LI-: rO.NTHlOl'OIDS
— In autre ,uenre. répondit cette brute d'liui.ssjer. qui ne s'apercevait pas des tendresses de sa femme.
— Dis (|i\'elle n'est ji^simeux que moi?
— Non ! la !
— Et que ta femme est la plus cliicde toutes?
— Pardieu !
— Et que tu l'aimes bien, bien fort !
— Mais oui. je t aime bien, bien fort ! — Ah ! gros chéri !
gros chéri !
Et. éperdument. entourant le cou de son mari de ses deux bras, elle i'embrassa à pleines le-
\ hyw'y^j Au raéme instant.. au-
^"^^Éf^v près d'eux, uncrireten-
^^'^ ^^:.N /y^ tit, suivi de la chute d'un corps.
C'était ronde Marouillat qui, passant par là, par hasard, venait de surprendre sa nièce embrassant un soldat Et. comme il ne pouvait deviner que ce soldat était le mari de Jenny, il se persuada que c'était son amant.
J'enny avait un amant !
Elle aussi !
A qui se fier, Seigneur?
Ah ! quelle famille !
Son honnêteté ne put résister à cette lamentable constatation et, comme une masse, il venait de tomber sur le gazon, foudroyé par l'apoplexie.
CHAPITRI-: XI
x^jprès ^MJ^ Puvinel l'eut quitté pour aller à la caserne, le pauvre Mantelin erra dans les rues )de Montélimar comme une âme en })eine.
Bien qu'il fut plus de midi, et que depuis un arrêt à Dijon, vers les 2 heures du matin, où il avait déjeuné au buffet, il n'eût encore rien pris, il n'avait pas le cœur à manger.
Il était furieux, et;désolé;à la (mal
Venir de Paris à Montélimar la bouche enfa-
liO LE CONTREPOIDS
lince, dans lespoir de filer le parfait amour avec une femme pour laquelle il nourrissait depuis .si longtemps un pépin de fort calibre, et se voir maltraité par la femme et joué par le mari, c'était rai de !
Mais ce qui dépassait tout cela, encore, c'était la présence à Montélimar de Colette Printemps! Ça, par exemple, c'était le comble!
Et tout en cheminant par les tranciuilles ruelles de Montélimar, l'infortuné Mantelin monologuait :
— Que faire? Que devenir? A quel parti marrêter? Il ne faut pas se faire d'illusions :* la jolie Jenny ne me pardonnera jamais ma scène de tout à l'heure! J'ai surpris son flirt avec le lieutenant, et de plus, je l'ai convaincue de mensonge. Ça, les femmes ne le pardonnent jamais ! Tu peux te taper, mon vieux Mantelin, quand tu te présenteras désormais boulevard Montmartre à Paris, on te répondra qu'il n'y a personne! Sans compter que la mâtine aura vite fait de te faire brouiller avec son idiot de mari! Ça, par exemple, je m'en fiche! J'en ai soupe de cette brute de Puvinel! Franchement, je me compromettais dans la société de cet huissier. Et dire qu'il s'est payé ma physionomie !
« Rien que pour cela il mériterait que je le fasse cocu !
« Il est vrai que ra lui pend au nez comme un sifflet de deux sous, et le lieutenant se chargera de l'opération.
« Il n'y a pas à dire, un solide gaillard, ce lieutenant, et la petite Jenny a bon goût !
(( C'est égal, j'eusse préféré que ce fût moi qui perpétrasse le déshonneur de Puvinel.
^( Enfin!...
LE CONTREI^OIDS til
« \\a. tout cas je n'ai plus rien à faire à Montélimar, moi, et le mieux est de Hier par le premier train.
« Oui, mais l'autre?
Juste à ce moment :
— Gomment!... Robert... Ici!... s'exclama une voix.
Et en même temps une jolie femme sauta au cou de Mantelin.
Celait l'autre, c'était Colette Printemps ! Elle n'en revenait pas, Colette!
Mantelin à Montélimar!
Ah ! par exemple, si elle s'attendait!
— Et qu'est-ce que tu fiches par ici, gros loup? s'écria-t-elle.
Mantelin avait eu le temps de se remettre. En un clin d'œil il se sentit capable de faire face à la situation.
Aussi, tout souriant :
— Ce que je fiche ici, tu le demandes?
— Dtime!
— Comment, tu es à Montélimar, et tu ne devines pas ce que j'y viens faire?
Colette regarda Mantelin.
— Tu blagues?
— Je suis sérieux comme un camérier, au contraire.
— Tu viens à Montélimar me rejoindre?
— Ce n'est pas pour M. Loubet, à coup sûr!
— Et tu savais que j'étais ici?
— Tout Paris le sait!
Mais Colette n'était pas convaincue.
Elle connaissait son Robert, et ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur son amour.
Elle iioclia la tète.
— Ta... ta... il y a autre chose.
Et tout il coup :
— Suis-je bête ?
— Mais non. ma chère, tu n'es pas béte, protesta Mantelin, il ne faut pas croire cela, ce sont tes ennemis qui font courir ce bruit-là!
— Oui .. oui... cause toujours, je teconnais. beau masque !
— Et ce n "est pas d aujourd hui.
— Oui, fait l'idiot. Gomme ce matin, j'ai rencontré ton ami Puvinel...
— Ah bah!... li est ici?
— Avec çîi que tu l'ignores?
— Parole!
— Gros malin !
— Ahçà! est-ce que tu te figures par exemple que Manteiin-Pylade ne peut se passer de Puvinel- Oreste et qu'il est venu le retrouv-er à Montélimar ?
— Non, mais je suis siii- que M'"" Puvinel est ici.
— Je l'ignore.
— Va toujours.
— - Dame! Je ne suis arrivé que de ce matin.
— En tout cas, mon bonhomme, conclut Colette Printemp.s, je t'ai et je te garde! Si tu es venu ici dans l'intentioai de continuer tes assiduités auprès de la femme de l'huissier, tu peux te taper!
— Quand je t"a.?sure que c'est pour toi seule !
— D'abord, nous allons filer de Montéliraar.
— Et ta tournée?
— Aux plottes, ma tournée !
— Tu vas plaquer Florival?
LE CONTHEPOJDS
— Comme un accord... en zut majeur encore! Ah! la! la!... quelle veine que tu sois venu !
— Mais l'art, ton devoir?
— Je m'asseois dessus !
— La galette?
— Je m'en fiche !
— Ton dédit?
— Tu le payeras !
— Charmant !
— Tu refuses?
— Hé... hé..
— Et tu dis que tu m'aimes, monstre!
Mantelin se gratta
l'oreille- Enfin :
— Allons, je le payerai ton dédit, mais après déjeuner, car j'ai une faim de loup. Je n'ai rien pris depuis Dijon, et les voyages creusent la jeunesse, dit-on.
— Pauvre loup ! fit Colette, viens vite à l'hôtel, justement je viens de déjeuner, il doit y avoir encore des restes, et la cuisine est excellente.
Et ils se dirigèrent tou> France.
Son parti était pris à Mantelin et il fit contre mauvaise fortune bon cœur.
Il allait payer le dédit de Colette* et tous deux, ce soir, fileraient vers l'Italie, et zut pour la belle Jennv !
deux vers l'hôtel de
^'*'^ \.K CONTHEPOIDS
D'ailleurs, à tout prendre, elle n'était pas si jolie que cela, la belle Jenny, et certes Colette la valait bien.
i'i puis, il en avait assez des femmes mariées. Le jeu nen valait pas la chandelle. Parlez-moi des professionnelles, cane coûte pas plus cher, avec elle on en a pour son argent, et l'on n'est pas obligé de se faire l'ami du mari, ce qui est bigrement embêtant quand ce mari est un huissier.
Et ainsi, en bon philosophe, Mantelin se consola de sa mésaventure, et il en était presque à se réjouir d'être venu à Montélimar.
Cependant, à l'hôtel de la Corne d'or tandis qu'il venait sans le savoir de jeter le trouble dans l'âme de ce pauvre oncle Marouillat, Charmillon était très embêté par l'arrivée inattendue de sa femme.
Cela semblait marcher si bien avec M'"^ Puvinel, et c'était si commode ce mari territorial, sous ses ordres, qu'il pouvait bloquer chaque fois qu'il avait ))esoin d'un tête-à-tête avec la jolie Jenny.
Maintenant, n i ni c'était fini ! Il connaissait Lucette, incapable de deviner une intrigue, mais dès qu'elle avait un soupçon, qu'on lui avait mis la puce à l'oreille, une vraie tigresse !
Si jamais elle se rencontrait avec M'"<= Puvinel, avertie comme elle l'était, ce serait un vrai scandale!
Il fallait à tout prix éviter une rencontre avec les deux femmes.
Ce n'était pas facile.
Cependant M"'" Charmillon :
— Si tu m'ofErais à déjeuner, tu sais que je n'ai rien pris depuis hier au soir.
LK (ONTIIEIMHDS 1 i".
— Que je suis sot, lit le lieutenant. C'est vrai, je n'y pensais pas : le plaisir de te revoir...
— Où est la salle à manger?
Charmillon se gratta l'oreille.
Sa femme à l'hôtel de la Corne d'or! C'est ce qu'il ne fallait pas : ce serait le plus sûr moyen de la faire se rencontrer avec Jenny.
Aussi :
— La salle à manger?
— Dame, on doit manger, dans cet hôtel?
— Tu veux manger ici?
— Pourquoi pas.
— Mais c'est le plus mauvais hôtel du pays.
— Tu dis?
— On y mange très mal.
— Mais c'est bien ici que tu es descendu?
— Oui.
— Et tu as choisi le plus mauvais hôtel de Montélimar?
Charmillon sentit la gaffe.
Il voulut la rattraper.
— Je vais te dire, fit-il. tu comprends, moi. je n'ai pas besoin de toutes mes aises. Et puis, c'est ici qu'étaient descendus tous les officiers du régiment...
— Drôle de choix !
— Tandis qu'à l'hôtel de France...
Lucette n'eut aucun soupçon des machinations de son mari.
— Allons à l'hôtel de France, fit-elle! Ils sortirent.
Sur le pas de la porte, le patron de la Corne d'or les arrêta.
— Monsieur et Madame ne déjeunent pas ?
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— Non, répondit hâtivement Gharraillon. et il entraîna rapidement sa femme dans la direction de riiotel de France.
L'hôtelier haussa les épaules :
— Ils font aussi bien. Quelque grue qu'il a fait venir de Paris, Je n'aime pas ce monde-là dans ma maison.
Ainsi l'homme se console toujours de ce qu'il ne peut pas éviter.
Cependant, comme Charmillon et sa femme pénétraient dans l'hôtel de France, ils se rencontrèrent avec un autre couple, qui, comme eux, se
^MMin/^\^y"X ^^^^^S^'^'^^ ^ers la salle à \|J'i|lf(^^5^/^^ manger : c'était Mantelin et Colette Printemps.
Lucette et Colette se regardèrent, et taut à coup l'actrice s'adressant à M"'" Charmillon :
— Mais, pardon, je ne me trompe pas, c'est bien à Colette Fulcran que j'ai l'honneur...
Lucette regarda Colette.
— Irma Perrier.
— • Comme on se rencontre 1
— Ah! il y a beau jour qu'on ne s'était vues !
— Depuis le pensionnat 1
Et les deux femmes s'embrassèrent pour le plus grand ébahissement des deiis hommes.
— Mon cher ami, fit Lucette à son mari, je te présente Irma Perrier. mameilleureamiede pension.
— iMadame ! salua Charmillon.
— Et Monsieur est ton niRri saus doute? interrogea Lucette en désignant Mantelin.
— Oui, répondit Colette avec aplomb.
— Mantelin se sentit gêné dans sa consciencei d'homme du monde. Il ne tenait pas du tout à passer pour le mari de Colette Printemps.
Mais il pensa :
— Bah ! L'autre est quelque cabotine ou quelque grue, ça n'a pas d'importance.
Et tous les quatre se mirent à table.
Cependant, tandis que les femmes jabotaient, mémorant les souvenirs de leur pension. Mantelin, entendant parler Charmillon. se disait :
— C'est drôle, je connais cette voix t
Et il se torturait les méninges pour découvrir
\4H IJ-; coMULi'oms
dans quelle circonstance grave de sa vie il avait déjà entendu la voix du lieutenant.
Tout à coup Lucette dit :
— Oui ! mon mari était descendu à Ihôtel de la Corne d'or. Mais il paraît qu'on y est fort mal.
Ce fut un trait de lumière.
— Parbleu ! C'était le lieutenant de M'"*' Puvinel qu'il avait entendu flirter si agréablement le matin même avec Jenny.
Ah ! par exemple .
Kt il se trouvait avec une autre femme! Gomme lui sans doute, quelque maîtresse débarquée le matin !
Alors la jolie Jenny allait être sans soupirant abandonnée par son lieutenant! Sapristi de sapristi.
Il comprenait maintenant la frousse de Puvinel en le voyant arriver.
Pardi!
L'équilibre était rompu, le lieutenant ayant été rejoint par sa maîtresse, il n'était plus besoin de contrepoids !
Ah ! sabre de bois! Colette avait bien besoin de venir. La route était si belle !
Mais Lucette ayant fini de déjeuner, monta à la chambre que Charmillon venait de lui retenir, afin de s'installer un peu.
Colette voulut l'accompagner.
Les deux hommes demeurèrent seuls.
EtMantelin, voulant avoir le cœur net de soupçon, prit carrément le bœuf par les cornes.
— Alors, cher monsieur, on va être obligé de délaisser cette charmante M"'^ Puvinel ?
Le lieutenant sursauta.
— Vous dites ?
LE CONTREPOIDS I '.il
— Oh! pas de discrétion, je suis au courant de tout.
— Comment Vous savez'?...
— Et pour montrer le chemin des aveux, je vais vous faire moi-même des confidences. Voici au moins six mois que je fais la cour à M™" Puvinel, sans succès d'ailleurs.
— Ah ! bah !
— Et je ne suis venu ici que pour elle, en qualité de contrepoids.
— Oui ! le mari, trouvant vos assiduités gênantes auprès de sa femme, m'avait fait venir afin de contrebalancer votre influence, comme on dit en diplomatie.
— Ah ! elle est drôle, celle-là ! s'exclama Charmillon.
— Ainsi, vous avouez ?
— Mon Dieu oui.
— Mais maintenant que cette charmante dame est venue...
— Dame, je vous laisse la place.
— Hélas ! je suis dans le même cas que vous !
— Oui, c'est vrai, votre femme...
— Oh ! ma femme...
— Comment...
— Je suis garçon comme vous.
— Hélas ! je suis marié , moi !
— Hein ?
— Oui!
— Et cette dame?
— Est M™*' Charmillon.
— Légitime?
— Tout ce qu il y a de plus légitime.
— Ah ! sapristi de sapristi !
iîA) LK (.HMliKJMUDS
— Qu'ya-t-il?
— C'est que moi je suis garçon et que Colette- Printemps...
■— - Colette Printemps ?
— Oui. l'amie de votre femme, elle s'appelle aussi Colette Printemps au théâtre, et c'est ma maîtresse!
— Ah 1 elle est bonne cellc-lii 1 Et ma femme qui s'imagine...
— Croyez que je suis désolé...
— Ohi Cil n'a pa.s d'importance; ma femme a les idées larges, et puis c'est son amie de pensioo.
— D'ailleurs nous partons ce soir...
— Alors, vous abandonnez M'"® Puvinel?
— Bien à regret, allez !
Les deux hommes se regardèrent.
Et Mantelin conclut :
— Il n'y a de la chance que pour cet imbécile d<^ Puvinel.
— Ah ! en voila \\n (\m a une veine de cocusans en posséder l'emploi.
A quoi. Cliarmillon philosophe répondit :
— Ça viendra allez ! ça viendra !
Et tous deux éclatèrent de rire.