LA MAISON NATALE
Un jeune homme avait quitté sa cité, son père et sa mère; non qu'il ne les aimât point, mais son âme contenait toutes les flammes folles de la curiosité et de l'espérance. Il s'était fait de la terre une image selon le récit des voyageurs qui depuis longtemps sont revenus à leurs foyers, c'est-à-dire embellie ; il croyait qu'aux portes des villes, de sages vieillards, touchés de sa fatigue, interrom-
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praient leur causerie pour lui donner les bons conseils e! que des jeunes gens, comme lui aventureux, L'aideraient à tout connaître en leur coin de terre. Jl se voyait ainsi associé à toutes ! riences et à toutes les jeunes chansons, e! qui tresses se dénoueraient pour L'étranger qui saurai! des récits d'ailleurs et aurait vu d'autres climats. Sa route fut longue, e( nulle par! son espoir ne fut satisfait. Les vieillards assis aux portes des villes le questionnaient bien, lui demandaient son nom, son âge, son origine, puis hochaient la lêl proclamaient les bénéfices de la stabilité dans la maison natale et déploraient devant lui d'an malheurs dont il ne connaissait pas les victimes. Les jeunes gens étaient passionnes de leurs >res aventures : les uns absorbés par la haine
«lu tyran local, Les autres vivant dans un grand désir de voyage et de fortune; ceux-ci p rfois l'accompagnaient jusqu'au tournant d'un chemin,
mais ce fut tout; et les jeunes tilles riaient en*
semble à la fontaine, sans plus s'étonner d'un
ml de plus. 11 s'en ell. irait tant devant leurs
eux, parmi les caravanes qui franchissaient
la ville sans s'y arrêter. Parfois un péager, toujours
seul en sa eahane, entretenait longuement notre jeune homme, mais c'était pour entendre les fraîches nouvelles. Tout le monde lui demandait un peu, et personne ne lui donnait; et à Bon esprit attristé
la terre étrangère semblait monotone. Mais comme il s'entêtait à sa chimère, il continuait sa route, de sorte qu'il se trouva un jour très appauvri, très fatigué et bien loin, très loin. De plus la maladie l'atteignit, et un soir, épuisé, il tomba de fatigue au bord d'un chemin. C'était une route presque sans arbres, et le ciel, sur sa tête, paiement violet, s'imprégnait d'un calme si total, d'une si négative nonchalance, et le silence du lieu était tel que le jeune homme eut l'impression qu'il allait mourir Jà, seul et loin de tous secours humain. Comme la somnolence invincible l'emmaillait, il lui sembla voir et il voyait en effet des yeux de l'âme une péri. La miséricordieuse déesse voulut savoir sa peine. Ah! retourner, disait-il, à la maison de mon père. Elle est au pays natal, près de la rivière tranquille, où l'eau passe claire sur les cailloux blancs; là, croissentles roseaux que je coupais aussi hauts que ma taille d'enfant, et où je déversais mes confuses et ignorantes chansons. La salleblanche où je m'amusais sur les tapis que j'avais toujours vus était haute et colossale et la fontaine du jardin intérieur a toujours filtré les minutes du sourire maternel. Maison maternelle, vasque originelle des sources de ma vie, haute fenêtre d'où je découvris pour la première fois les caravanes rouges, jaunes et brunes dans la plaine infinie, figuier des premières figues où tant je dormis à l'ombre, petit mur du jardin
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premier obstacle que je ne pus franchir, vous rivez, omis silencieux dont je ne sus comprendre lé conseil, en attendant peut-être celui « pi i voulut être errant et voudrait redevenir un de vous, e! participer de votre calme statique. Sans doute aujourd'hui, mon père a demandé aux crieurs e! aux guides revenus de loin, s'ils ne m'avaient point vu ? Et la miséricordieuse péri voulut qu'il pût revoir en esprit la maison de son père.
Ils partirent tous deux et la route était belle, bien plus belle qu'elle n'avait jamais semblé au jeune homme quand il la parcourut, tout «l'abord. même avec les joies de L'aventure. Les paysages le reconnaissaient; un arbre dit : II est bien inoins triste que tout à l'heure, et sa démarche est plus légère; sans doute, il s'en retourne vers la maison de son père, avan! obtenu son vœu, et celle qui l'ac-
compagne est bien belle. Un ruisselet qui faisait
tourner un moulin rythma sa chanson sur son pas,
joyeusement, et Le jeune homme entrevit qu'il était
possible, sur ce clairaccompannement . d'accomplir des milliers de pas joyeux. La nuit tintait de très
nombreuses clochettes argentines. ( S'étaient les
ris qui s'en allaient se visiterles unes les autre!
galant apparat : leurs cheveux sont couleur de la nuit fraternelle; elles portent à leur front couleur
d'ambre luci.lc des aigrettes de l'eu céleste qui semblent aux hommes des étoiles filantes. Leurs robes
sont de toutes les belles couleurs, mais elles passent si vite que les mortels n'y voient que des voiles blancs qu'ils prennent pour de petits nuages, mais de près ce sont d'exquises robes dont l'étoffe est en grains de perles, et pour courir de l'une à l'autre des terrasses célestes elles s'élancent sur de petits chevaux très rapides, et qui sillonnent l'espace de leurs ailes, diaprées comme celles de papillons de la zone des dieux et des génies; à leur col, des clochettes pendues font entendre une harmonique confusion de notes claires, infiniment. Les péris, ces beaux soirs, se visitent ou s'occupent d'aider un humain dans sa misère ou vaquent à embellir les fleurs et les jeunes filles dont elles retouchent les traits pendant leur sommeil, en leur présentant des rêves de bonheur, ou répandent sur le monde de longues traînées de parfums qui, le lendemain, voyagent, circulentet flânent au travers de la terre, étonnant de leur imprévu et de leurs complexités les hommes qui savent les percevoir sans les fixer nettement en leur souvenir, et notre jeune homme, les yeux ouverts à toute cette joyeuse féerie, suivait sa protectrice avec ardeur tant qu'il ne se souvenait plus, tout grisé de la course parfumée, du but de leur voyage. Et il fut bien surpris quand, dans le soir de la ville encore lucescente de quelques torches et de tambourins, il aperçut la maison de son père, énorme et noire.
Une seule fenêtre en était éclairée si maigrement quecela semblait une lézarde dans la muraille. Et cette masse, de maçonnerie était si grisâtre, muette et fermée qu'il en eut le cœur transi .
Ah î Péri, bonne Péri, est-ce bien là la mai natale? A ce moment, dans la chambre seule i rée, il vit ses frères. Grâce à la péri il les put entendre : ils supputaient l'usage qu'ils feraient de leur fortune future. La fortune du père serait, certes, divisée en trois parts puisque l'un d'eux était parti et ne reviendrait pas. D'ailleurs, disait Faîne, je saurais bien m'y op poser. Notre frère n'était pas un d'entre nous : il n'a pas compris le langage de notre foyer; il était né, pour nous, un étranger. Va tel est l'avis de notre père, mais noire mère le défendrait. D'ailleurs, sans doute il est mort. C'était, certes, leur désir, mais jeunes, les sens encore tins,
ils eurent notion sourde de quelque divine présence séparèrent sans formuler leur pensée. La péri le mena alors dans la chambre où dormaienl
parents vieillis et, grâce à elle, il visita leur rêve. Et il s'y vit encore petit, encre faible, parmi toutes les choses qu'il avait aimées ehpii lui semlilaient
autrefois bj grandes, mais comme diminuées, chées, écornées, et son père et sa mère le voyaient
ainsi. Et tous deux parlaient souvent de lui; le
i : La justice infinie le ramènera, je
clément, mais, tout de suite, il devra, non pas s'hu-
milier, mais prendreplace à nos comptoirs et dans nos travaux. » Et la mère disait : « La bonté infinie me le ramènera; quand il reviendra je guérirai ses plaies et j'obtiendrai que, durant au moins trois grands jours, le père ne le force pas à s'associer à ses travaux, mais il les reprendra; si faible que je sois, je saurais l'exiger. » Et leur rêve s'emplit de lentes minuties, de soucis à l'œil creux. Examinant des crevasses aux murs, des fourmis laborieuses coururent en tout sens. Partons, dit le jeune homme, partons. Aussitôt ce mot dit, il se retrouva seul sur ce tournant delà route lointaine où il était tombé, le ciel était plus clairet l'aube indulgente. Vu grand calme pénétrait ses moelles, comme ce doux réveil mi-brisé encore qui suit les fatigues d'une longue et pénible traversée.
11 se leva et reprit sa route, par des pays plus lointains; comme il savait des vieilles chroniques il les contait, comme il savait des chansons il les chantait, comme il avait une fort belle écriture digne des anciens manuscrits, il calligraphiait des actes ou copiait des exemplaires des poètes pour les riches qui aimaient à montrer des livres, et il vivait. 11 advint qu'en ces années le jeune homme devint un homme, et si les soucis de sa vie en furent moindres, les incertitudes et les peines de son âme en furent plus lourdes.
Or, un lourd jour d'été, la campagne brûlait
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rousse sous ['aspect terrible du soleil, et les collines du lointain fumaienl à la cime c imme d'un blanc feu de brumes, et les dalles de la ville, blanches comme de la chaux, brûlaient les pieds comme des briques chauffées dans l'étuve; il alla chercher un coin d'ombre dans un des détours du bazar. Il Taisait si chaud, quoique les allées fussenl fraîches de
leur haute VOÛte, et que les petits esclaves noirs
jetassent à terre des lignes d'eau parfumée, que tons les marchands donnaient sur leurs coussins, sans surveiller les coffres ouverts pleins d'écharpes de couleur et de manteaux de soie, et les tapis brochés de merveilleux oiseaux d'or et laissaient les cassettes ouvertes ruisseler seules des feux des belles pierres. Et si leur sommeil était lourd, la tranquillité et la sécurité étaient complètes, car le plus hardi des voleurs n'eût pas franchi la ceinture
(le rues lorrides qui environnaient le l>a/.ar.
Notre homme s'assit sur le seuil d'une humble boutique où se vendaient les plus piètres aliments
et de peu coûteuses boissons, et il B'endormit : pas un bruit ne vibrait dans les ruescouvertes du bazar,
que des mots de rêve, et l'esclave noir chargé d'arroser céda à la fatigue et s'endormit. Le songe de l'homme lui conta que ses tempes devenaient grises, et qu'elle était encore plus loin que le jour où il la
crut revoir, la maison de son père et la maison natale. 11 lui sembla qu'elle s'effondrait mais très len-
tement, glissant non parmi les rues, mais vers le miroir gris d'un lac. Il crut entendre un vague bruit de pleurs, et la péri de l'ancienne vision lui réapparut, toujours gaie et légère de sa jeunesse immortelle à lui qui connaissait les rides, et comme il souhaita revoir la maison de son père, elle l'emmena pour qu'il vît par les yeux de l'esprit. La route brasillait comme une fournaise; où il avait vu des arbres, la place était nette, et plus loin, près des bouquets de bois, des équipes de bûcherons dormaient près de leur hache ; le ruisselet qui faisait tourner le moulin l'accompagna encore de sa chanson si vive qu'on eût cru et encore désiré faire des mille et des mille pas à l'accompagnement vif de son rire, mais l'homme comprit que ce ruisselet était si gai, parce qu'il recommençait indéfiniment le même cercle, et que sa gaîté n'était que du mouvement. Les airs étaient immobiles. Les péris ne se montraient point dans ce jour cru, où seuls veillaient les chefs de caravane attendant à l'ombre des murailles l'heure de se remettre en route.
La maison natale lui parut plus grise; autrefois quelques fleurs paraient les fenêtres grillagées, maintenant de lourds volets comblaient les pierres vers le haut de la maison. En bas ses frères surveillaient des esclaves, comptaient de l'or, activaient des chargements; et seul dans la cour intérieure le père rêvait désormais seul, et pensait : « Ceux-ci
par leur présence et celui-là par son absence m'ont rendu plus seul (pie la mort. » L'homme comprit que ce vieillard était tari, que le meilleur d< rêves allait désormais vers une tombe fermée, sans souci de rien, sans espoir, sans con-
fiance, sans mouvement. Et les choses n'avaient plus rien de l'aspect natal. Elles étaient vieilles, renfrognées, attentives aux rêves cupides des trois nouveaux maîtres. La tête du vieillard était inclinée sur sa poitrine. Les choses ne le reconnaissaient pas et lui les avait oubliées; il eut un instant le pressentiment d'une présence divine, mais comme il était très vieux, et (pic ses pensées suivaient toujours le même cours, il crut voirAzraël et frissonna tout entier. Et le cœur du voyageur - Par-
tons, dit-il.
Je vois, ô chère déesse, qu'il n'est point de niaison natale pour l'homme, mais seulement un coin
banal de cité partout le même, et que seul reniant
croit naïvement découvrir, et je vois que l'homme
oublie vite l'arbre qu'il a lui-même planté, m ;'i
Chaque saison il ne lui rapporte pas de pleins paniers de fruits. Le figuier de mon père est desséché, et l'écorce en est creusée, et mon père vieillit près du figuier comme un ai! lié et décrépit. Il
n'est rien de heau dans la vie humaine que le souvenir «le tel rêve qui nous emplit de joie, et même
que le souvenir du début d'un rêve. < >h î quand tu
vins me chercher dans ma fatigue presque mortelle, que j'aperçus tes yeux qui sont des divans pour un dieu, et la forôt d'ébène de tes cheveux, et l'aigrette scintillante de ton éternelle jeunesse, je crus voir s'ouvrir les battants du ciel pour que la beauté et la vérité m'expliquassent ce qu'était le rêve du bonheur, et le sens de la poursuite acharnée de la vie. Et les sonnailles de la belle aventure ont résonné pour moi ; mais ce fut seulement réconfort et remède d'un jour. Péri, bellePéri, n'est-il plus debonheur?
Et la Péri reprit : « Tes rosiers refleuriraient encore, et j'aime assez ton infortune pour t'en sauver; mon amour fait de pitié pour les enfants qui pleurent au ras du sol te sauverait. Dans un pays que je connais, où l'aube est embaumée, et le soir plein d'éventails, nous vivrions; l'eau delà source profonde te ferait oublier qui tu fus, et moi je serais ta gardienne bien-aimée et bien aimante, et seul le sourire éclairerait ta face, car, ne te rappelant plus les souffrances, tu ne te souviendrais plus de la vie.
« Yeux-tu venir avec moi au pays sans miroirs, les sources y bruissent invisibles, la vallée retentit toute d'un indolent concert, et les coins d'ombre y sont si profonds qu'on y peut dormir des années sans apercevoir un peu de ciel entre les arbres. —
« Mais toi, n'y perdrais-tu rien? —
« Je serais, les années encore longues, avant que ton souffle ne s éteigne en me bénissant, comme du
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rêve enchaîné; la gangue de mon mortel amour déprimerait mes ailes, mais [dus tard, ennoblie d'un regret et d'une douleur, je reparcourrai joyeuse les espaces en quête d'une nouvelle infortune. Bonne comme la brise du soir un instant captée, je redeviendrais belle comme la luisoir errante et libre. »
Et l'homme répondit : « Ce serait alors toute ma vie, ce murmure du ruissclet que j'entendrais, gai et rythmé parce que son parcours n'est guère plus grand que la largeur de la vasque à la maison de mon père. J'aime mieux mes soucis et mou inquiétude; partons.»
Et il se réveilla devant l'humble boutique du marché.
Le lendemain il quittait cette ville. Comme il savait de vieilles chroniques et (le neuves chans et qu'il savait calligraphier des actes, il vécut. Lorsqu'il fut devenu très vieiu il B*arréta dans
l'humble ruelle d'une ville encore plus lointaine, et
dans une chambre basse il attendit le dernier sommeil et il eût bien voulu que la Péri revînt lui
montrer encore une fois le ciel en parfums et la
maison de son père; mais il était si las <pie lorsque
l'air s'éclaira d'elle, il frissonna tout entier comme s'il eut vu Azraël. On ne revoit pus. quand on a
marché trop longtemps, la maison de son père, la
maison natale.
ET DU SILENCE 6f)
Mais, dit Joseph, un autre enseignement peut éclairer nos solitudes, et toi, Seigneur, penses-tu de même que le Docteur de la Douceur?
Je te dirai ma foi de vieillesse, dit le roi, mais avant, voici que le soleil baisse et mon vieil esclave Darès va charger notre table d'aliments; il te dira sa vie et peut-être y trouveras-lu quelque écho des choses qui t'étonnent ici.