Guillaume, pp
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qui consiste à favoriser l’action libre, et à éveiller la réflexion, la discussion, c’est-à-dire à développer l'individu, il obéit aussi à sa passion pour le principe de liberté : après avoir dit quelques semaines avant : « il faut que la patrie seule ait le droit d'élever les enfants qui lui appartiennent », il repousse l'éducation obligatoire, conséquence de l'éducation uniforme ; il combat aussi l’éducation réglementée, livresque, chaque enfant, devant les spectacles de la nature, verra s’éveiller librement ses sensations, ses senti-
“ments, ses idées, et l'intervention du maître dans cette révélation
sera ingénieuse, discrète comme celle de la Providence; enfin il est hostile à l'institution d’une corporation de maîtres, on aurait là une sorte de clergé dangereux pour la liberté’de chacun et de loute la nation, un clergé dont le chef serait une façon de grand prêtre exerçant une dictature morale.
L'ouvrage contient aussi les rêves les plus chimériques et les conclusions les plus hardies que puisse formuler un esprit conduit par la raison pure ‘ : par une généreuse utopie, Jeanbon veut faire de chacun des milliers de jeunes Français un Emile, il demande à chaque instituteur la science psychologique et la sentimentalité lyrique avec lesquelles le philosophe de Genève suit son élève à toute heure de l'enfance et de l’adolescence; par un fanatisme étroit et absurde pour légalité, il rejette tout enseignement autre que l’enseignement primaire, au lieu de chercher à élever les humbles à un savoir supérieur. En revanche c’est une conception d’une belle ampleur que celle qui rattache l’organisation de l’enseignement et de l’éducalion à la construction de tout l'édifice social, et veut, suivant le mot d’un autre conventionnel, assurer en même temps et par des lois combinées : le pain, le travail et les mœurs ?.
Ce projet ne fut pas produit à la tribune, donc ne fut point jugé par l’Assemblée, mais indirectement il fut enveloppé dans la condamnation qu’elle prononça plus tard d’un autre plan, celui que le 25 juin 1793 Sieyès fit adopter par le Comité d'instruction publique. Entre les deux il y avait bien des analogies, et le plan de Sieyès n’était que la traduction en dispositions immédiatement applicables des idées exprimées dans celui de Jeanbon *. La Convention l’écarta le 3 juil-
1. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VIII, p. 152, n’y voit même que les « illusions théoriques dont il était nourri » et qui « s’étalent avec naïveté ».
2. Projet d'éducation nationale de Petit présenté le 18 décembre 1792 (Guillaume, t. I, Introd., p. 23). Joseph Serre lui aussi veut la suppression de la mendicité et Lepeletier la suppression de l'inégalité entre riches et pauvres, en même temps qu'un système d'éducation nationale (Guillaume, t. I, p. 287, t. IT, p. 46). ire
3. Sieyès s’en tient lui aussi aux écoles primaires, abandonne la diffusion des connaissances supérieures à l'initiative privée, se contente d'accorder des encouragements. et récompenses nationales aux savants, littérateurs et artistes; il donne la liberté d'enseignement, chacun peut ouvrir des écoles particulières ; des fêtes républicaines sont instituées ; l'égalité des salaires pour tous les instituteurs sera la règle. Guillaume, t. I. Introd,, pp. 512, 513, 570, 576. $
let !, el auparavant, aux Jacobins, un savant, un de ceux dont la science est particulièrement féconde en applications pratiques, le chimiste Hassenfratz, le criliqua sévèrement : il exigeait de chaque instituteur toutes les connaissances humaines, en fait les instituteurs n'auraient que des connaissances imparfaites et ne donneraient à leurs élèves que des idées fausses, il négligeait l’enseignement professionnel et manuel si nécessaire à l’industrie et au commerce ?. On peut voir par là quel accueil le plan de Jeanbon eût reçu de ses collègues.
Mais il est une considération importante : ce plan de Jeanbon, comparé à la plupart de ceux présentés ou rédigés à la même époque, moutre combien différaient peu les idées des Girondins et celles des Montagnards dans les questions d'éducation nationale *. Le montagnard Jeanbon se rapproche d’un allié des Girondins, Condorcet, pour réclamer la liberté des méthodes et des idées ‘, de même qu'un autre montagnard Romme se fait le rapporteur du projet de Condorcet. Sur la question de la liberté d'enseignement, Jeanbon est d'accord à la fois avec Romme et Danton *, deux autres Montagnards, el avec Condorcet; par contre il s'éloigne du Montagnard Lepeletier, qui veut l’éducation commune et obligatoire f, et qui est lui-même eu communion d'idées avec le pasteur protestant et girondin Rabaut Saint-Etienne *. Jeanbon s'unit avec Rabaut, son collègue dans le ministère pastoral, avec le catholique Durand Maillanne et tous les croyants pour demander un système d'éducation de
préférence à un système d'instruction *, et un système d’édu-
1. Guillaume, op. cit, t. I, introd. p. riv. Voy. Liard, t. 1, pp. 172-178. Il est curieux que Jeanbon, qui tenait pourtant à son plan puisqu'il l'avait fait imprimer en juin, n'ait pas pris le 3 juillet la parole.
2. Le 30 juin, voy. Guillaume, t. I, p. 580. Aulard, Jacobins, t. V, p. 281.
3. Voy. cetre idée très nettement exposée dans Liard, t. 1, pp. 166-168.
4, « La puissance politique ne peut pas établir un corps de doctrines qui doive être enseigné exclusivement » (Condorcet, Prenvier Mémoire sur l’nstruction publique. Œuvres complètes, édit. de l’an XIII, t. IX, p.55).
5. Voy. Liard, t. I, p. 183 : l'idéal de Danton, c’est » l’éducation commune facultative ». :
6. Voy. son plan dans Guillaume, t. II, pp. 34-61 : « tout ce qui doit composer la République doit être jeté dans le même moule ». Nous Eiard 185 pp. 179-182.
7. Projet de Rabaut (Guillaume, t. [, pp. 231-235). IL demande de communiquer incessamment à tous les Français:à la fois « des impressions uniformes et communes. ce moyen consiste dans ces grandes et communes institutions si bien connues des anciens, qui faisaient qu'au même jour, au même instant, chez tous les citoyens, dans tous les âges et dans tous lieux, tous recevaient les mêmes impressions ». Voy. ibidem et son projet de décret.
8. Discours de Rabaut Saint-Étienne du 21 décembre, et avant, le18 octobre : on doit . former des citoyens, « c’est une dette directe et sacrée envers la patrie, mais vous ne lui devez qu'indirectement l’amélioration des sciences et des arts. Je conclus de ces observations qu’il faut d'abord s'occuper des écoles primaires » (Journal des Débats, décembre 1792, p. 309), et projet de Rabaut : « L'éducation nationale est l'aliment nécessaire à tous; l'instruction publique est le partage de quelques-uns ; elles sont sœurs, mais l’éducation nationale est l’ainée ».
bon nationale que des fêtes -prolongeront au cours de l'existence des citoyens !, mais il combat la corporation à laquelle Condorcet et Romme confient l'instruction, redoute qu’elle ne finisse par constiluer un véritable clergé, tandis que Rabaut demande l'institu-. tion de cette corporation, justement dans l'intention d’en faire un clergé ?. En somme, dans cet écrit composé à peu près en même temps que ceux de Rabaut et Lepeletier, Jeanbon, respectueux de la liberté des idées et des familles, est plus voisin de Condorcet-que l'un et l’autre de ses deux collègues, et il se trouve que ce Montagnard est moins sectaire et autoritaire pour une fois, qu'un des principaux Girondins. Les Girondins et les Montagnards ne se classaient donc point en partis opposés sur cette question et de fait la discussion n’aboutit point à une querelle entre eux.
Sur une autre, celle de la propriété, ils auraient dû également se trouver d'accord. À la fin de lOpinion de Jeanbon sur l’éducation nationale se trouve le vœu que des mesures soient prises pour réaliser l'égalité par la suppression de l’aristocralie de fortune *. Ailleurs, il avait déclaré qu’il fallait un gouvernement populaire éloignant toute prétention d’aristocratie, que l'égalité des hommes ne devait plus être un vain mol‘: « en principe général, dans une république tout doit tendre à l'égalité et le grand objet du législateur doit être d'en rapprocher les fortunes ; sinon vous aurez beau déclarer le pauvre par vos lois légal en droit des autres citoyens, jamais - cette égalité n’existera pour lui *. » Pour établir l'égalité il fallait, pensait-il, « diviser les fortunes » © par des moyens légaux, el ces moyens il les trouvait, on vient de le voir, dans « la destruction de la mendicité, des lois sur l’adoption, sur le partage égal des successions en ligne directe », dans « celles qui doivent corriger et prévenir les
1. Discours de Rabaut Saint-Étienne du 21 décembre. Même demande chez Lepeletier (Guillaume, t. IE, p. 54).
2. Voy.au ch. n les Mémoires de Rabaut publiés par l'Académie de Nîmes. Le projet d'éducation en est la réédition en d’autres termes. Voy. aussi discours du 21 décembre : « le secret de frapper les imaginations a été bien connu des prêtres » dit-il, et à leur exemple il combine des fêtes nationales, dans un temple, sous la présidence d’un sénat de vieillards des deux sexes, pour chaque canton.
3. On ne conserve la liberté « que par la justice... des républicains ne veulent que des frères et ce titre qui fait évanouir toutes les distinctions impose aux législateurs le . devoir, non de niveler les fortunes comme on accuse les vrais amis de la liberté de vouloir le faire, mais d'établir un ordre de choses tel qu'aucun citoyen n’éprouve les horreurs d’un dénuement absolu. N'oubliez pas que la dernière et la plus dangereuse des aristocraties, parce qu’elle est la plus vile et la plus méprisable, l’aristocratie des richesses, reste à détruire » (Sur l'éducation nationale, Guillaume, t. I, p. 280). M. Espinas, dans La philosophie sociale du xvi® siècle et La Révolution, p. 163, a bien vu cette tendance qui est celle de plusieurs des plans d'instruction publique
| présentés.
4. Lettre du 14 octobre 1792 à la Société des Amis de la République de Montauban.