CHAPITRE VI
Jeanbon au 31 mai et au 2 juin. — Ses efforts pour achever la victoire de la Montagne, Jeanbon et la Constitution de l'an I. Jeanbon appelé au Comité de Salut publie pour y représenter la Montagne et diriger la marine.
Ainsi Jeanbon Saint-Andié revenait à Paris décidé à en finir avec celte opposition girondine qui, depuis huit mois, empéchait toute répression vigoureuse des ennemis de Ja République à l’intérieur, toute organisation de la défense nationale contre l'étranger. Ses collègues de la Montagne délégués à la même mission rentraient dans des dispositions analogues, et durant leur absence, au sein de la Convention, entie les Montegnaids et les Giondins les querelles étaient arrivées au paroxysme de Ja fureur, landis que la Plaine séduite un jour par la chaude éloquence de Vergniaud, terrifiée le lendemain par les éclats de voix de Danton, portait d’un parti à l’autre Pappoint de ses votes éper dus. Le-princire de l’inviolabilité des représentants du peuple avait été tiansgiessé le 4 avril lorsque toute l’assemblée avait décrété d’arrestation Fhiligye Égalité, le 12 quand la Gisorde ayait obtenu la mise en accusation de Maratet la Ccmmission des Douze instituée le 18 mai ‘ scmblait devoir être à bref délai l’insüument de proscription des Montagnards; d'autre part, les démonstralions, chaque jour plus brutales, de la populace parisienne annoncaient une insurrection prochaine contreles Girondins, et l'assemblée, logée depuis le 10 mai aux Tuileries dans un local sans dégagements, était à la merci de l’émeute ?.
Jcanbon reparut à la Convention à l'heure même, le 27 mai,
cù une députation de la section de la Cité vint réclamer la liberté de son piésident et de son secrétaire arrêtés sur ordre de la
1. Elle a pour mission « d’exsminer tous les arrêtés pris depuis un mois par le Conseil général de la commune et les sections de Paris, de prendre connaissance de tous les complots tramés contre la liberté dans l'intérieur de la République » (Procès-verbal, t. XII, p. 45). Elle est composée de Ecyer-Fonfrède, Rabaut Saint-Étienne, Kervelegan, Saint-Martin Valogne, Viger, Gemaire, Bertrand de l'Orne, Boileau, Mollevaut, Henri Larivière, Bergoeing, Gardien, preclemés le 21 mai (tbidem, t. XI, p. 74). « Le côté droit. eut l’impolitique de les rcn mer icus parmi les siens et de former ainsi de cette institution utile un instrument de parti » (Barère, Compte rendu à ses ccmmettants écrit en floréal an HT dans ses Mémoires, t. 11, p. 336).
2. Voy. Buchez et Roux, t. XX VI, p. 458, et la description saisissante de cette salle jar Michelet (Révolution, t. VII, pp. 80-81).
Commission des Douze, il unit ses clameurs à celles de la Montagne, et les pétitionnaires mêlés aux membres de la gauche firent voter la cassation de la Commission ‘. Le lendemain, la Gironde demanda le rapport du décret en prétextant l’irrégularité du vote, Jeanbon protesta; dans l'assemblée Législative, dit-il; les Girondins après avoir proclamé la déchéance de la royauté ne revinrent pas sur cette décision quand les membres de la Droite contestèrent la valeur d’un vote rendu en leur absence : « Je prétends que la Commission des Douze est une autorité monstrueuse, contraire à tous les principes..….., car le premier de tous les principes est la sûreté individuelle des citoyens, et il ne doit pas être permis d’y porter atteinte parce qu’il plaît à quelques membres de se forger des fantômes ?.'» Cette argumentation reprise par d’autres Montagnards, le souvenir du 20 juin 1792 où les Girondins avaient accepté complaisamment l’envahissement de l'assemblée Législative par le peuple, n’empéchèrent pas la Convention de rétablir la Commission des Douze. Alors se prépara non plus un envahissement pacifique de l’assemblée par une portion du peuple parisien comme au 27, mais son investissement méthodique par la foule en armes, et ie 31, aux sons du tocsin, au grondement du canon d'alarme, la Convention fut cernée : Ce jour, quand Thuriot voulut arracher définitivement la cas- sation des Douze à ses collègues, sur une courageuse riposte de Vergniaud Jeanbon demanda la parole, Danton le soutint, lui criant : « Vous parlerez ou je parlerai », ce fut Danton qui parla et un débat forcené fut engagé. La majorité tremblante accorda aux Montagnards . la suppression des Douze, aux Girondins une enquête sur les meneurs de l'insurrection parisienne, rien n’était terminé *.
Le 1+ juin fut une journée de calme relatif, mais de calme lourd et angoissant entre deux orages. Roland, que le 31 mai la Commune n'avait pu saisir à son domicile, ce dont elle s'était dédommagée en arrêtant sa femme, Roland fit observer à la Convention, de la retraite où il était caché, qu’un décret avait fixé pour l’apurement de ses comptes un délai de quinze jours, passé lequel il devait lui être permis de quitter Paris : le délai était expiré il demandait donc l’autorisation de partir, il ne voulait pas se dérober en fugitif, tenait à s'éloigner le front haut sous la protection de la loi. Jeanbon, acharné à la perte de l’ex-ministre, réclama l’ordre du jour, motivé sur ce que les comptes n’avaient pas encore été examinés, la Convention lui céda, livra ainsi un premier Girondin aux Moutagnards *.
Le 2 juin, dans la matinée, pendant que s’organisait une nouvelle
1. Moniteur, t. XVI, pp. 491-496. Jeanbon crie au président, Isnard : « Seriez-vous un anarchiste, vous aussi président ? » (p. 492). :
8. Moniteur, t. XVI, pp. 500-509. Intervention de Jeanbon, pp. 501-502.
3. Moniteur, t, XVI, pp. 524 et 528-532. Intervention de Jeanbon, p. 528.
4. Moniteur, t. XVI, p. 539. Le 31 mai, Mne Roland était déjà venue dans la salle réservée aux pétitionnaires pour réclamer à la Convention son mari. Elle ne put être admise (Mémoires de Mme Roland, édition de la collection Barrière, t. IT, pp. 74-79). Elle fut arrêtée dans la nuit du 31 mai au 1er juin. !
Le 2 JUIN 1793 o81
insurrection de Paris, la séance de l'assemblée s’ouvrit pat: une intervention de Saint-André; dans ce dernier acte d’un drame où Robespierre, Danton, Marat, avaient joué un rôle plus important, il venait, lui, à l'heure décisive, précipiter le dénouement.On donnait des détails sur un soulèvement de la Lozère connu de la veille au soir en même temps qu'étaient annoncés des troubles sur différents points du territoire et des échecs de nos armées !, Jeanbon apparut à la tribune, et Michelet, le grand voyant, a rendu de façon saisissante l'effet produit par ce personnage qui, les yeux fiévreux dans un masque assombri de bile et contracté de colère ?, se dressait pour crier : « De toutes parts les contre-révolutionnaires s’agitent. Dans la Vendée, la rébellion a fait de grands progrès, à Lyon huit cents patriotes ont été égorgés, l'aristocratie y marche sur les cadavres ensanglantés des amis de la liberté *. » Cette aristocratie était composée des amis de la Gironde, c’étaient eux qui, le 29 mai, avaient maltraité les Montagnards lyonnais et incarcéré Châlier leur Marat # Contre eux Jeanbon réclama de « grandes mesures révolutionnaires », leur mise hors la loi, l’emprisonnement de tous les suspects. Et les rancunes amassées au cours de sa dernière mission lui montant à la gorge : « Je sais bien qu’on a parlé ici contre les commissaires qui ont pris de semblables mesures; mais c’est qu'on n’a pas vu, comme nous, ces hommes que l’on protège accaparer les subsistances, envoyer des armes, des munitions aux rebelles de la Vendée, c’est qu'on n’a pas vu ces hommes couverts du manteau de l'hypocrisie, cachés sous le masque du patriotisme, creuser le terrain sur lequel vous deviez marcher pour vous engloutir.» Ainsi Girondins, Feuillants et royalistes étaient confondus dans son réquisitoire comme naguère ils s'étaient unis contre lui, et il réclamait de la Convention, au nom du Salut public, le sacrifice urgent et des uns et des autres.
‘Alors se déchaîna dans l’Assemblée une effroyable tempête, Lanjuinais somma la Montagne de s'expliquer sur les préparatifs d’émeute ouvertement poursuivis dans la capitale, et les deux factions, hurlant l’invective, furent aux prises, jusqu’à l'instant où 100,000 sectionnaires armés vinrent investir la Convention et lui intimer insolemment l’ordre de leur livrer vingt-sepl des Girondins, Après quelques heures de stupeur, quelques velléités de résistance, les Girondins exaspérés de leur impuissance, les crapauds du Marais terrifiés, les Montagnards honteux de cet attentat, tous cédèrent, la Convention se mutila elle-même, décréta que trente députés, plus
1. Moniteur, t. XVI, p. 546. La Convention apprend en même temps des échecs de l’armée du Nord, d'autres dans les Pyrénées Orientales et en Vendée, des insurrections girondines à Nantes, Rennes, dans le Jura, à Bordeaux, Marseille et Lyon. De là son affolement.