ATTEINTES QU'IL PORTE AUX PRINCIPES DE LIBERTÉ
inutile, cette imputaltion fut pour les Girondins une arme d’un usage courant, et elle blessa d'autant plus profondément les Montagnards que ceux-ci se croyaient très sincèrement respectueux du droit de propriété, qu'ils avaient horreur du pillage et des violences. Dans les départements, ce soi-disant projet de loi agraire prêté aux Montagnards envenima encore le différend des deux partis. Il acheva de rallier à la Gironde tous les riches : déjà disposés à la suivre parce qu’elle représentait dans la Convention les modérés, qu’elle dénonçait le péril d’une guerre contre toute l'Europe, ils s’attachèrent à elle comme aux défenseurs du droit de propriété, sans plus ample examen de ses lhéories démocratiques et sociales. Le parti girondin y gagna en force numérique, y perdit de son crédit auprès des classes populaires qui laccusèrent de pacliser avec les égoïstes,
les riches, et l'enveloppèr ent dans la même réprobalion que ceux-ci :
déjà, le 27 janvier, Jeanbon ne faisait plus de distinction entre Feuillants et Girondins, et il déclarait que « tous ceux qui parlent d'ordre et de lois » le font « pour arrêter la Révolution précisément au point où elle peut être utile aux intérêts de leur amour-propre oi de leur cupidité ' ».
Ainsi, même quand ils discutaient des théories qui leur étaient communes, Girondins et Montagnards ne parvenaient pas à se reconnaître d'accord, de tels malentendus retardaient forcément les réformes qu'ils voulaient les uns et les autres, et de l'étude de ces réformes il ne leur restait que de nouveaux motifs d’inimitié.
Tandis que les membres de la Convention s’entravaient ainsi mutuellement dans la réalisalion du principe d'égalité, les dangers extérieurs el intérieurs les obligeaient à des mesures de circonstance tout à fait attentatoires au principe de liberté. Réduits comme leurs prédécesseurs de la Constituante et de la Législative à des actes de persécutions et de surveillance, ils furent, en outre, contraints de faire un premier essai de gouvernement despotique.
Dans les idées du temps, la liberté avait pour garantie la remise des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire à des mains différentes.
blirons l'équilibre entre les citoyens sans porter aucune atteinte aux propriétés comme on a l’absurde scélératesse de nous en accuser. Loin de nous, loin de tout législateur l'idée horrible de vouloir cimenter le bonheur du peuple sur des injustices. L’ homme qui croit que nous voulons le dépouiller de son bien par la loi agraire donne lieu de penser qu’il n’aurait peut-être pas, s’il eut été pauvre, respecté la propriété d'autrui. »
1. Lettre de Paris, 27 janvier (Révolution française, t. XXX, p. 464).
Or, le 1° janvier 1793, la Convention élisait dans son sein les membres d’un « Comité de défense générale » qui mènerait la guerre, c’est-à-dire qu’elle chargeait certains de ses membres d’exercer le pouvoir exécutif au-dessus des ministres et leur confiait le gouvernement central. Dès ses premières séances elle avait réalisé cette confusion des pouvoirs exécutif et législatif dans les départements par l’envoi en mission, à limitation de la Législative, de citoyens choisis également parmi ses membres ‘ : le 26 janvier elle autorisa ces représentants en mission à prendre des mesures de sûreté générale, elle leur déléguait donc, avec une part du pouvoir exécutif, certains pouvoirs de police bien voisins des attributions judiciaires ?. Jeanbon, qui, le 12 octobre, proclamait encore le principe de la
séparation des pouvoirs *, ne prolesta pas contre ces mesures qui
en étaient la négation formelle. Le 4 janvier, le 1‘ février, aux Jacobins et à la Convention, on attaqua violemment, non seulement les journalistes hostiles à la Révolution, mais la liberté même de la presse. Jeanbon défendit énergiquement celle-ci, mais ne s’opposa point à ce qu’on expulsât des Jacobins tout journaliste défavorable à la Société, ce qui élait une première dérogation à la thèse qu’il venait de soutenir *. Le 25 janvier, il vanta aux Jacobins l'efficacité des visites domiciliaires et prononça ces paroles qui sont toute la théorie de l’inquisition terroriste : « Dans les moments de danger tout citoyen est magistrat ». Deux jours après, ces perquisilions furent inaugurées au Palais Royal * et cette attitude de Saint André, rapprochée de la création du Comité central à Montauban, montre que les révolutionnaires les plus sincères étaient amenés, sans bien s’en rendre compte, à établir en fait un gouvernement absolument incompatible avec les principes auxquels ils étaient le plus attachés. Chaque jour désormais devait les pousser plus loin dans celle voie.
1. 22 septembre 1792 (Aulard, Actes du Comité de Salat public, t.1, p. 60).
2. 30 septembre 1792, envoi dans le département du Nord de six représentants « avec des pouvoirs illimités pour assurer le bon ordre soit dans l’armée, soit entre les autres citoyens » (Aulard, ibid., t. 1, p. 77). Cf, Sorel, IIIe partie, p. 247.
3. Opinion sur le projet d’une garde militaire. Mais, d’autre part, Rousseau voulait que le pouvoir exécutif fût surveillé par le pouvoir législatif, et c'était là tout le mandat officiel du Comité de défense générale.
4. 21 décembre 1792, 4 janvier 1793 aux Jacobins (Aulard, t. IV, pp. 606, 641). Le‘ler février à la Convention, Jeanbon s'oppose à ce qu’on poursuive le journaliste Nicole ( Moniteur, t. XV, p. 330). Cf. Danton le 30 octobre 1792 : « La liberté de la presse ou la mort »; le 24 décembre, la Convention avait rejeté. une proposition de Thuriot analogue à celle qui fut adoptée aux Jacobins.
5. Buchez et Roux, t. XXIII, pp. 458-460. Remarquer que l’ordre de perquisition ordonné par le Comité de Sûreté générale est signé des membres girondins de ce Comité comme des Montagnards : Lasource, par exemple, et que le rapport concluant à la poursuite du journaliste Nicole, que Jeanbon combattit, était aussi présenté par Lasource. Tous les conventionnels en venaient donc également à ces mesures,
Les hostilités dans la Convention recommencèrent immédiatement après l'appel à la concorde de Barère. Cet appel était du 23 janvier; le 24, l'élection de Rabaut Saint-Etienne à la présidence provoquait un tumulte effroyable où Saint-André se distinguait assez pour être inscrit avec censure au procès-verbal . Le 25, Jeanbon prenait la parole de vive force, répondait à Rabaut qui voulait la lui enlever : « Vous commencez votre présidence par une injustice », et accusait Roland d’avoir nommé les membres d’un comité des achats prévenu de prévarications dans les fournitures de subsistances : « Je dois rendre hommage à la vérité » répondait Cambon, Montagnard
cependant lui-même, et il établissait l'innocence de Roland que seul l'esprit de parti pouvait impliquer dans des malversations ?. Les Montagnards, évidemment, s’enhardissaient ; victorieux dans le procès du roi, exaltés par le péril extérieur, plus forts par la cohésion et la discipline de leur groupe, ils voyaient se rallier à eux les gens de la Plaine, cette foule de timides dont l’appoint faisait la majorité et qui subissait l’ascendant de leur fanatisme : « Assez longtemps nous ayons gémi sous le poids de la calomnie », écrit alors Jeanbon aux Montalbanais, les Moniagnards « pendant trop longtemps peutêtre ont gardé le silence », ils « ont attendu pour parler que le jour de la raison et de la justice fût arrivé » *. Ils estiment ce jour venu et prennent l’offensive.
Après avoir figuré dans d’acrimonieuses escarmouches ‘, le 8 février, lors d’un débat légué par les querelles antérieures, Jeanbon parut à la tribune. Les Jacobins venaient demander à la Convention le retrait du décret du 20 janvier qui ordonnait de poursuivre les assassins de septembre : l’orateur de la députation déclarait que ce décret était un acte de haine et une mesure inopportune au moment où la ligue des tyrans contre la France devait réunir tous les citoyens, il disait ensuite des massacres : « Si la morale les réprouve, la politique les justifie. » Jeanbon le soutint nettement quoique sur un ton plus modéré, il reprit une argumentation de
1. Patriote français, n° 1273 cité dans Buchez et Roux, t. XXILI, p. 466 (omis au Moniteur).