CHAPITRE IV
- Arrivée de Jeanbon à Paris, sa vie journalière. — Sa rupture avec les Girondins dans la Convention, son intervention dans les querelles entre Girondins et Montagnards à Montauban. — Jeanbon et le procès du Roi, Jeanbon et la rupture de la Convention avec l’Europe, Jeanbon et Dumouriez. — Que les idées de Jeanbon et des Girondins : sur l'éducation et sur la propriété auraient dû les rapprocher. — Atteintes portées par Jeanbôn aux principes de la séparation des pouvoirs, de la liberté de la presse et de la liberté individuelle. — Nouvelles querelles dans la Convention, désordres
dans Paris, effet des nouvelles de Paris à Montauban, efforts de Jeanbon pour maintenir son parti dans cette ville. — Annonce des revers de l’armée de Belgique, les querelles redoublent dans la Convention, Jeanbon et la création du tribunal révolutionnaire, Jeanbon envoyé en mission avec Élie Lacoste dans le Lot et la Dordogne pour la levée des trois cent mille hommes.
Le 22 septembre 1792 au soir, Jeanbon arrivait dans la capitale t; la route avait été longue au gré de son impatience, si l’on s’en rapporte à la leltre que, dès le lendemain, il envoyait à la municipalité de Montauban. Il alla s'installer au n° 18 de la rue Saint- Thomas du Louvre ?, qu’il devait quitter plus tard pour le n°7 de la. rue Gaillon, hôtel des Etats-Unis, où demeurait Saint-Just ÿ, Il se ‘—logeait ainsi près de la Convention et des Jacobins, à côté du Palais- Royal, rendez-vous des nouvellistes et des politiciens, dans un quartier tout peuplé de législateurs, mais à l'écart de ses collègues du Lot. Ceux-ci, comme généralement les députés du même département, habitaient tous ensemble ‘, dominés par ce besoin de se rapprocher, qui encore aujourd’hui porte beaucoup de provinciaux, épars dans la grande ville, à se réunir le plus souvent possible, Jeanbon garda cet isolement dans l'existence journalière, bien qu'il eût noué durant son précédent séjour des relations
1. Lettre du 23 septembre 1792, de Paris à la municipalité de Montauban. Révolution française, t. XXIX, p. 64.
2. Almanach national pour 1793, p. 61. Liste des Membres de la Convention nationale Le:6, n° 1 Bibl. nat.
3. Lettre de Brest au Comité de Salut publie, du 2? brumaire an IL. Révolution française, t. VIII, p. 728. Liste des députés membres de la Convention nationale au 1° du deuxième mois de l'an II. Le36, n° 5, Bibl. nat.
4. Dans un hôtel du Carrousel, Mémoires d’une Inconnue (Mne Cavaignac, femme du conventionnel). Paris, 1894, in-8, p. 226. La députation du Cantal va se loger dans un même immeuble de la rue Neuve des Petits-Champs (Révolution française, t. XX VIII, p. 439).
avec nombre d'hommes politiques, bien que Dubois Crancé et sa femme lui fissent bon accueil ! et quoique de tempérament bavard ?. Il dira, dans les derniers temps de la Convention : « j'ai vécu seul dans la société intime de deux vieux amis étrangers aux affaires publiques, et avec lesquels nous étions convenus de n’en jamais parler $. » Occupé la plus grande partie du jour par les séances de la Convention ou des Comités, se retrouvant le soir à l’Assemblée ou aux Jacobins, « surchargé de travaux, souvent accablé de craintes et d'inquiéludes # », auxquelles ne faisaient trêve « ni le maigre repas pris chez un restaurateur * », ni le retour dans la chambre pauvre et banale d'hôtel garni f,n ayant pas à Paris, comme Danton, C. Desmoulins, Hébert lui-même, une femme auprès de . laquelle quelques heures de la vie lui fussent apaisantes et douces, pour trouver un peu de calme au sortir des séances il n’avait d'autre ressource que de s'éloigner de ses collègues agités et angoissés comme lui, de se réfugier dans la compagnie d'amis sûrs et de se
1. Lettre du 22 février 1793 à la municipalité de Montauban (Révolution franeaise, t. XX VII, p. 79) et voy. ch. x1x. Dubois de Crancé (Édouard-Louis-Alexis), né à Charleville, en 1747, député aux États-Généraux par le bailliage de Vitry-le-François, député des Ardennes à la Convention, membre des Cinq-Cents, inspecteur général à l’armée du Rhin en l’an VII, ministre de la guerre jusqu’au 18 brumaire, mort à Rethel, le 29 juin 1814 (Aulard, Actes du Comité de Salut public t. I, p. 69).
8. « Jeanbon, quime trouvait tant d'esprit parce que je l’écoutais sans l’interrompre et le laissais parler seul » (Mém. d’une Inconnue, p.111), « le bavard Jeanbon Saint André » (Mémoires de Louvet, édit. Aulard. Paris, 1889, 2 vol. in-16, tome I, p. 21).
3. Réponse de Jeanbon Saint-André à la dénonciation des citoyens de la.commune de Brest. Paris, 20 prairial an III. Nous ne savons quels furent ces deux amis, peutêtre un certain Espinasse que nous retrouverons (voy. ch. xxn), peut-être Doumerc et Perrouteau, spéculateurs qui avaient eu des démêlés avec les fonctionnaires des finances sous l’ancien régime, à propos des agiotages sur les blés qui ont donné naissance à la légende du pacte de famine. Voy. Afanassiev, Les conditions du commerce des grains en France au xvine siècle. Odessa, 1892, in-8 et F11 1194, K 908, nos 33, 35, 36. Arch. nat. Un Doumerc, directeur d’une administration des vivres, est attaqué aux Jacobins, le 3 décembre 1792 (Aulard, Jacobins, t. LV, p. 545) et défendu le 7? (ibid., p. 554). Perrouteau est traité par les thermidoriens de Montauban de « banqueroutier » (adresse à la Conv. nat. par la Société populaire, 24 prairial an III). A son premier voyage à Paris, Jeanbon a vu Doumerc; les thermidoriens de Montauban déclarent Jeanbon lié avec Perrouteau. Belluc Jeanbon descend à Paris chez Perrouteau (lettre de la municipalité de Montauban, du 13 germinal an II, 1er Reg. de correspondance de la municipalité). Sur les relations réelles de Jeanbon avec ces deux individus, sur leur valeur morale, nous n’avons rien pu préciser. Doumerc, de 1789 à 1795, est chargé des intérêts de la ville de Montauban à Paris dans diverses circonstances, ce qui fait préjuger en sa faveur. Jeanbon rompra avec lui en l’an IV (voy. ch. xxu).
4. Lettre de Paris, 13 février 1793, à la Société des Amis de la République de Montauban (collect. Em. Forestié).
5. Lettre de Paris, 2 janvier 1793, à la municipalité (Révolulion française, t. XXX, p. 462).
6. Dans la perquisition faite chez Jeanbon le 9 prairial an LIT (ch. xxn), on voit quel est son mobilier. Il n'était pas, en effet, parmi les conventionnels aisés, et l’indemnité de 18 livres par jour en assignats était bien faible, vu la dépréciation des assignats et le renchérissement des vivres (voy. Beauquier, Compte rendu de son ouvrage
sur La déclaration de fortune, Révolution française, t. XXXII, p. 475). Jeanbon sera très endetté en l’an III (voy. ch. xxn1).