts des cordiers

Les longs fils des ans, et les tiges fanées

Des grandes plantes séculaires,

Son regard n'est point rassasié.

Nef agile vole sur les mers.

Et de la proue, cependant que la nef tournait

370 il CONTE i>l L*OR

lentement vers la haute mer, Asvérus salua le roi Balthazar dont le geste le bénissait.

Lis A.ILES DU SILEN4 I

Azrael, Azrael, s'écria 1»; roi Balthazar, je l'appelle, me voici seul et plus une lampe ne brillera dansée château! Ouvre-moi la nuit, la nuit étei* nelle. J'y rentre plus seul et plus léger qu'au matin des jours; je suis moins riche de l'espoir d'un lait. Exauce ma voix, emmène-moi dans la mort, peuplela autour de moi d'ombres chères. Mes déess mes prophètes, anime-les parmi mou songe, .l'ai crié du fond de* années, j'ai guéri des hlrssiiivs <■(

des désespoirs, et j'ai guéri «les espérances, j'ai trompé la faim de quelques humains, j'ai tendu des

COlipes, d'aucuns SOnl morts avec la certitude qu'ils

voyaient s'embraser les tabernacles, d'auti

à moi. se sont évanouis sur des lèvres. Dai périple du temps nos mains se sont ouvertes, j'ai

répandu la manne que je croyais la certitude. Ai-je

bien l'ait. Infini, Inconnu, ai-je bien l'ail?

L'infini demeure muet, la nef d'Asverus bondissait sur le flot, le soleil baissait sur l'horizon.

Inconnu. Infini. Incertitude, ou Certitude qui te dérobes a moi, Azrael n'est- il donc plus ton nu ger« Laisse-moi voir l'orteil qui doii me 1

ET DU SILENCE ^ ï

Je veux mourir avant les temps. Ah si même un jour d'un fond de ces vagues multiformes, devait s'élever la radieuse face de la croyance, j'aime mieux ne plus attendre, car je ne suis à jamais fatigué !

Bonté, n'est point le mot de ton énigme, Univers ! Alors vague de l'air, de la mer et du sable ensevelissez-moi, et si tu es Dieu, ô Inconnu, ô infini, tuemoi tout à fait, tue mon âme d'ambition et de curiosité pour qu'elle ne renaisse point dans une forme humaine. Ne me laisse pas vivre, ma présence fait des malheureux. Peut-être la science du Néant s'échapperait-elle de ce coin désert et ignoré, de ce palais depuis si longtemps oublié, contagieuse comme la peste; des pollens de misère s'en iraient aux quatre coins des flores; Univers, si tu n'es qu'un décor ne laisse point vivre l'anxiété des âmes î ô Infini, existestu ?

La nef d'Asverus disparaissait vers le lointain. Les héros du soleil descendaient vers la mer par les escaliers de fastes et de pourpres.

Montagnes du silence, écrasez-moi pour toujours. Que ma recherche finisse, elle a été si futile. Il me semble que j'ai cueilli un jour une rose et que j'ai passé les temps à me souvenir du parfum. Le néant c'est toutes les routes que j'ai suivies. Un vieux roi qui frissonne sur une terrasse déserte suppliant en vain l'infini, suppliant quoi que ce soit d'apparaître, d'écouter, de répondre; un vieux roi triste d'être

Page 1