CHAPITRE LH
Maintenir le pouvoir d'achat des classes travailleuses,
protéger la lire et avantager les exportations par une habile manipulation des prix, telles ont été les bases de la politique de contrôle des prix en Italie jusqu’à la guerre.
L'histoire de ce contrôle avant octobre 1935 est assez décousue, autant que le développement des corporations elles-mêmes.
De la stabilisation de la lire en 1927 à la dévaluation d'octobre 1956, les prix sont peu élevés, la valeur de la monnaie à peu près constante, les loyers et les salaires sont peu à peu réduits de 40 %, en un mot, la politique économique est à la déflation, comme dans bien des pays étrangers.
Il existe bien un contrôle des prix du blé et de la farine, mais ce contrôle ne deviendra efficace que plus tard, en 1936, lorsqu’on rendra obligatoires les « greniers centraux ». C’est à l’imminence du conflit avec l'Ethiopie et au boom qui s’ensuivit qu’on doit la formation du Comité central des prix, organisme sous la dépendance du parti fasciste. À ce moment, en effet, la crainte d’un conflit fit partir les prix en flèche, et le gouvernement se trouva dans l'obligation d’instituer un système de contrôle réel et centralisé, les mesures de réglementation des prix instituées localement en 1934 s’étant montrées tout à fait inefficaces.
En octobre 1935, se constitue le Comité Central des
prix. Le secrétaire du parti national fasciste est président du Comité; font aussi partie du Comité les représentants du Ministère de l’Intérieur, du Ministère de l’Agriculture et Forêts, du Ministère des Finances, des Transports et des Travaux Publics, de la Presse et de la Propagande, le sous-secrétaire d'Etat au Commerce Extérieur, les représentants de l’Institut Central des Statistiques, de toutes les fédérations fascistes des employeurs et employés, des agences de crédit et d’assurances, des groupements professionnels et artistiques, et les représentants de la Commission Nationale des Coopératives.
A l’origine, le Comité n’avait à intervenir que pour 21 denrées comestibles fondamentales; il devait en outre limiter les prix du matériel requis pour la campagne d'Afrique et pallier, au besoin, à la pénurie de certains articles nécessaires aux armées. Mais on s’aperçut vite combien il était utile d'étendre la surveillance à tous les prix et de différencier entre elles les variétés d’un méme produit. Aussi on admit la réglementation de toutes les denrées de consommation courante, tandis qu’on laissait libres les prix des denrées de luxe.
Pour les marchandises d'exportation, qui n’affectaient ni la consommation nationale, ni le coût de la vie, les secrétaires fédéraux fascistes étaient autorisés à saisir le Comité Central d’une demande de hausse des prix, afin d’aider les exportateurs sur le marché international à soutenir la concurrence étrangère et à servir ainsi les intérêts de la balance commerciale.
Le Comité Central siège à Rome. Il fixe les prix de base pour tout le pays.
Les comités intersyndicaux de chaque province dressent une liste des prix maxima qui ne peuvent différer des prix de base que par le coût des taxes locales, du frêt et autres charges régionales. Ces comités sont assistés de commissions techniques.
Le Comité Central commença son œuvre en priant les comités intersyndicaux des 94 provinces d'établir le tableau exact des prix au mois de septembre 1935.
Dès mars 1936, le Comité intervint sur le marché du blé. Il fixa à 115 et 130 Lires par quintal les prix respectifs du blé tendre et du blé dur, après avoir décidé de la quantité de blé étranger à mêler au blé national. Toute hausse du pain ou des pâtes alimentaires devenait donc injustifiée.
Pour la farine, on procéda de telle sorte que le prix de la farine, dans une province se suffisant à elle-même fût pris comme prix de base, et que les provinces ayant une récolte de blé insuffisante payassent des prix légèrement plus élevés.
La viande, le riz, l'huile d'olive, l’huile de graines, le beurre, le fromage, les œufs, le poisson séché et l’alcoo!l font eux aussi l’objet d’une réglementation stricte.
Chaque magasin doit afficher la liste des prix maxima officiels qui comprend un tableau des prix de gros et de détail pour chaque denrée.
Lorsqu'un article est l’objet d’une taxe de consommation, la valeur de cette taxe est indiquée en regard du prix de gros.
La liste des prix maxima paraît, en principe, tous les quinze jours, mais on ne la publie, en fait, qu’une fois par mois dans certaines villes.
A cette liste qui n’englobe que les principales denrées alimentaires et autres produits de consommation courante s’ajoute fréquemment une liste supplémentaire pour le poisson et les œufs et une liste spéciale pour la viande de boucherie.
Pour certains produits, l’anthracite et le ccke, par exemple, le Comité se borne à aviser le monopole du charbon d’avoir à fixer les prix de telle ou telle façon.
Pour le fer, l’acier et le cuivre, le Comité agit en accord avec le Ministère de la Guerre.
Dans certains cas, le Comité étudie le marché d’un produit ; ce fut le cas pour celui de l’huile d'olive.
La production des olives périclitait en Italie; or, la guerre d'Espagne avait mis fin aux importations et il devenait nécessaire de produire des quantités énormes
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d'huiles de graines qu’on importait à grands frais de l'étranger, Aussi essaya-t-on de stimuler la production nationale des olives, en même temps qu’on limitait les prix des huiles. On fixa à 800 Lires le quintal pour la qualité surfine, 760 lires pour la qualité supérieure et 750 lires pour la qualité ordinaire, les prix de gros de l’huile d'olive, tandis que les prix de l’huile de graines étaient majorés de 9 %.
Le 19 mai 1936, pour la première fois depuis lapplication des sanctions, le Ministère des Finances rendait publiquement compte à la Chambre des Députés des indices des prix (base 100 — 1913) :
Prix de gros Denrées alimentaires (prix de gros)
Janvier 193572. 280,2 31930 Novembre 1935 .... 355,7 416,3 ANTULLOS GAMES 368,8 417
Les différences s’accusent nettement entre janvier et novembre 1935, période qui précède immédiatement la guerre d’Ethiopie et pendant laquelle les prévisions d’une campagne d'Afrique déclenchèrent un < boom » dans le pays. Le ralentissement de la hausse à partir de novembre peut, en partie, être attribué à l’action du Comité qui est entré en fonction en octobre 1935.
La hausse se fit surtout sentir dans les textiles, les métaux, le charbon et les fournitures de guerre.
Les salaires des ouvriers furent augmentés de 10 % en août 1936, pour compenser, en partie, la hausse du coût de la vie.
Le 5 octobre 1936, l'Italie dévaluait sa monnaie de 40,94 %.
Pour éviter qu’il n’en résultât une nouvelle hausse des prix, le gouvernement décida d'agir vigoureusement.
On décida de bloquer, pour une période de deux ans, la perception des recettes de l’eau, du gaz, de l’électricité et des transports en commun.
D’après le professeur Riccardo Bachi, de l’Université
de Rome, les prix de gros ne s’élevèrent que de 2,7 % du 1” septembre 1936 à décembre 1936. Ils montèrent de 10,9 % de septembre à mars, tandis qu’on notait, en France, pendant ce temps, une hausse des prix de gros de 31,8 %; les prix de détail en Italie s’élevaient de 6,2 % et le coût de la vie monta de 5,1 % pendant cette période. Quant aux articles importés — de septembre 1936 à mars 1937 — l'indice de leur prix passa de 54,4 à 85,5 soit une hausse de 57,7 %, tandis que les prix mondiaux-or ne montaient que de 8 %. On se trouva donc dans l’obligation, pour compenser cette hausse, de réduire considérablement les droits d’entrée des produits étrangers.
La taxe du blé — 75 lires au quintal — fut ramenée à 18 lires; les droits sur la viande furent supprimés.
L'hiver 1937 fut marqué par différentes mesures propres à empêcher les abus. Le 15 janvier 1937, une loi limita à 10 % les charges de chauffage dans les immeubles. Les propriétaires, en effet, évaluaient le chauffage à un prix que ne justifiaient pas les prix des combustibles, cherchant par ce moyen à rattraper une partie des pertes occasionnées par le moratoire des loyers.
Vinrent ensuite des mesures fixant les prix de l’huile d'olive, du beurre et du poisson séché.
Le fer, l’acier, le cuivre, les poteries fluctuèrent, par contre, en toute liberté.
Le 28 avril 1937 se constitua le « Comité Central des Corporations »; on transforma les agences locales en « conseils provinciaux des Corporations » comprenant 16 membres, le préfet de la province, le secrétaire fédéral fasciste, un président et deux vice-présidents choisis dans les sections suivantes : les trois fédérations fascistes de l’Agriculture, du Commerce et de l'Industrie; plus deux représentants de la fédération de crédit et d’assurances, l’un ouvrier, l’autre patron, et un représentant de la corporation des artistes professionnels.
Ce sont toujours les prix établis par le Comité Central de Rome qui servent à fixer ceux des listes provinciales,
lesquels, à leur tour, sont pris comme base pour les listes communales.
Ce régime de réglementation des prix permet le calcul scientifique des coûts de production. Antonio Arienti énumère trois méthodes permettant d’établir un coût de production.
Tout d’abord, la méthode analytique qui se propose de découvrir le coût individuel de chaque opération ; la méthode empirique ensuite, qui est l’étude d’un seul coût de production, résultat de la moyenne de la somme des facteurs contenus dans un processus productif normal. Enfin, la méthode indicative, ou système métrique, soit Part de composer l'indice du coût de l’entreprise la plus moderne, la mieux outillée, etc. et de la considérer comme devant, en retour, donner le maximum d'utilité, ce qui revient à étudier le coût le plus élevé produisant le meilleur rendement possible.
Le nouveau régime admet des autorisations de hausse de prix. L'industrie dont le prix de revient s’est élevé adresse à l’organisme compétent une demande de hausse de ses prix de vente. Cette requête est examinée par la Chambre Corporative intéressée après une étude approfondie du coût de production dans l’industrie en question menée à Rome.
La décision est prise par le Comité Central. Si une modification des prix s’avère urgente, le ministre peut intervenir pour hâter le changement de sa propre autorité.
La dévaluation fut suivie de nombreuses révisions de prix, l'Italie désirant suivre, tout en demeurant plus modérée, la hausse en cours aux Etats-Unis et en Grande- Bretagne et, si possible, maintenir à un niveau assez bas les prix des produits à l’exportation. l
Le plan du contrôle des prix est venu, en Italie, non pas comme une théorie préméditée, élaborée avec soin: mais en tant qu’expérience, née des obligations de la guerre et comme un moyen de résister victorieusement à l’application des sanctions,