CHAPITRE III
L'appartement que les Puvinel occupaient à l'hôtel de la Corne d'or se composait de trois pièces au premier donnant sur les jardins : une chambre à coucher avec grand cabinet de toilette, un salon et une salle à manger, car la belle Jenny n'aurait voulu pour rien au monde prendre ses repas dans les salons communs de l'hôtel.
Bien entendu, Justine était seule chargée du service de ses maîtres et M"^-^ Puvinel ne voulait pas avoir affaire au personnel de l'hôtel.
Mais cela n'empêchait pas Justine de se faire
donner un coup de main par Marins, ainsi qu'on a pu le voir dans le premier chapitre, et Marins aidait volontiers Justine, persuadé qu'il en serait récompensé un jour ou l'autre.
Or, ce jour-là, M""" Puvinel était sortie de bonne heure; suivant sa coutume d ailleurs, pour aller respirer l'air matinal sur les rives fleuries du Roubion, et Justine en avait profité pour prier Marins de venir faire le lit, travail qui n'était pas allé sans un long bavardage, ainsi qu'on a pu le voir.
Marins avait appris tout ce qu'il voulait savoir surle compte des époux Puvinel, et il avait parié avec Justine quavant qu'il fût longtemps, labclleM'"*' Puvinel aurait unaccident avec le lieutenant Charmillon.
En cela, le malin Marius n'avait pas besoin de faire preuve dune grande perspicacité.
Cela sautait aux yeux que le lieutenant Charmillon faisait la cour, et une cour serrée, à M""* Puvinel.
Un beau gars, d'ailleurs, ce lieutenant Charmillon, solide, râblé, le teint chaud, la moustache conquérante, l'allure vraiment militaire, et à le voir sanglé dans son dolman. on n'eût jamais pu deviner qu'en dehors de sa période d'instruction, le lieutenant Charmillon était tout simplement un architecte parisien.
Dès le premier jour, il avait été séduit par la beauté provocante de la femme de l'huissier, et comme justement Puvinel était soldat dans sa compagnie, il n'avait pas tardé à lier connaissance avec le couple.
]V[me Puviuel, flirteuse comme pas une, avait fait bonne mine au lieutenant, et le pauvre huissier avait flairé une catastrophe imminente.
C'est qu'il ne se faisait pas illusion : retenu par son service à la caserne, tandis que ïe lieutenant, plus libre, entourait madame de ses prévenances, ne la quittait pas d'une semelle, paradait, faisait le beau, il sentait fort bien que cela ne pouvait durer
longtemps ainsi, et qu'un dénouement fatal était proche.
Mais que faire ?
Ah ! Marins avait bien raison ! et il pouvait se réjouir, et il était bien inspiré de parier l'amour de Justine qu'avant qu'il fût longtemps, Charmillon aurait conquis celui de M""" Puvinel.
Et Justine elle-même, ayant donné sa parole, commençait à le regretter, quand tout à coup :
— Bonjour, Justine I fit une voix.
La soul)rette se retourna et. éberluée, elle s'écria :
— Monsieur Mantel in !
En effet,
c'était Mantelin en personne qui venait de pénétrer dans le salon que les Puvinel occupaient à l'hôtel de la Corne d'or.
En voyant poindre cet inconnu et en apprenant que c'était là le fameux Mantelin, Marins fit la grimace.
— Ah! sapristi! songea-t-il. Mantelin. à présent!... le troisième!... Oh! mais... Oh! mais... je ne parie plus pour Charmillon, maintenant ! . . .
Cependant Mantelin interrogeait Justine :
— Et M. Puvinel?
— Il vient de sortir! répondit Justine qui avait peine à reprendre ses esprits devant une apparition aussi inattendue.
— Et madame?
— Elle n'est pas encore rentrée ! Puis, tout à coup :
LE CU.XÏREPOIDS
— Ah bien! par exemple: ils vont être rudement étonnés de vous voir!
— Pourquoi ça?
— Mais...
Elle ne put terminer.
M'"" Puvinel venait de pénétrer dans le salon.
— Vous!.. Vous ici! fit-elle.
— Mais oui ! Cela vous étonne ?
— Dame!
Puis elle ajouta aussitôt :
— Vous êtes de passage, alors?
Mantelin ouvrait de grands yeux à cette drôle de réception.
Et tandis que Justine et Marius se retiraient furtivement, il reprit :
— Nullement! Je ne suis pas de passage... J'arrive exprès, par le rapide de huit heures vingtcinq,
— Ah çà! que venez-vous faire ici? demanda Jenny complètement abasourdie.
— Mais vous voir!
— Me voir?
— Oh! madame, pensez qu'il y a huit jours que je ne vous ai vue!... Mais Paris sans vous, c'est l'enfer! Paris n'a aucun charme depuis votre départ ; le cercle me semble monotone, les Champs-Elysées déserts et les coulisses de l'Opéra ne me tentent même plus.
Jenny n'en revenait pas.
Non point que ce langage lui parût extraordinaire; elle en avait entendu bien d'autres, Mantelin n'ayant jamais pu se trouver seul avec elle sans lui faire une déclaration d'amour.
Mais entendre cela à Montélimar !
— Non ! sérieusement, fit-elle, pas de lyrisme ! Ce n'est pas uniquement pour me voir que vous avez déserté les Italiens, vous, un boulevardier endurci!
— Oh ! Jenny, protesta Mantelin, vous doute/ de mon amour !... Pourtant je suis un de vos adorateurs de la première heure !
— Pourquoi pas de la veille? persifla Jenny.
— Hélas ! je ne vous ai connue qu'après votre mariage... Sans cela, vous seriez pas M™® Puvinel !
— Si mon mari vous entendait !...
— Oh ! Puvinel !
LE CONTREfOlUS il
— Quoi! Puvinel?...
Mantelin esquissa une moue de dédain.
— Un homme qui ne peut suffire à votre bonheur!...
— Mais je vous assure... protesta Jenny, que mon mari...
— Est comme beaucoup de ses confrères, interrompit Mantelin. Il doute de ses forces, et se trouve bien aise d'avoir des célibataires comme
amis
La jeune femme regarda le boulevardier.
— Que voulez-vous dire ?
— J^ m'entends !
— Mais je ne vous comprends pas, moi! Mon
A-2 LK CONTllEPf)lDS
mari, je suppose, ne vous a jamais demandé votre collaboration pour remplir ses devoirs?
— On ne sait pas! repartit Mantelin avec un petit air à gifles.
— Oh! par exemple!... s'exclama la jeune femme complètement stupéfaite.
Puis :
— Enfin ! que voulez-vous insinuer?
— Rien ! Rien !
— Mais encore !
— Enfin ! Que donneriez-vous à celui qui vous prouverait que votre mari a conscience de son incapacité ?
— Ma foi, je ne comprends goutte à ce que vous me dites! riposta la jeune femme.
Mantelin sourit, ouvrit un portefeuille, en tira une lettre et, la tendant à M"^ Puvinel :
— Lisez ceci! fit-il simplement.
Et Jenny lut :
« Mon cher ami,
« Je te serais particulièrement reconnaissant si tu voulais venir passer quelques jours à Montélimar. Ma femme s'ennuie et tu lui rendrais un gros service en lui venant tenir compagnie.
« A toi,
« Puvinel. »
— Et c'est mon mari qui vous a écrit cela ! fit la jeune femme quand elle eut parcouru ce billet hâtif.
— Dame !
— Pourquoi, diable?... fit-elle, songeuse.
— Parce qu'il ne se sent pas à la hauteur de la situation! riposta Maiitelin
— Ah! vous croyez?... reprit Jenny moqueuse. Eh bien! moi, je suis sûre quec'est une autre raison quia inspiré cette lettre.
— Ah ! Et quelle raison ?
]Vi"ic Puvinel hocha la tête.
— Ce serait trop long à vous expliquer... Et d'ailleurs le temps presse...
Puis, gravement :
— Ecoutez, Robert, si vous avez quelque amitié pour moi, vous allez retourner à Paris, et par le premier train!
— Hein ! fit Mantelin bondissant, que je retourne à Paris?...
— Et une fois arrivé, poursuivit Jenny, vous télégraphierez à mon mari qu'il vous est impossible de venir ici, que vous êtes au chevet d'une tante malade.
— Mais je n'ai pas de tante... et elle n'est pas malade !
— De votre grand'mère ou de votre nourrice, peu importe !
— Mais... voulut protester Mantelin.
— Vous avez compris?
— Alors, vous me chassez ?
— Nullement!
— Pourtant...
— Votre présence est complètement inutile ici!
Imaginez un homme qui, tout chaud, tout bouillant, vient de recevoir inopinément un seau d'eau glacée sur le crâne ! C'était la situation de Mantelin.
— Franchement ! murmura-t-il, j'attendais un autre accueil, et je ne sais si je dois... car enfin... c'est votre mari...
— Ainsi, vous avez plus d'amitié pour mon mari que pour moi ? . . .
— Non ! mais...
— Alors, partez !
— Voilà! partez!... C'est facile à dire ! Puis, tout à coup, s'emballant :
— Non! mais avouez qu'elle est forte, tout de même!... Je suis à Paris, bien tranquillement, je m amuse, en pensant à vous, bien entendu ; puis tout à coup, v'ian ! on m'écrit : « Viens! » Moi, bon garçon, je pars sur-le-champ, je prends le train, je passe toute une nuit en chemin de fer, — entre parenthèse, j'étais fort mal, car je n'avais pas le
coin, — je fais je ne sais combien de lieues, j'arrive à Montélimar, un pays perdu, et, à peine arrivé, on me dit : Partez ! prenez le premier train !... Non I mais vous avouerez que celle-là...
Dame, oui ! elle était raide !
La belle Jenny le sentait bien, mais pour un empire elle n'aurait voulu l'avouer !
Cependant, comprenant que, pour arriver à convaincre Mantelin, il fallait jouer le grand jeu, elle se fit câline.
— Voyons, mon petit Robert, fit-elle, vous n'allez pas me refuser la première chose que je vous demande !
— Non, mais...
— Votre vie... votre honneur... votre salut éternel... tout... toutà moi! disiez- vous; souvenezvous-en!... Et puis, pour finir, le premier service que je vous demande... vous hésitez...
Mantelin hocha la tête.
— Je n'hésite pas... mais...
— Voyons, mon petit Robert, poursuivit Jenny. obéissez-moi, et je vous assure que vous n'aurez pas affaire à une ingrate !
Robert se décida.
— Vraiment ? dit-il.
— Je vous le j ure !
— Ce n'est pas pour vous moquer ?...
— Ma parole d'honneur, vous dis-je ! . . .
— Alors, si je pars ?
— Si vous partez...
— Vous ne me serez plus cruelle comme vous l'avez toujours été?...
— Vous verrez !
— Pas de blague !
— Ayez confiance !
— Oh ! si vous me parlez ainsi! déclara Mantelin triomphant.
— Alors, vous partez ?
— Oui, je pars!... Mais avouez qu'il faut que je sois rudement amoureux de vous !...
— Je l'espère bien!...
— Pour partir ainsi, sans \^ ^ -^ avoir seulement effleuré de mes lèvres le fin bout de vos jolis doigts !
— Dame ! sourit Jenny... où serait le mérite?...
— Enfin !
— Et dès votre arrivée à Paris, une dépêche?...
— C'est entendu! Allons, au revoir, Jenny!
Croyez que j'ai le cœur broyé !
— Oui ! oui ! Au revoir !
Mantelin s'était levé.
Il tenait encore à la main son chapeau et sa canne.
— Allons! au revoir, Jenny.
— Au revoir, Robert.
Il ouvrit la porte ; mais, se ravisant :
— Pourvu qu'il y ait encore un train ! fit-il en soupirant.
— Il y en'a justement un dans un quart d'heure. ..
un train omnibus ! Seulement, hâtez-vous, car vous pourriez le rater!
— Heureusement que j'ai laissé ma valise à la garel
« C'est bien vrai, au moins, que je ne me repentirai pas d'être parti...
— G'e.st juré.
— Allons, au revoir !
— Au revoir ! Au revoir !
A ce moment, on entendit un bruit de pas dans l'escalier...
— Mon mari l s'écria Jenny.
— Diable !
— Il ne faut pas quil vous voie !
— Comment faire?...
Fébrilement, M'"^ Puvinel referma la porte du salon, puis, poussant le pauvre Mantelin dans la chambre à coucher :
— Tenez ! passez par là ! fit-elle. Le cabinet de toilette a une porte qui donne sur un autre escalier... Vite ! vite 1 filez!...
Et fiévreusement, elle referma la porte sur Mantelin abasourdi.