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CHAPITRE VI

C'était un homme d'une soixantaine d'années, vêtu de drap noir, et portant, au lieu de pardessus, une blouse bleue, d'un bleu criard, et si neuve qu'on l'eût dite coupée dans du zinc tant ellese tenait raide.

Le nouveau venu avait la figure complètement rasée, et d'un teint luisant de brique; il portait, près des oreilles, deux touffes de poils blancs en guise de favoris, et ses petits yeux noirs, malins et joyeux. pétillaient sous une forêt de sourcils épais comme des moustaches.

Il avait un panier

sous un bras et, de l'aiitre.

agitait un parapluie vert qui eût fait le succès d'un chanteur de café-concert.

A l'arrivée de l'intrus, Charmillon et Jenny avaient desserré leur étreinte.

Cependant l'homme, comme collé sur le pas de la porte, ricanait, disant :

— Faut-il qu'ils s'aiment, tout de même! Après dix-huit mois de mariage !

Mais Jenny venait de reconnaître le nouvel arrivant, et, se précipitant vers lui :

— Mon oncle Marouillat! clama-t-elle en l'embrassant.

— Oui, ton oncle Marouillat, dit le paysan, ton oncle Marouillat qui est venu embrasser sa nièce, laquelle serait l)ien sûr retournée à Paris sans aller le voir.

— Veux-tu te taire! fit Jenny, mais nous avions bien l'intention d'aller te voir dès que mon mari aurait fini ses treize jours; nous voulions même demeurer deux ou trois jours avec toi.

— Ah çà! fît l'oncle Marouillat en souriant à Charmillon, il ne me dit rien, ton mari, il ne vient pas m'embrasser?... Il a l'air tout penaud parce que je l'ai surpris en train d'embrasser sa petite femme... C'est de votre âge, les enfants! Allons, mon neveu, je n'avais pas le plaisir de vous connaître, mais je vois que Jenny ne m'avait pas trompé en me disant que vous étiez un bon époux pour elle!

Vlan!

Ça y était !

L'oncle Marouillat prenait Charmillon pour Puvinel.

Aussi, qu'on se mette à sa place, à ce brave

homme! Il savait que son neveu faisait ses treize jours à Montélimar, et qu'avec su femme il habitait Thôtel de la Corne d'or: or, il arrivait ù ] hôtel et trouvait sa nièce en train de se faire embrasser par

un lieutenant; de bonne foi, il ne pouvait moins faire que de prendre cet officier pour le neveu qu'il ne connaissait pas, dont il n'avait même jamais vu la photographie.

Seulement, c'est Jenny qui n'était pas à son aise !

74 L^ CpNTUJiPOIDS

Que faire?

Que raconter"?

Avouer que ce n'était pas là son mari, mais alors, c'était laisser supposer à l'oncle qu'elle avait un amant!

D'abord, ce n'était pas vrai.

Et puis...

Et puis, tant pis ! Aux grands maux les grands remèdes! Il fallait à tout prix sauver la situation; on verrait bien après.

Aussi, se tournant vers Charmillon stupéfait :

— Mais c'est l'oncle Marouillat, voyons! Tu ne dis rien à l'oncle iSIarouilhit '

Charmillon était vert.

Il hésitait-

— Allons! lui souffla Jenny à l'oreille, il le faut, puisqu'il vous prend pour mon mari.

Ma foi, le lieutenant ne se fit pas prier davantage.

— Mon oncle, dit-il, je suis bien aise de faire votre connaissance.

— Allons, embrassez-moi; fit Marouillat qui pressa le lieutenant sur son cœur.

A vr^i dire. Charmillon eût préféré autre chose, mais quoi! le vin était tiré, il fallait le boire.

Cependant, l'oncle Marouillat s'était assis et, fr")ttant ses mains rugueuses avec un bruit de râpe :

— Hein! c'est tout de même drôle que j'aie un neveu aussi grand et que je ne le connaisse pas!

— Oh! oui, c'est très drôle! prononça Charmillon pour dire quelque chose, tandis que Jenny. navrée et frémissante, soupirait :

— Quelle situation!

L'oncle Marouillat, ne s'apercevant pas de la gêne qu'il causait, continua :

LE CONTREPOtbS 7.1

— Je vous aurais rencontré dans la rue, je n'aurais pas pu dire : Voilà mon neveu! Ou bien, pour me faire une farce, on m'eût présenté n'importe qui en disant : « Voilà votre neveu! » je l'aurais embrassé tout de même, moi!

— Oh! oh! c'est farce! fit Charmillou qui aurait bien voulu se trouver ailleurs, car il avait une peur bleue que Puvinel arrivât à l'improviste.

Imperturbable, INIarouillat reprit :

— Voilà! Moi, je suis casanier! J"aime pas à sortir de mon bien! Jenny a dû vous le dire. Quand vous vous êtes mariés, elle m'a bien invité à la noce... mais vous savez, aller à Paris, ça ne me dit rien... J'ai peur de cette grande ville où il y a un tas de voitures. D'un autre côté, vous êtes retenus à Paris par vos afîaires, et vous n'auriez pus eu le temps de venir voir ce vieil oncle Marouillat, qui vous aime bien, allez!

Charmillon recula sa chaise. Il eut peur que l'oncle ne voulût l'embrasser de nouveau.

— Tout de même, continua celui-ci, depuis huit jours que vous êtes ici, vous auriez bien pu venir à Savasse; ce n'est pas loin, Savassé, de la cour de la caserne on en voit le clocher !

— Oui!' oui! mais le service, vous savez... fit Charmillon.

— Enfin, j'ai profité de Ce que c'est aujourd'hui la foire, pour venir à Montélimar. Je me suis dit : Puisqu'ils ne viennent pas, il faut bien que j'y aille. Ça me permettra de faire la connaissance de mon neveu.

— C'est une bonne idée! déclara le lieutenant.

— Je déjeunerai avec vous.

— Ah ! vous déjeunerez. . .

Tfi LE CONTREPOIDS

Charmillon regarda M""' Piivinel.

Depuis cinq minutes, cette pauvre Jenny avait passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, rouge, pâle, jaune, elle était maintenant verdâtre.

Voilà que l'oncle Marouillat émettait la prétention de déjeuner avec eux! Ça, c'était le bouquet, par exemple !

Quest-ce quon allait devenir, mon Dieu î et comment tout cela finirait-il ?...

Cependant, voyant qu'on ne lui répondait pas, Marouillat parut vexé.

— Ah çà ! est-ce que ça vous ennuie de m'inviter à déjeuner?

— Mais non! mais non! protesta Jenny, quelle idée !... Seulement, mon mari...

— Ah! dame, oui ! fit Charmillon pour placer un mot.

— Je ne sais pas s'il ne sera pas pris.

Le lieutenant saisit la perche que lui tendait M'"« Puvinel.

— C'est que, justement, aujourd'hui, il y a revue.

— Ah! ça, c'est embêtant !

— Elle commence à onze heures et ce n'est guère qua deux heures...

— Bah ! fit Marouillat, allez ii votre revue, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, je déjeunerai avec Jenny.

— C'est ça! C'est ça!

— Si j'avais pu rester jusqu'à ce soir, nous aurions pu, du moins, dîner ensemble...

— Oh! oui!

— Seulement, je veux être rentré à Savasse avant la nuit.

LK CONTUEPpIDS 79

— Dieu, que c'est embêtant!

— Enfin, vous viendrez me voir dès que vous aurez fini vos treize jours,

— Oii! vous pouvez y compter!

— Et vous resterez bien une semaine avec moi.

— Comment donc!... Mais quinze jours!

Marouillat était enchanté; il se frottait les

mains à s'écorcher la peau!

— Ah! je suis bien content devons avoir vus !

— Eh bien! et moi?

— Et là-dessus, je vais faire un petit tour a la foire, car si je n'étais pas là, mes gramjers me feraient sûrement quelque bêtise!

— Oui! oui! dit Jenny, impatient"^ de voir partir le bon oncle Alarouillat, allez faire un petit tour à la foire et revenez à midi.

— Heure militaire ! répondit le campagnard. Allons, à tout à l'heure, Jenny ; à bientôt, mon neveu !

Et après avoir une fois de plus serré sur sa blouse neuve M'"'' Puvinel et le lieutenant Charmillon. le brave homme s'en fut. lui, son panier et son parapluie.

Jenny et le lieutenant demeuraient seuls à présent.

Un long moment, ils se regardèrent sans se parler, épouvantés par l'aventure.

Enfin :

— Eh bien! c'est du joli ! fit Jenny. rompant la première le silence.

— Oui! c'est plutôt embêtant! répondit Charmillon.

— Voilà mon oncle, maintenant, qui vous prend pour mon mari !

HO U: CUlNTlîKl'OlDS

L'officier eut un geste d'impuissance.

— Que voulez-vous !

— Aussi, vous aviez bien besoin de m'embras-

ser

— Dame! si j'avais su!...

— D'ailleurs, c'est tant pis pour moi! J'ai commis une faute!

— Oii! bien li'gère!

— Il n'y a pas de faute légère! J'ai commis une faute, la première de ma vie, et le ciel n'a pas tarde à m'en punir cruellement.

— Bah! une bagatelle, après tout!

Mais Jenny se fâcha presque.

— Vous êtes bon, vous! une bagatelle!... Que vais-je faire, maintenant? Car enfin, tôt ou tard, mon oncle finira par se rencontrer avec mon mari ! Alors?...

— Eh! vous n'avez justement qu'à éviter cette rencontre!

— Si vous croyez que c'est facile!... Pour commencer, mon oncle va venir déjeuner à midi, et mon mari aussi...

— Oh! ça. fit le lieutenant, ce n'est pas bien compliqué, il n'y a qu'à mettre votre mari dans l'impossibilité de venir.

— Comment ça ?

— Oh ! ça ne va pas traîner î Je rçntre à la caserne et je lui flanque deux jours déboîte!...

— C est ça! fit Jenny en haussant les épaules, vous faites une bêtise et c'est mon mari qui en paiera les frais !

— Dame ! Trouvez autre chose, vous ! Moi, j'emploie les, moyens qui sont à ma disposition !

Jenny soupira-.

— Enfin! il le faut bien. Mais sans mettre ce pauvre Puvinel à la salle de police, tâchez de l'empêcher de venir déjeuner !

— Je cours à la caserne! fit le lieutenant qui avait hâte de s'en aller.

— Ce soir, l'oncle Marouillat sera reparti à Savasse; il ne viendra pas à Montélimar avant une

huitaine, et d'ici là. j'aurai trouvé un motif de no pas aller voir ce pauvre oncle!

— Parbleu!

— Encore une victime de notre faute !

— Oh ! notre faute ! . . .

— Dame!

— Pour un baiser! A ce prix, je regrette que nous ne soyons pas allés plus loin !

— Taisez-vous! fit Jenny sévèrement.

— Allons, bon! voilà que vous vous fâchez! Voulez-vous bien vite vous dérider ! Mais tout cela

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s'arrangera, vous dis-je. Le principal est que Puvinel ne vienne pas déjeuner, et il ne viendra pas. je vous lepromets. Ensuite, vous n'irez pas àSavasseet mafoi,d'iciàcequevousreveniezàMontélimar. votre oncleseramort;iln'a pas l'air très solide, d'ailleurs!

— Bon! voilà que vous enterrez mon oncle, maintenant !

Puis :

— Enfin ! je veux bien espérer que tout cela n'ira pas plus loin!

— Alors, vous me pardonnez?

— Heu ! heu !

— Dites oui, bien vite !

— Nous verrons !

— Alors, un baiser...

Mais Jenny se recula.

— Ah! non. merci! Je sors d'en prendre! D'ailleurs, courez vite retenir mon mari ! Et si rien ne s'ébruite, alors, je vous promets de vous pardonner entièrement.

Et sur cette bonne promesse, le lieutenant Charmillon s'en fut.

Mais à peine avait-il quitté le petit salon et y[we Puvinel s'était-elle laissée tomber sur une chaise pour réfléchir sur son triste sort, que tout soudainement la porte de la chambre à coucher s'ouvrit en tempête et un homme parut.

Jenny poussa un cri de frayeur; mais quel ne .fut pas son émoi en reconnaissant le beau Mantelin qu'elle avait totalement oublié.

D'ailleurs, quelle apparence qu'il fût encore là. après ce qui s'était passé! N'avait-il point dû partir par le premier train et n'était-il point en route pour Paris, à cette heure!...

LE COINTKKI'<»ll)> H;{

Que faisait-il là?

Aussi, se dressant, surprise :

— Vous! C'est vous! tit-elle.

— Oui, c'est ÎDien moi! répondit Mantelin.

— Vous notes donc point parti ?

— Comme vous le voyez '-

— Et la raison, s'il vous plaît ?

— Vous devez bien vous en douter un peu !

— Je ne devine rien et j'attends une explication.

— C'est plutôt moi qui devrais vous en demander une, répondit Mantelin glacial.

— i\.li! vraiment?

— Car j'ai tout entendu!

— Hein! fit Jennv, brusquement.

Et elle pâlit.

Cela, c'était le bouquet, par exemple!

Quoi! le beau Mantelin avait entendu toute sa conversation avec le lieutenant Charmillon ! Ce n'était pas possible!...

Cependant, Mantelin continuait :

— Et, ayant tout entendu, j'ai tout compris! car je suis un garçon intelligent.

— Et qu'avez -vous compris?

— D'abord, que vous ne m'aimez pas !

— Ah! pour cela, fit Jenny, je ne pense pas vous avoir fait l'honneur...

— Et ensuite, que vous aimez cet officier, ce traîneur de sabre qui sort d'ici !

— Ah bien! en voilà d'une autre!

Mantelin ricanait.

— Ah! je vous félicite, ma chère! fit-il. Votre mari et vous étiez dans vos rôles ! Vous êtes décidément très ing;énieux et la petite combinaison était parfaitement ourdie.

— Quelle combinaison, s'il vous plait? demanda Jenny.

— Ce grand diable d'officier vous faisait la cour.

poursuivit le jeune homme, et une cour assez serrée, si j'en juge par le petit échantillon de tout à l'heure,

— Monsieur !

fit Jenny frémissante.

— Alors, ce brave Puvinel s'étant aperçu que le lieutenant vous serrait de trop

près et qu'il n'y pouvait rien, alors il s'est dit : « Faisons venir cet excellent Mantelin qui, à Paris, courtise ma femme; il surveillera l'officier, l'officier surveillera Mantelin, et je pourrai dormir tranquille ! »

Jenny éclata de rire, mais d'un rire qui sonnait faux.

— Quelle idée! fit-elle.

— Hé ! pas si mauvaise! reprit Mantelin. J'étais le contrepoids, le bon. le brave, lexcellent contrepoids grâce auquel Ihonneur de M. Puvinel allait pouvoir sortir sain et sauf de l'aventure.

— Tenez! vous ne savez ce que vous dites! hasarda la jeune femme. Mon mari n'aurait jamais songé...

— Allons donc! interrompit Mantelin. Puvinel, au contraire, a eu cette idée de ^énie. Et tout de

suite vous l'avez compris quand je vous ai montré sa lettre.

— Allons donc!

— Et la preuve, c'est que, tout de suite, vous mave/ demandé de partir, de retourner à Paris!

— Demande, d'ailleurs, que vous vous êtes empressé de ne pas satisfaire...

— Oh ! pour des raisons tout à fait indépendantes de ma volonté : la porte du cabinet de toilette donnant sur le palier était fermée au dehors, comme il vous sera facile de vous en convaincre. Force m'a donc été de rester enfermé dans votre chambre. Et j'étais tellement prêt à obéir aveuglément à vos ordres que, (ant que votre mari a été là, je ne me suis pas montré! Mais, dame, quand le lieutenant est arrivé... comment l'appelez- vous?... M. Charmillon?... j'ai entendu de telles choses, que, ma foi... c'est alors que j'ai compris que j'étais le contrepoids !

Jenny regardait Mantelin. Elle n'était pas rassurée du tout.

Enfin :

— Et maintenant, que comptez-vous faire? demanda-t-elle.

Le jeune homme sourit :

— Mais, mon Dieu, tout simplement accepter le rôle que votre mari m'a choisi : servir de contrepoids.

— Alors, m'espionner!

— Oh! des gros mots!... Non! mais surveiller Charmillon.

— Ce n'est pas la peine! répondit Jenny hautainement; je saurai me défendre toute seule.

— Hé! hé!

LK COiYIUEPOIUS

— C'est cela! insultè/-moi !

— Mais non, ma chère! Seulement, la chair est faible.

— Je ne vous le pardonnerai jamais de ma vie. Mantelin s'inclina.

— Libre à vous !

— Alors, c'est bien décidé, vous restez? insistat-elle.

— Écoutez, vous savez l'histoire du chien qui ne

pouvait manger la pâtée; seulement, il empêchait les autres chiens d"y toucher :jo ferai ce chien de garde ! répondit-il.

— C'est bien! lit Jenny horriblement vexée.

Mantelin salua.

— Sur ce, lit-il, à bientôt. Je m'en vais retenir une chambre dans cet hôtel, puis me mettre à la recherche de ce l)on Puvinel qui va être enchanté de me voir!

— Je "ne vous en dirai pas autant! répliqua Jenny.

— Oui. mais Puvinel m'en sera si reconnaissant !

Et persiflant ainsi, il salua et prit congé, laissant M""^ Puvinel terriblement furieuse et hors d'elle.

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