Le 24 février
5. Le 11et le 12 février des pétitions réclamant pour les vivres un prix maximum avaient été présentées à la Convention et y avaient provoqué des scènes violentes (Moniteur, t. XV, pp. 430-437). -
: Aulard, Jacobins, t. V, p.38. ‘
. Voy. Buchez et Roux, t. XXIV, pp. 335 sq., et rapport de Tallien à la Conven- Fe le 25 sur les troubles arrivés à Lyon (Moniteur, t. XV, p. 556). 8 Moniteur, t. XV, pp. 567-571, 572,
Ce succès ne suffit pas aux Girondins, Chambon accusa les Jacobins, ainsi que les administrations départementale et communale de Paris, de complicité avec Marat. Jeanbon répartit que les désordres étaient l’œuvre des émigrés, se reliaient à d’autres survenus à Lyon en même temps, que Pitt et Grenville les avaient soudoyés : les affidés de Pitt, dit-il, répandent le bruit « que le pain coûtera huit sous la livre, et que c’est la Convention nationale qui en est la cause »‘ ils le font « pour empêcher le recrutement de l’armée, pour jeter le désordre parmi vous ». Après .bien des débats fut votée une proposition de Barère ordonnant au Comité de sûrelé générale et à la Commune de Paris de rendre compte des troubles et des mesures répressives adoptées et chargeant les comités de commerce, agriculture et finances, d'étudier des mesures contre l’accaparement, l’'agiotage et la masse des assignats eu circulation !.
Les Girondins avaient entraîné la Convention à violer le principe de l’inviolabilité des députés dans la personne de Marat ?, ils déclaraient le parti montagnard tout entier coupable avec Marat d’excitation à la violation des propriétés et au pillage; leurs journaux en profitèrent pour accuser de plus belle les Montagnards de vouloir l'anarchie el la loi agraire. Jeanbon comprit que ces incidents et ces accusations auraient un effet moral considérable dans les départements, et le 27 février, aux Jacobins, il demanda qu’une adresse que Robespierre rédigeait pour les Sociétés affiliées contint le récit des derniers événements, fit le départ des responsabilités et démontrât « que les amis de la liberté sont aussi les amis des lois * », la proposition fut adoptée. D'autre part, le député de Montauban envoya au club de sa ville natale des explications dans le même sens : nul plus que lui, assura-t-il, ne déplorait les méfaits commis; « le droit sacré de la propriété a été violé, et tous les bons citoyens ont été forcés d’en gémir. Que deviendrait la société ? Que deviendrait l’ordre public? - Que deviendraient la tranquillité et la sûreté individuelle si de pareils excès se reproduisaient? Mais surtout, que deviendrait la liberté qui ne peut s’affermir et se conserver que par l’observation des principes de la justice? Rendre à chacun ce qui lui est dû, respecter les droits et les jouissances d’autrui, voilà la morale du bon citoyen ‘ »; comme il l’avait fait à la tribune de la Convention, comme le fit à sa demande l’adresse des Jacobins rédigée par Robespierre, il rejeta tout sur les émigrés, sur un complot ourdi par les aristocrates en vue d'empêcher le recrutement, et il associa aux aristocrates les modé-
1. Moniteur, t. XV, p. 576. C’est Jeanbon qui propose d'inviter le comité des finances à faire son rapport sur les moyens de diminuer la masse des assignats en circulation, et cet amendement est ajouté comme article 5 au décret rédigé par Barère (texte du décret dans procès-verbal, t. VI, p.473. Voy. p. 233 note 2).
2. Cf. Buzot, le 16 décembre 1792, demandant le bannissement de Ph. Egalité.
: 8. Aulard, Jacobins, t. V, p. 47. L'adresse du club rédigée par Robespierre (ibid., pp. 52-54) est sur certains points identique à la lettre de Jeanbon du 1e mars au club de Montauban que nous allons citer.
4. Lettre du 1e mars 1793 à la Société des Amis de la République de Montauban,
rés. Il suivit aussi l'exemple que lui avaient donné quelque temps auparavant les Jacobins eux-mêmes, il désavoua, vis-à-vis des Montalbanais, les exagérations de-Marat, regrettant « l'extravagance d’un homme habitué à faire des folies, et que les ennemis de la liberté furent bien aises de trouver sur leur chemin pour lui assimiler tous les patriotes qui n'ont assurément rien de commun avec lui ! ». Mais ni ses coreligionnaires politiques, ni Jeanbon lui-même ne s’accommodaient de la défensive, et bientôt ce furent ses adversaires qu’il accusa de fomenter le désordre : « Quand vous aurez moins de discussions personnelles et que vous vous occuperez davantage de la République, leur dit-il du haut de la tribune de la Convention le 28 février, tous les citoyens imitant votre exemple seront attachés aux lois ?. » Dans une lettre à son ami Delorme, à Montauban, il accusa nominativement les aristocrates et les feuillants d’avoir « fait du train à Paris et à Lyon pour empêcher le recrutement », et implicitement il leur associa les Girondins %. C'était aussi l’avis des autres Montagnards, de Dubois-Crancé en particulier.
Les Girondins, nous le savons, n'étaient pas en reste de préventions et d’outrages ; dans les deux camps la violence était égale, l'injustice pareille, les rancunes implacables, et, réunies dans cette
enceinte de la Convention, « on eût dit deux assemblées dressant tous les jours devant la République Dee un acte d'accusation contre l’autre # ».
Leur existence côte à côte n’était déjà plus Désibe et avec la logique de la haine certains Montagnards reprenaient l'idée émise une première fois par les Girondins avant la mort de Louis XVI, de la suppression du parti opposé. Aux Jacobins, le 17 février, un clubiste de Marseille, le 25 et le 27 Desfieux proposaient que les députés qui n'étaient plus en communion d'idées avec-leurs électeurs, fussent rappelés par les assemblées primai-
1. Lettre du 1% mars à la Société des Amis de la République, Jeanbon n'attribue pas l'événement à Marat, car quelques lignes plus haut on lit : « Marat avait, suivant son usage, mis une phrase virulente dans son numéro de ce jour-là. C’en fut assez pour qu'on s’attachât à nous faire perdre de vue les véritables auteurs du mal » ; néanmoins, Jeanbon crut devoir désavouer Marat. C'est le 23 décembre 1792 que les Jacobins avaient arrêté une circulaire dans ce sens, en usant d’ailleurs de ménagements pour Marat (Aulard, t. IV, p. 615).
2. Journal des Débats, février 1793, p. 359 (omis dans le Moniteur). : 3. Lettre « au citoyen Delorme, membre de la Société des Amis de la République de Montauban ». Paris, 3 mars 1793. Après avoir attaqué les aristocraies et feuillants et leur intention d'empêcher le recrutement, il ajoute : « d’abord, dans l’Assemblée nationale, ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour faire échouer et retarder au moins le plan d'organisation militaire, sans lequel il ne pouvait y avoir de recrutement », ce qui s'applique tout à fait aux Girondins qu’il a dénoncés le 13 février aux clubistes montalhanais comme les adversaires du plan Dubois-Crancé; il ajoute : « notre inébranlable courage, à nous montagnards, a déconcerté ce complot », et plus loin : « feuillants,
aristocrates, modérés de toutes sortes et de toutes les couleurs ».
4. Voy. Dubois-Crancé, Analyse de la Révolution, pp. 115-119, et Garat, Mémoires, dans Buchez et Roux, t. XVIIL, p. 329.
5. Proposition de Güadet du 9 décembre 1792 tendant à la convocation des assemblées primaires pour épurer la Convention des députés infidèles.
res !. On vit alors devant la fatalité qui les poussait aux mesures de violence, les conventionnels les plus exaltés se révolter, s'attacher éperdûment à la loi; le respect pour les mandataires du peuple souverain, l’effroi de la guerre civile que déchaïinerait tout appel aux assemblées primaires combaltirent dans l'esprit des Montagnards les suggestions des clubistes cités plus haut, Jeanbon, le 17 février, s’écria que les Amis de la liberté et de l'égalité devaient avant tout respecter les principes, que la motion faite était une véritable concession an fédéralisme, car les députés étaient les représentants dela nation entière et non de leur département particulier. Irterrompu, il tint bon, fit retirer l'adhésion déjà donnée par les Jacobins à une proposition de la Société de Marseille conçue dans cet esprit. Le 27, Robespierre répondit à Desfieux par les mêmes arguments et l’adresse dont la rédaction fut confiée à Robespierre, et à laquelle Jeanbon fit ajouter l'historique des troubles des 25 et 26 février, avait pour but de rappeler les sociétés afliliées au respect'de l'intégrité de la Convention :.
Un autre combat se livrait aussi dans l’âme des Montagnards; l’horreur instinctive des mesures tyranniques, l'attachement au principe de la séparation des pouvoirs luttaient en eux contre les inspirations de la haine et l'intérêt ou de leur parti. Le 1* mars, sur un rapport de la Société de Strasbourg, les Jacobins se proposaient de demander à la Convention la suppression des pensions du maréchal Luckner, Jeanbon s’y opposa : « La Convention ne peut statuer que d’une manière générale sur le sort des pensions ; elle ne pourrait, sans cumuler tous les pouvoirs, priver tel ou tel individu d’une pension. Luckner ne peut en être privé que par un tribunal et en vertu d’un jugement causé par forfaiture », l’assemblée lui douna raison *. Et l’homme qui parlait ainsi faisait, le 25 février, approuver par la Convention un arrêté de l'administration départementale de la Haute-Garonne qui ordonnait des visites domiciliaires, obtenait l’autorisation pour tous les directoires de département, de district et les corps municipaux d’en faire autant, ceci malgré les remontrances éloquentes de Lanjuinais sur l’arbitraire du procédé ‘.
1. Aulard, Jacobins, t. V, pp. 30, 47. Déjà le 21 janvier aux Jacobins un fédéré menace de voies de fait les membres de la Convention qui avaient voté l’appel au peuple (Aulard, t. IV, pp. 693-694). <
2. L'intervention de Robespierre est dans Aulard, Jacobins, t. V,p. 47 et la circulaire, pp. 52-54. Noter que le 17 mars Dartigoeyte proposant d’exclure des Jacobins tous les députés qui ont voté l’appel au peuple, Jeanbon l’approuve et fait généraliser la mesure à « tout membre qui a dévié des vrais principes » (Aulard, t. V, p. 49) C’est là un indice menaçant, car ce qu'ils font aux Jacobins les Montagnards essaient généralement ensuite de l’imposer à la Convention.