CHAPITRE IX
Cependant, sur les indi(^ations de Puvinel. M""" Cliarmillon s'était dirigée vers la Corne d'or et là, s'adressant au maître d'hôtel qui flânait sur le seuil de la porte :
— Pardon, monsieur, demanda-t-elle, vous avez bien, parmi vos clients, le lieutenant Cliarmillon?
— Parfaitement, madame, répondit l'hôtelier en s'avançant.
— Et il n'est pas là?
Mi LE CONTREPOIDS
— Oh! non, madame, il ne viendra qu'à midi, pour déjeuner; en ce moment, il doit prendre l'absinthe au café de l'Union où se réunissent MM. les officiers.
— Kn efifet, c'est bien ce que m'a dit le soldat que j'ai rencontré tout à l'heure et que j'ai prié daller prévenir le lieutenant. Aussi, je vais l'attendre. Vous avez bien un salon?
— Mais parfaitement, madame. Donnez-vous la peine d'entrer. Pardon si je passe devant vouf5.
Et le patron de la Cnrnc d'or introduisit M'"'" Charmiliori dans un petit salon fort simplement meublé d'un piano hors d'âge, d'un sopha préhistorique, de fauteuils et dechaisesantédiluviennes, et d'une table où s'éparpillaient des « ]\Iagazines » datant au moins de l'invention de l'imprimerie.
La cheminée s'ornait d'une pendule à téttvde Minerve, de deux flambeaux veufs de bougies et de deux vases de porcelaine où s'étalaient des fleurs en pure laine.
Les murs étaient d'ailleurs tapissés de tous les tal^leaux-réclames de tous les apéritifs et de tous les digestifs connus et même inconnus.
— Si madame veut se donner la peine de s'asseoir":' fit l'hôtelier. On préviendra le lieutenant dés qnil arrivera.
— Merci.
L'hôtelier disparut.
M'"'' Charmillon se laissa tomber dans un fauteuil.
Elle n'était pas gaie, M"^'' Charmillon, et. à franchement parler, il n'y avait pas de quoi l'être.
Mariée depuis trois ans à ce grand beau gas de Charmillon qu'elle adorait et dont elle était jalouse
comme une panthère, sa vie était un perpétuel « quivive », une crainte continuelle de trahison de son mari.
Ah! c'est qu'elle le connaissait bien, l'éternel
frôleur, le flirteur enragé qui ne pouvait voir une femme sans aussitôt se lancer dans son sillage. Ce qu'elle avait soulïert n'était pas possible à dire!
Elle faisait tout pour le retenir, pour le garder pour elle... mais l'homme était mobile!
Du moins, jusquà ce jour., elle n'avait jamais eu la preuve certaine d'une seule infidélité de son mari ■
116 LE COMTlEF»OII)S
c'est qu'elle veillait et ouvrait l'œil... Mais bah!... Qui sait:'...
Quand elle avait appris que son mari partait faire ses treize jours à Montélimar, elle avait frémi de tout son éire : treize jours loin d'elle ! . . .
Et elle avait voulu partir avec lui.
— Tu n'es pas folle? avait dit Charmillon.
— Pourquoi cela?
— Mais, venir avec moi...
— N'est-ce pas légitime?...
— C'est fou!
— Mais je vais m'ennuyer horriblement, moipendant ces treize jours loin de toi!
— Tu t'ennuierais bien plus à Montélimar!
— Oh ! non.
— Je te dis que si! Je connais Montélimar, une ville sans distraction et pas belle!
— Mais je serai avec toi !
— Justement! tu ne seras pas avec moi! Ah! si tu savais ce que c'est que la vie d'un officier territorial! Levé le matin à quatre heures, toujours sur la brèche, et le soir, à neuf lieures, on est éreinté et l'on n'aspire qu'à se coucher!
— Alors, tu ne veux pas/
— Non! Et dans ton intérêt même!
Qu'y avait-il à répondre?
Rien !
M"'- Charmillon essuya un pleur et vit partir son mari, la mort dans l'âme.
Dès cette minute, elle ne vécut plus ; le jour, la nuit, son esprit était plein des luxures dans lesquelles son mari devait se traîner, des débauches sans nom dont la calme cité de Montélimar devait être le théâtre.
LE GONTKE POIDS H7
Et que fût-ce, alors, quand elle reçut une lettre ainsi conçue
« Madame.
« Je crois devoir vous prévenir que M. votre mari, le lieutenant Charmillon, fait une cour scandaleuse à une Parisienne en ce moment à Montélimar.
<( Si vous tenez à votre bonheur conjugal, vous n'avez qu'à débarquer par le premier train.
« Je vous salue.
, « Une Amie. »
Au reçu de cette lettre, la pauvre M""^ Charmillon fut littéralement affolée.
Pas une minute elle ne se demanda quelle était cette amie qu'elle pouvait avoir à Montélimar, souspréfecture où elle n'avait jamais mis les pieds, pas davantage elle ne s'étonna que cette amie inconnue eût pu avoir son adresse.
Elle ne comprit qu'une chose :
Son mari faisait la cour à une Parisienne ; son mari était sur le point de la tromper, si cela n'était déjà fait, et sans réfléchir une minute de plus, elle fît sa malle et partit pour Montélimar.
Durant le voyage, un peu calmée, des combinaisons machiavéliques puisées aux meilleurs romans de mœurs parisiennes lui vinrent à l'esprit.
Arriver incognito à Montélimar, suivre son mari, le filer, se convaincre de l'adultère; puis, lorsqu'elle en aurait la preuve irrécusable, se dresser devant l'infidèle, en vengeresse de l'honneur conjugal outragé.
Toute la nuit, la longue nuit du voyage, elle combina ce scénario emprunté aux meilleurs auteurs:
puis, lorsque le train s'arrêta en gare de Montéliraar, qu'elle descendit, qu'elle se trouva dans les rues de la provinciale sous-préfecture, tout son courage l'abandonna, elle eut un trac formidable d'être rencontrée à l'improviste par son mari et, au premier soldat qu'elle rencontra, elle demanda l'adresse du lieutenant.
Ce soldat avait été le territorial Puvinel.
l^lle ne pouvait pas mieux tomber !
Et maintenant, seule dans le luxueux petit salon de l'hôtel de la Corne cVor, le cœur en peine et l'âme triste, tressaillant au moindre bruit, regrettant son équipée, trembkTnte, elle attendait son mari.
Cependant, le lieutenant Chaimillon venait de franchir le seuil de Thôtel de la Corne d'or.
Avec des mines d apache il se glissait dans l'établissement, craignant de se trouver nez à nez avec le fameux oncle Marouillat qui le prenait pour le mari de sa nièce.
Mai^ il était un peu plus de midi et sûrement déjà l'oncle Marouillat devait être en train de déjeuner avec M'"^ Puvinel, dans le petit appartement du premier.
Pourvu que l'huissier, qu'il n'avait pu retenir à la caserne, ainsi qu'il l'avait promis à Jenny de le faire, par quelque hasard providentiel eût été empêché de venir déjeuner!...
Bah! après tout, que ces gens-là s'arrangent!
\\t Charmillon allait se mettre à table quand, mystérieux, avec un sourire fleurant le proxénétisme, le patron de la Corne d'or vint l'avertir qu'une dame le demandait au salon.
— Une dame?... fit Charmillon étonné.
— Et une jolie dame î
LE CONTHEPOTDS
— Klle vous a dit son nom?
L'hôtelier eut un geste de protestation.
— Je n'ai pas on l'indiscrétion de le lui demander.
— Qui ça peut-il être? pensa Charmillon,
Et jetant sa serviette que déjà il venait de déplier, il se. dirigea vers le petit salon.
— Toi! s'exclama-t-il en reconnaissant sa femme.
— Georges! supplia M'"« Charmillon.
— Ah! bien, par exemple! si je m'attendais!... Ali çà! qu'est-ce que tu viens faire ici?
— Georges, je vais te dire...
Mais Georges n'écoutait rien! Il était éberlué, Georges, tant il était loin de s'attendre à celle-là! Sa femme à Monlélimar!
— Ah çà ! il y a donc le feu, à Paris! la Seine a débordé, ou bien les Belges ont-ils envahi la capitale!... Enfin, dis-moi qu'est-ce qui t'a pris? Qu'est-ce que tu viens faire ici? pourquoi débarques-tu comme cela sans crier gare?...
— Pardonne-moi...
— Je veux bien, sapristi! mais...
— Tiens ! tu ne m'as même pas embrassée !..
— Mets-toi à ma place! J'en suis ébaubi^ moi!
— Alors, embrasse-moi, et puis je te dirai... Charmillon prit sa femme dans ses bras et déposa
un bon baiser sur sa bouche.
Ma foi, ce n'était pas un mauvais garçon que Charmillon, et à tout prendre, depuis trois ans qu'il était marié, il n'avait pas cessé une minute d'adorer sa femme.
Cela ne l'empêchait pas d'ailleurs de la tromper aussi souvent qu'il en trouvait l'occasion, et il était homme à les faire naître au besoin.
Mais qu'est-ce <iue cela prouve? Et en quoi sa femme était-elle volée parce qu'il en aimait cent mille autres, pourvu qu'elle, il l'aimât plus que les cent mille en question '.'
Le principal était que sa femme ignorât ses frasque's. et Georges Charmillon employait tonte sou inteliio-ence à cela.
C'est donc du plus profond du cœur qu'il embrassa sa femme, ce qui no rempêcha pas, du reste, l'efïusion terminée, de reprendre :
— Et maintenant, voyons, me diras-tu ce que tu viens faire à Montélimar?...
— Je m'ennuyais, là!
Mais c'est de l'enfantillage! Dans six jours je
rentre à Paris!
— J'ai trouvé ça trop long.
— Ce n'est pas sérieux. Et puis, dans ta lettre...
— Oui, mais je me suis imaginée que tu étais malade...
— Quelle idée!
— A l'hôpital !
— Foiie !
— Loin de moi, et que l'on n'osait pas me le dire, i^lors, j'ai pris peur...
— MaiS; voyons ! c'est idiot cela, ma pauvre Lucetteî Je t'écris tous les jours... si j'avais été malade, à la veille de mourir... Il y a autre chose! Dismoi tout, sois franche.
Pour toute réponse, Lucette se précipita dans les bras de son mari et. inondant son dolman de ses larmes :
— Ah\ mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! pleura-t-elle.
— Allons, bon! tu es malheureuse, maintenant!
— Je sais tout, te dis-je !
— Tout quoi?
— Tu me trompes !
— Moi! protesta Charmillon avec un beau geste d'indignation.
— Tu as une maitresse ! continua de sangloter la jeune femme.
— Allons, bon !
— Une Parisienne !
— Mais c'est idiot ! c'est stupide ! clama le lieutenant.
Mais, au fond, il était horriblement vexé.
Certes, il n'avait rien à se reprocher : la Parisienne en question, la belle M"'® Puvinel, — car il ne pouvait être question que d'elle, — n'était pas sa maîtresse, et cela, il le regrettait amèrement.
Mais comment diable sa femme, à Paris, avaitelle pu être instruite de ses faits et gestes à Montélimar, et qui avait pu lui raconter qu'il faisait une cour assidue et enflammée à la femme de l'huissier?...
Il voulut savoir.
Et comme sa femme, toute secouée de durs sanglots, continuait :
— Oui, je sais tout, te dis-je, tout !
— Voyons, ma chère, qui t'a fait ce beau conte? interrogea le lieutenant, essuyant les larmes de sa femme, se faisant d'autant plus tendre qu'il se sentait moins coupable.
— Des gens qui savent ! répondit l'éplorée.
— Assurément, ils en savent plus long que moi !
— Allons donc !
— Voyons ! comment, à Paris, — car c'est à Paris que tuas appris...
i'iû LE GO.NTHF: POIDS
— Oui.
— Eh bien ! comment, à Pari's, des gens peuvent-ils savoir ce que je fais à Montélimar?...
— Enfin ! nieras-tu que tu as une maitresse? ~
— Oui!-
— Une Parisienne?
— Pas même une négresse 1
— Bref, qu'il y a ici une Parisienne a qui tu fais la cour?...
Charmillon lit la grimace.
Pourtant :
— Je te jure...
— Alors, clama Lucette, c'est une menteuse, la femme qui ma écrit cette lettre?
Et elle brandit la lettre anonyme qu'elle plaça, triomphante, sous le nez de son mari.
— Voyons! fit celui-ci.
Et il s'empara de la lettre, qu'il lut.
Ah! il comprenait maintenant ! Il necomprenait que trop que sa femme, avec le beau tempérament de panthère qu"il lui connaissait, ait pris le premier train au reçu de cet anonyme écrit.
Seulement, Charmillon se creusait la cervelle, se demandant :
— Quelle est donci la petite rosse qui a écrit ça à ma femme? C'est assurément quelqu'un fort au courant de ce qui se passe ici et quelqu'un qui sait mon adresse ! . . . Ah ! celle-là, si jamais je la pince !..
Et des projets de vengeance raflinée fleurissaient en ses méninges.
Cependant, Lucette :
— Eh bien ! tu es convaincu, maintenant ! Tu vois, ta mauvaise action est dévoilée ! tu ne nies plus, tu ne peux plus !...
Charmillon haussa les épaules.
— Ecoute, fit-il, très calme; franchement, je crains pour ta raison. Dire que, sur une simple lettre, une lettre anonyme, c'est-à-dire une chose méprisable, tu as quitté Paris, tu as fait ce long voyage, toute seule; tu es venue ici... Non! mais je me demande un peu si tu n'es pas folle !...
— Oui, folle de toi, grand monstre! éclata la jeune femme. Ah! ce que j'ai souffert! ce que j'ai soufïert !
— C'est bien fait pour toi! dit Charmillon.
— Alors, ce n'est pas vrai, ce qu'il y a là, sur ce papier? fît-elle, en agitant sa lettre anonyme.
— Sur l'honneur ! protesta gravement Charmillon.
— Tu ne mens pas ?
— D'abord, il n'y a pas de Parisienne à Montélimar ; du moins, je n'en connais pas !
— Oui ! mais les autres !...
— Ensuite, tu sais bien que je t'aime trop !
— Oh ! le menteur !
— D'ailleurs, il y aune chose bien simple : tu vas rester ici jusqu àceque jeparte, et tu verras bien !...
Charmillon n'avait que cette ressource : faire contre mauvaise fortune bon cœur !
Dans le fond, ça ne l'am-usait pas trop que sa femme fût là, car, à vrai dire, il n'avait pas abandonné toute idée de conquête sur la belle Mme Puvinel.
Mais quoi ! il ne pouvait renvoyer sa femme !
Et puis, bien qu'elle fût là, qui tait?...
Cependant, peu à peu, la jeune femme s'était consolée ; elle souriait même maintenant à travers ses larmes.
1i>4 LE CONTRKPOIDS
— Allons, fit-elle enfin, je veux bien te croire ; mais tu sais, j'ouvre l'œil, et au premier soupçon ! . . .
— Mais oui ! mais oui ! protesta Charmillon. Tu es une grosse béte, voilà tout ! et tu sais bien que je t'aime par dessus tout!
Et ce disant, il saisit sa femme et se mit à l'ernbrasser furieusement.
A ce moment, la porte du salon s"<iuvrit.
— Oh !... fit une voix scandalisée.
Et la porte ne se referma pas si vite, cependantque Charmillon, qui s'était retourné au bruit, n'eût reconnu la silhouette effarouchée de Marouillat.
— Allons, bon ! murmura le lieutenant, encore cet imbécile qui me surprend embrassant quelqu'un !... Seulement, cette fois, c'est ma femme, et il n'a rien à dire !..
L'imprudent!
Il oubliait que, précisément, l'oncle Marouillat le prenait pour le mari de sa nièce ! . ..
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CHAPITRK X
Ses affaires terminées à la foire, l'oncle Marouillat s'était hâté de revenir à la ('orne d'or, pour déjeuner avec sa nièce.
C'était un brave homme, l'oncle Marouillat, qui n'avait que deux défauts : la bonté et la gourmandise.
Veuf de bonne heure, sans enfant, riche comme un crésus, il vivait heureux dans sa grosse ferme de Savasse, et eût été sans conteste le plus tranquille et le plus fortuné des mortels sans les deux défauts énoncés ci-dessus.
Marouillat était tellement, mais tellement bon. qu'il en était poire. Il avait la monomanie du bonheur, la folie de la joie et voulait que tout le monde fût heureux et content autour de lui.
Aussi, ce qu'on en abusait de la bonté du bonhomme! S'il n'eût été si riche, réellement, on l'eût ruiné à lui demander tant de services qu'il se hâtait de rendre.
•Quant à la gourmandise, il n'avait pas son pareil dans tout l'arrondissement de Montélimar et peut-être bien dans tout le département de la Drôme.
Il se fût fait pendre pour une caille bien rôtie dans une feuille de vigne, et pour une dinde truffée il eût sans hésiter vendu son salut éternel.
128 IH CONTUEHOIDS
Aussi. Jeiiny qui connaissait le péché mignon de son oncle, afin de l'amadouer sans doute, lui avait fait préparer un de ces petits déjeuners fins dont les estomacs satisfaits savent garder le souvenir, un menu de prince arrosé des vins les plus délicats de la cave de la Corne d'or, laquelle était renommée à plus de vingt lieues à la rondo.
L'oncle Marouillat fit honneur au repas.
Et tout en mangeant ferme et buvant sec, il ne cessa de se lamenter de l'absence de son neveu.
— C'est malheureux tout de même qu'il ne soit pas là !
— Que voulez- vous, mon oncle, c'est le devoir! faisait Jenny, fort ennuyée dans le fond, car elle pensait qu'en ce moment son mari, son véritable mari, l'infortuné Puvinel, gémissait sur la paille humide de la salle de police.
Mais Marouillat, sans pour cela perdre un coup de fourchette, reprenait :
— Car, il n'y a pas à dire, il me plaît tout plein, ton mari !
— Certes !
— D'abord, c'est un beau gars, et j'aime ça, moi, les beaux gars!
— Je comprends ça. répondit Jenny, car elle ne pouvait s'empêcher de songer que Puvinel n'était pas si beau gars que cela.
— Il n'a pas l'air d'un freluquet, quoi! continuait Marouillat Tiens! veux-tu que je te le dise... eh bien ! je me l'imaginais moins bien qu'il nest.
— Ah!
— Oui ! Et puis, officier de réserve, c"est bien ! Avec ça qu'il est déjà officier ministériel.
— Oui!
LE COiNTHEPOIDS I2î»
— Enfin, il me botte, quoi! Et toi?
— Moi !
— Oui! l'aimes -tu .'
— Certes !
— Et il te rend heureuse ?
— Je n'ai pas à me plaindre !
— Il ne fait pas de farces ?
— Des farces?...
— Oui, avec des donzelles, des poupées?
— Mais je ne pense pas !
— C'est que tu sais, il faudrait me le dire ! Tu n'as plus de père ni mère, tu n'as plus que moi ! Je suis ton oncle, ton parrain même, et si des fois tu avais des peines, c'est à moi...
— Mais, comment donc, mon oncle!...
— D'ailleurs, je crois qu'il n'y a rien à craindre. Il a 1 air de t'aimer beaucoup. Rien qu'à la façon dont il t'embrassait...
Jenny était à la torture.^ Mais, elle était obligée de montrer bon visage. Enfin, le déjeuner prit fin.
Le café bu, les liqueurs savourées, l'oncle Marouillat se leva.
— J'ai encore deux ou trois achats à faire, dit-il, mon noiaire à voir, et, ma foi, si je veux arriver à Sa vasse avant la nuit...
— Mais faites donc, mon oncle, ne vous gênez pas, fit Jenny qui avait hâte de voir partir le gros fermier.
— Alors, c'est entendu ; la semaine prochaine à Savasse ?
— Oui ! oui !
— On tuera le veau gras pour vous recevoir ! Et tu verras cette cave !
U(\ LE C(*NTIlEPOHJS
— Mais certainement !
— I"!t puis, tu sais, une fois là-bas, je ne vous laisse pas partir !
— Oui, oui !
— Allons, au revoir ! Bique ton oncle. Embrasse bien ton mari... et à bientôt !
Kt l'oncle descendit.
Mais comme il passait devant le petit salon, dont là porte était fermée, il lui sembla entendre une voix connue.
— Mais c'est mon neveu ! fit-il. C'est lui, que diable !... Maïs que fait-il là?... au lieu d'être venu déjeuner avec nous, là-haut!... Ce n'est pas possible! . ..
Et pour en avoir le cœur net, il ouvrit la porte. On sait le spectacle qu'il eut devant les yeux !
— Ah ! iit-il, épouvanté en sa conscience d'honnête homme.
Car, pour lui. il n'y .avait pas de doute possible, le lieutenant était son neveu, et cette femme qu'il embrassait avec tant de chaleur ne pouvait être que sa maîtresse, une de ces poupées, de ces donzelles dont il parlait tout à Iheure encore!. .
Il en était estomaqué, le pauvre Marouillat !
Après un tel déjeuner, une telle émotion était capable de lui donner un coup de sang.
Il fut même obligé de s'asseoir sur une banquette, pour se remettre.
— Pauvre Jenny ! Pauvre fille ! faisait-il, apitoyé. Sur le moment, il fut tenté de remonter et de
tout avouer à sa nièce.
Mais il réfléchit.
A quoi bon troubler cette pauvre enfant, la plonger dans la désolation!.,.
LE CONTREPOIDS l.'^l
Il valait certainement mieux qu'elle ignorât...
Quant à lui, Marouillat, son devoir était tout tracé : moraliser ce scélérat de lieutenant et le faire rentrer dans le droit ciiemin,
— C'est égal! qui aurait jamais cru?... monologuait-il.
Et le cœur triste, tout en se rendant chez son notaire, il songeait au peu de cas qu'il faut faire des apparences amoureuses d un mari pour sa femme.
Tout à coup, une alliclie attira son regard. Une troupe parisienne allait donner le soir une représentation à Montélimar.
Ce fut un trait de lumière.
— Parbleu ! se dit-il, voilà ! La particulière es une cabotine, la maîtresse de mon neveu à Paris, et ils se sont retrouvés! Ah 1 malheur de malheur!
Puis il conclut :
— Eh bien, heureusement que j'ai mis tout de suite le nez dans le pot-aux-roses.
Cependant, à peine son bon oncle parti, Jenny avait poussé un immense soupir de soulagement.
Allons ! cela avait mieux marché qu'elle ne l'espérait. Son mari, contrairement à ses craintes, n'était pas venu déjeuner; cette canaille de lieutenant Charmillon avait tenu sa promesse et avait coffré ce pauvre Puvinel.
Elle songea qu'il était de son devoir de se montrer inquiète sur le sort de son mari, et ayant à la hâte coiffé un chapeau, et jeté sur ses épaules un léger boa en plume, elle se dirigea vers la caserne.
Tout en marchant elle faisait de bien tristes " réflexions.
LE CONTilKPOlDS
Voilà où conduisait linconduite. J^ncore n'avait elle pas ça à se reprocher. Que lui serait-il arrivé, Seigneur, si elle avait réellement trompé son mari. C'était le doigt de Dieu qui se montrait, lui indiquant les terribles châtiments qui attendent les femmes qui manquent à leur devoir.
Puisque tels étaient les ennuis où la plongeaient la fameuse « justice immanente »
pour la punir d'un flirt inoffensif, de quelles peines n'aurait-elle pas été châtiée, si jusqu'au bout elle avait consommé l'adultère?
Et de cette minute elle prit la prudente résolution de demeurer sage et de conserver éternellement sa fidélité à son mari.
Kn somme, si Puvinel n'avait pas pour lui la suprême élégance de Mantelin ni les formes athlétiques de Charmillon, il n'en faisait pas moins, lorsqu il n'était pas déguise en territorial, un mari fort présentable. Et puis, il était si gentil avec elle!
Et dire qu'elle avait été sur le point de le tromper î Un pied de rouge lui en monta au visage, et en même temps, dans son petit cœur de femme naïvement perverse, unimmense amour conjugal fleurit, l'embaumant toute d'une bonne odeur de vertu.
Juste à ce moment, comme elle tournait le coin du cours Saint-Martin, elle se trouva nez à nez avec son mari.
— Toi!
LE COMIU-I'UIIJS
— Oui, moi !
— Mon Dieu ! que j'étais inquiète I
— Et pourquoi?
— Pourquoi, monstre! Tu oses le demander. Je t'ai attendu à déjeuner, et tu n'es pas venu : je n'ai pas pu manger, tant j'avais peur! Je m'imaginais déjà qu'il t'était arrivé quelque accident, que ton fusil t'avait éclaté à la figure.
Et elle était réellement émue, la petite fenotte, et des larmes perlaient au fin bout de ses long cils, et c'est avec une spontanéité nullement jouée qu'elle se jeta dans les bras de son mari, tellement, pour la femme, le mensonge est une seconde nature.
Puvinel était aux anges.
Dire qu'il avait suspecté une pareille femme ! Quelle brute épaisse il était! Comme si sa Jenny
était capable de le cocufier! Ah! l)ieQ oui! elle l'aimait bien trop !
Et, tout liilare, tapotant les joues de sa femme : - Grosse bébête, va! Te faire ainsi du mauvais sang !
— l^nfin, pourquoi n'es-tu pas venu?
— C'est la revue du capitaine...
— Encore ?
— Et puis, je vais te dire... Devine un peu qui j'ai rencontré?
— Est-ce que je sais.
— .Je te le donne en mille !
— Je ne devinerai pas.
— Mantelin !
Jenny regarda son mari.
Il avait donc vu Mantelin! Pourvu, mon Dieu, que le soupirant évincé n'eût pas bavardé ! Puvinel continua :
— Hein ! croi.s-tu ? Mantelin àMontélimar.
— En eiïet, fit Jenny.
Mais elle pensa :
— Pardi! puisque c'est toi qui lui as dit de venir.
— Oui, Mantelin à Montélimar! le Parisien endurci, le boulevardier impénitent .sur les bords du Roubion ! Et sais-tu ce qu'il vient faire àMontélimar. ]NranteliQ?
— Non! répondit Jenny, qui se. demandait quel énorme mensonge allait lui faire son mari.
L'autre reprit :
— Mantelin vient à Montélimar appelé par l'amour !
— Hein! fit Jenny rougissante.
Ah çà! son mari allait-il lui avouer que Mante-
LE CONTHKPOmS i^,:\
lin venait pour elle, on qualité de contrepoids: c'était de l'aplomb 1
Mais le visage de Puvinel s'éclaira d'une .eros-se rigolîide.
— Oui, l'amour! Ah! ce sacré Mantelin, il ue nous l'avait pas dit ! Il avait une maîtresse, Mantelin, et il est venu la rejoindre à Montélimar !
Du coup. Jenny eut peur.
Ces paroles de son mari la. faisaient trembler. N'aurait-il fait venir Mantelin que pour le eliâtier et, tout à l'heure, n'allait-il pas se dresser dans l'attitude et avec le geste du justicier?
— Et sais-tu quelle est cette maîtresse? continua l'huissier sans s'apercevoir du trouljle de sa femme.
— Non.
— Une actrice, ma chère. Colette Printemps, qui, en ce moment, est à Montélimar. en tournée.
Ouf!
Jenn,\ respira.
Et, à part elle, elle s'amusa de la grosse malice de son mari. Ah ! elle avait bon dos, Colette Printemps ! Comme si elle ne savait pas le fin mot de la chose, et pourquoi Mantelin venait à Montélimar, et qui l'avait appelé! Ah, oui ! Colette Printemps ! ]\Iantelin n'avait pas de maîtresse, elle le savait bien, elle. et. dans le fond, elle eût été terriblement vexée si. réellement. Mantelin avait été l'amant d'une actrice.
Mais, comme l'amour conjugal fleurissait sa petite âme, elle s'extasia devant l'ingéniosité de son mari.
Avait-il de l'esprit, ce gros chouchou! Imaginer toute cette histoire pour voiler la grosse jalousie
\M LK COMHKI'OIDS
qui l'avait fait agir ! l'Ule se l'avouait naïvement, jamais elle ne l'aurait cru capable de tant de diplomatie . Et elle len aima davanta^-c.
Cependant, tout en parlant, bras dessus bras dessous, ainsi que deux amoureux, ils étaient arrivés dans le parc, désert à cette heure. L'air était d'une douceur infinie, les arbres versaient sur les allées bien sablées une ombre capiteuse et. du lae aux eaux calmes, où des cygnes se lutinaient. montait une apaisante langueur.
Ils s assirent sur un banc.
— On est joliment bien ici. fit Puvinel en poussant un soupir de satisfaction.
— Oui, répondit Jenny, toute alanguie.
— Bigrement mieux qu'à la caserne !
— Pauvre chéri !
Et. càlinement. elle s'approcha de son mari:
— Enfin, heureusement que c'est fini !
— Et que nous pourrons bientôt retourner à Paris.
— Dans noire petit appart(Miient.:.
— Si douillet...
— Si bien capitonné ..
— Où je pourrai rester tranquille auprès de toi, sans être toujours dérangé par ce Charmillon... A propos de Charmillon. il est mari('...
— Qui ça?
— Charmillon.
— Le lieutenant?
— Oui.
— Qui t'a dit?...
— Sa femme elle-même, qui est arrivée, ce matin, par le rapide.
Jenny pàlit.
LE CONTRKPOIDS
i:Ji
Ainsi, le lieutenant. Cliarmillon était marié. Il lui avait menti ! I,e misérable ! Kt dire qu'un peu plus...
Ah! décidément, tous le.s hommes ne valaient pas grand'cliose,et son mari était encore le meilleur!
Et plus langoureuse encore, elle se laissa aller sur l'épaule de Puvinel.
— Elle est même très bien, sa femme, continu;» l'huissier.
Mais Jenuy avait d'autres idées en tête.
— Mieux que moi ? fit-elle en se pressant contre son mari.