CHAPITRE VII
Cependant, rapide comme le trait lancé d'une main sûre, le lieutenant Charmillon avait filé à la caserne, afin d'y retrouver Puvinel et. par un moyen quelconque, de l'empêcher d'aller déjeuner avec sa femme.
C'était chose bien facile.
Il n'avait qu'à prétexter un ordre imprévu du colonel et retenir jusqu'à deux heures toute sa compagnie à la chambre où les sergents et caporaux feraient deux heures durant une quelconque théorie sur le service intérieur ou bien le respect que l'on doit à ses officiers.
Par malheur, quand il arriva à la caserne, la revue du capitaine était terminée depuis un grand quart d'heure, les hommes s'étaient dispersés de-ci et de-là, et le bon Puvinel avait lui-même quitté le quartier depuis dix bonnes minutes.
Que faire ?
Le lieutenant Charmillon eut un beau geste d'insouciance.
— Bah! qu'ils s'arrangent! fit-il.
Et, sans autrement se préoccuper de ce qui pouvait advenir, le plus tranquillement du monde il s'en fut au café de VUiiion, boire une absinthe en compagnie de ses collègues.
A vrai dire et à mesure que la période de treize
LE CONTRE l'Ul US
jours touchait à sa lin, Charmillon tenait de moins en moins à M'"'- Puvinel.
— Elle est par trop prude, à la lin! monologuait-il tout en se dirigeant vers l'absinthe. Huit jours de cour, pas un baiser; le jeu n'en vaut pas la chandelle. YoUk maintenant qu'elle imagine de ne se donner qu'à Paris!... Mais, à Paris, j'aurai bien autre chose à faire que de m 'occuper de
M""" Puvinel... Et puis, comme ça serait facile, avec l'autre!...
Comme on le voit, l'heure du deshonneur s'éloignait pour le bon Puvinel et il avait bien tort de se mettre martel en tête.
Mais quoi! il ne savait pas, cet homme!... Et pour le Quart d'heure, l'arrivée de Mantelin lui tenait plus au cœur que quoi que ce fût.
Aussi, en quittant la caserne, après la revue du capitaine, avait-il couru à la gare.
Justement, à onze heures, il y avait un train
venant de Paris et il pouvait fort bien se faire que ce grand lambin de Mantelin l'eût pris.
Cette fois, il ne le manquerait certes pas !
En effet, le train arriva; il en descendit une quinzaine de voyageurs; mais pas de Mantelin... et pour cause !
— Animal !
grogna Puvinel furieux.
Mais tout à' coup :
— Tiens!
tiens!... Maison dirait...
Sept ou huit personnes débarquées du train se réunissaient en un coin du quai, enquête de leurs bagages ; des hommes et des femmes; et parmi ces dernières, il lui semblait bien reconnaître...
— Parbleu! mais c'est elle!... fit Puvinel. C'est Colette Printemps ! . . .
Colette Printemps était une jeune actrice du théâtre des Fantaisies-Parisiennes, qui jouait auprès de Mantelin le rôle de maîtresse légitime ; car en bon Parisien boulevardant, Mantelin se fût cru parfaitement déshonoré s'il n'y eût pas eu, quelque part dans Paris, une femme, une jolie femme, théâtreuse de préférence, dont on dit : a C'est la maîtresse de Mantelin. »
Bien entendu^ cette liaison n'empêchait point le jeune homme de fiiirè la cour à toutes les femines qu'il rencontrait et ne tilèttait d'autre pUrt aucun obstacle à ce que la jeune et jolie Colette Printemps fliitât de son côte avec qui bon lui semblait.
Mantelin payait le terme de Colette, lui donnait cinquante louis parmois, quelques cadeaux, moyennant quoi il avait le droit d'avoir la clef de l'appartement de la belle et celui de se dire son seigneur et maître, sans que cela, de part et d'autre, tirât k plus de conséquence.
Bien entendu, comme tout Paris, Puvinel était au courant de cette liaison.
Or, quel ne fut pas son étonnement, tandis qu'il attendait impatiemment Mantelin, de voir dél)arquer Colette Printemps!
D'ailleurs, la jeune femme venait d'apercevoir l'huissier, et comme elle le connaissait pour avoir dîné ou soupe deux ou trois fois en sa compagnie, elle se dirigea vers lui, et do l'iiir le plus étonné :
— Quoi ! vous ici !
— Oui !
— Et en soldat ?
— Ceci vous explique cela !
— Ah ! bien, je comprends 1 vous faites vos vingt-huit jours. *
— Merci ! fit Puvinel en souriant, vous me rajeunissez. Je fais treize jours, ce qui ràe vieillit d'un bon lustre !
— Y a pas dé mal! vous fie lès f)araisséz pas ! répondit la jolie fille en riant.
— Mais vous, qu'est-ce (jue vous venez faire à Mohtélimar?
— Pas ines treize jours, a fccJup SÛf!.,.
l^ qpNTREpplDS' 9i
— Alors?
— Tournée tliéâtrale, mon cher.
— Ah bah!
— Comme j'ai l'honneur.-.
— Tant mieux! car, ici, ça manque de distractions I Et vous allez jouer?...
Mais Colette, très digne :
— Ah çà! vous n'en savez rien?
— Parole! Première nouvelle.
— Comment 1 vous ne savez pas que la troupe Florival vient donner à Montélimar des représentations fie Madame Sans-Gêne?...
— JNon! g,vQua simplement Puvinel.
— Eh bien ! si tout ^îontéliiiiar est aussi bien renseigné que vous, nous sommes sûrs d'avoir une jolie salle!... D'ailleurs, c'est bien fait pour cet imbécile de Florival ! A-t-on idée de venir jouer dans un trou pareil!... fSi j'avais su, c'est moi qui ne serais p^s partie avec leur sale tournée ! D'ailleurs, c'est bien fait pour moi, Mantelip m'avait avertie.
L'huissier se gratta l'oreille, r— Il Y a longtemps que vous ne l'avez vu, Mantelin? demanda-t-il.
— Mais il y a trois jours, avai^t mon départ! Un moment, Puvinel fut sur le point d avouer
qu'il l'attendait.
Mais tout de suite il réfléchit que Colette serait dans le cas de plaquer sa tournée et de rester avec Mantelin : c'est ça qui n'a,rrangerait pas les affaires ! . . .
Et bien vite il demanda :
— Est-ce que vous allez rester longtemps ici?
— Nous repartons demain pour Avignon.
î>-2 LE CONTREPOIDS
— Ouf!
Mais on appelait Colette.
— Allons ! au revoir, fit-elle en serrant les mains do l'huissier. Et j'espère que ce soir vous viendrez me voir jouer, avec toute la garnison.
Puvinel demeura seul sur le quai.
Qu'est-ce qu'il faisait là ?
Le train était parti depuis longtemps, Mantelin n'y était pas; sans doute il arriverait par celui de cinq heures !
Sacré Mantelin, va!
— Ma foi ! s'avoua pourtant Puvinel, je ne suis pas fâché qu'il ne soit pas venu, et même, s'il ne pouvait débarquer que demain, après le départ de Colette, cela n'en vaudrait que mieux.
Tout en monologuant ainsi, Puvinel traversait les jardins, se dirigeant vers l'hôtel de la Corne d'or, quand tout à coup il sentit une main qui lui touchait l'épaule, tandis qu'une voix féminine disait : — Je vous demande pardon, soldat.
S'étant retourné brusquement, Puvinel se trouva en présence d'une femme qu'à son allure et à sa mise il n'hésita pas une minute à prendre pour une Parisienne.
C'était une fort jolie femme, d'ailleurs, blonde, élancée, charmante, vingt-cinq ans tout au plus.
Elle avait un costume tailleur de couleur sombre, un boa autour du cou, un chapeau de feutre noir et elle portait à la main un léger sac de toilette.
Galant et empressé, Puvinel salua. Puis :
— Madame?
— Vous êtes soldat à Montélimar?
— Hélas! oui! soupira l'huissier.
— Connaissez-vous le lieutenant Charmillon? .— Je crois bien, il est dans ma compagnie.
— Savez-vous où il est, à cette heure?
— Ma foi!...
Il avait laissé Charmillon en tète à tête avec sa femme, mais depuis le temps, il avait dû quitter l'hùtel de la Corne d'or, du moins il le pensait.
Aussi :
— Ma foi!
je n'en sais rien!
La jeune personne soupira.
— Qu'est-ce qu'elle peut bien vouloir à Charmillon? se dit Puvinel...
Ça doit être quelque cocotte qui vient le relancer!
Cependant, la jeune femme demanda encore :
— Savez-vous dans quel hôtel il est descendu?
— Oui, à l'hôtel de la Corne d'or.
— Et où est-il, cet hôtel ?
— Pas loin. Tenez,, là-bas, à travers les arbres on en voit la façade. Mais il ne doit pas y être encore, car il ne déjeune qu'à midi, lui; s'il n'est pas à la caserne, il doit être sûrement au café de l'Union en train de prendre l'apéritif.
— Alors, vous êtes sûr qu'il couche à l'hôtel de la Corne d'<ir :' demanda encore la Parisienne.
— Oh! parfaitement sûr.
— Alors, soldat, voulez-vous me rendre un g:rand service?
— Mais je guis tout à votre disposition, madame.
— Eli bien! si cela ne vous dérange pas trop, allez jusqu'au café de rf//?/oy^ et si M. Charmillon s'y trouve, vous lui direz que M'"« Charmillon est arrivée de Paris et l'attend à l'hôtel de la Corne d'nr.
Pan!
M""' Charmillon !
C'était M""^ Charmillon !
Il y avait une M"'" Charmillon! Cette crapule de lieutenant était marié !
Puvinol en fut éberlué.
Et voilà que la femme de Charmillon venait à Montélimar juste au moment où lui. Puvinel, attendait Mantelin!
Oh ! ce n'était plus de jeu !
Il était évident que M'"*' Charmillon se trouvant à Montélimar, le lieutenant allait cesser sa cour auprès de M'"'' Puvinel, et alors Mantelin serait tout seul, il n'y aurait plus de contrepoids, et en voulant éviter un mal il tombait dans un pire.
Ah ! il avait bien besoin d'écrire à Mantelin de venir!... Il est vrai qu'il ne pouvait savoir...
Heureusement que cet animal-là n'était [fàs encore arrivé !
Pourvu qu'il nait pas quitté Paris, mon Dieu! Sa présence n'était plus nécessaire à Montélimar, et il allait sur-le-champ lui télégraphier de rester
f.E CONTREPOIDS
où il était. Cependant la jeune femme regardait l'huissier, étonnée de l'émotion qu'avait causée chez ce soldat l'annonce qu'elle était M'""^ Charmillon.
Et elle demanda :
— Cela vous étonne donc que votre lieutenant soit marié et que je sois sa femme?"
— Oui... non... c'est-à-dire... balbutia Puvine.
— Cependant...
— Parce que le lieutenant Charmillon a bien le droit d'être marié, peut-être... Mais je vous demande pardon, je suis très pressé, il faut que je coure au télégraphe.
— Et ma commission?
— Quelle commission?
— Le lieutenant...
— Ah! parfaitement, je vais la lui faire en passant. Serviteur, madame, serviteur...
Et, comme un fou, il courut au télégraphe, pour prier Mantelin de rester où il était.