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voix fût faible ‘, « lorsqu'il devait monter en chäire, on courait en
foule pour l'entendre, et, chose presque incroyable, on escaladait les murs, on montait sur le faîte des maisons voisines pour jouir du charme de son éloquence », nous dit son Oraison funèbre ?. Nous ne connaissons qu’un sermon de lui qui date de cette période *. En effet, la proscription s’étendait jusqu'aux écrits, et n’élaient imprimés, et, avec mille précautions, ne sont parvenus jusqu’à nous que les rares sermons pour lesquels les réformés jugeaient nécessaire de braver les dangers de la publicité ‘ : celui qui nous reste de Jeanbon ayant été prononcé à l’occasion de la naissance de Madame, fille du roi, en 1778, et contenant l'expression des sentiments des religionnaires visà-vis de la royauté, on décida sans doute de le livrer à l'impression, d’ailleurs sans mention d'auteur, de lieu ou de date, et c’est ce concours de circonstances qui nous l’a conservé. Au reste, souvent Jeanbon se contentait de se livrer « avec audace el bonheur au hasard d’une facile improvisation 5 ».
En lisant ce sermon nous devons reconnaître que le talent oratoire du pasteur de Castres n’est pas indiscutable : Jeanbon s’y montre le personnage verbeux qu'annonçaientses premièreslettres, une faconde extrême l’entraîne à développer son sujet démesurément ; trop facile sur l’expression de sa pensée 6 il sembarrasse de comparaisons banales ou visiblement empruntées à Bossuet ‘; ajoutons qu’à côté il offre une image d’une réelle grandeur, et quand il aborde une question qui le passionne, la situation humiliante de ses frères par exemple, ses sentiments se traduisent en termes simples, justes, pleins d'émotion profonde #. L’inspiration religieuse, par contre, y
1. Général B. Bernard, Les colons à Brest en 1794, dans la France maritime, 4 vol. in-4, 1851, t. Il, p. 393.
F2 L'appréciation, suspecte dans une Oraison funèbre, est confirmée par des témoignages qu'a recueillis Sainte-Beuve (op. cit., p.143).
3. « Sermon d'action de grâces prononcé au désert à l’occasion de la naissance de Madame, fille du Roi, sur ces paroles : « J'ai prié pour avoir cet enfant, et l'Éternel « ma accordé ce que je lui ai demandé ». I, Samuel, 1, par. 27. » Sans indication de lieu, de date ou de nom. 35 pages, in-8° (collect. Em. Forestié, Montauban).
4. Les sermons du désert sont généralement anonymes, ils portent comme lieu d’origine : Lausanne, Genève, « en Languedoc », « à l’orient de la Guyenne ». Voy. de Felice, Bibliographie des sermons protestants prononcés au désert (Bibl. de la Société d’hist. du protest. français): « les pasteurs du xvine siècle ont pris toutes les précautions possibles pour rester inconnus et beaucoup y ont réussi » (tbid., p.12).
5. Notes de Bénédict Prévost qui a connu Jeanbon à Montauban,. communiquées par M. le pasteur Benoist, à qui nous présentons ici tous nos remerciments.
6. «11 avait surtout une facilité étonnante. Un jour, son collègue s'étant trouvé mal en chaire après son exorde, Jeanbon prit sa place immédiatement et, sur le plan même que son collègue venait de tracer, il fit un discours des mieux accueillis » (Sainte-Beuve, p. 143).
7. À propos des craintes que fit naïitre pour la vie de Marie-Antoinette la naissance de Madame, il paraphrase la fameuse période : « Madame se meurt, Madame est ne » Voy. le Bulletin de la Société d’hist. du protestantisme, 1894, p. 351.
8. «Contraints, pour servir l'Être suprême, de fuir les lieux qu’habitent nos semblables, d’errer dans les déserts, de nous exposer aux chaleurs brûlantes de l'été, aux froids rigoureux de l’hiver, notre obéissance aux lois de Dieu est une désohéissance à
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est fort pauvre. Le thème était tout d'actualité, il n’est donc pas sur-
prenant de ne rencontrer dans le cours du développement aucune
exposition dogmatique ; pourtant la part de l’actualité est vraiment
trop grande, après la naissance de Madame, l’auteur paraphrase
l’heureux rapprochement opéré par Marie-Antoinette entre les mai-
sons de France et d'Autriche, la guerre alors engagée contre
l'Angleterre ‘, et risque même des plaintes sur la langueur du com-
merce ; d'autre part, si sa piété est encore incontestable ?, il laisse échapper dans ce sermon un mot bien étrange : « Si nous errons,
Dieu, qui sonde les cœurs et les reins, sait que nous sommes de bonne foi. » Se peut-il qu'un ministre du culte, un successeur de Calvin, en
vienne, même dans un sermon risquant de tomber sous les yeux des catholiques, à exprimer un doute sur la vérité de sa croyance? Et,
dans tout le discours pas une parole de fanatisme, rien qui dénote le vieil esprit huguenot, l’intransigeance de pensée des pasteurs des siècles précédents ÿ. Encore une fois, ceci peut s'expliquer par le caractère de l'écrit, allocution de circonstance et d’apparat destinée au grand public. Mais nous savons des autres sermonnaires du temps qu’ils ont perdu l'esprit de controverse et les fortes convictions des docteurs de la Réforme en même temps que le contact du dogme et la science théologique, qu’ils sont devenus des moralistes, et des moralistes très profanes “. « On sait que les ministres n’étaient guère que des officiers de morale », dira plus tard l'un d'eux. C’est moins par tendance au libre examen, que sous la pression des circonstances, et inconsciemment, qu’ils en sont arrivés là. Pendant la période des violences, en effet, plus d’études théologiques possibles, la Bible même était proscrite. Les prédicants de la guerre des Camisards, ces visionnaires aussi ignorants qu'héroïques, n’ont eu qu'un temps ; mais les disciples d'Antoine Court et de Lausanne venus à la suite, étaient pourchassés eux aussi, peu instruits d’ailleurs ÿ, et avaient pour fidèles des malheureux qui se souciaient d’exhortations et de préceptes de morale pratique bien plus que de questions de dogme; ils ont forcément négligé la science théologique pour se livrer de préférence à la prédication morale f. Maintenant, dans les
celles du souverain ........... Et vous, nos concitoyens et nos frères, ouvrez-nous vos cœurs. Divisés par les opinions, soyons du moins unis par les doux liens de la charité. C’est à la charité principalement qu’on connaît les disciples de Jésus-Christ. La foi elle-même n’est rien sans la charité. »
1. La Bible lui fournit contre l'Angleterre les mêmes imprécations que l’histoire romaine, plus tard, aux révolutionnaires contre la Carthage moderne : «Hurlez, navires de Tarsis, car elle est détruite », etc.
2. Deuxième lettre à Verdeilhan sur la mort du père de celui-ci.
3. 11 demande, par exemple, à « exercer sans éclat, sans orgueil, le culte », il dit aux catholiques : « Nous ne sommes point jaloux de vos privilèges, nous vous voyons Sans envie occuper tous les postes brillants de l'Etat. »
4. Le pasteur Julien de Toulouse à la Convention, le 17 brumaire an IT (Procès-verbaux de la Convention, t. XXV, p. 56). Voy. la suite. À
5. Se rappeler ce que dit Jeanbon de l'instruction que l'on reçoit à Lausanne.
6. Coquerel, Hist. des églises du Désert, Paris, 1841, 2 vol. in-8, t. LL, p. 494 : « Dans toute la vaste série dé nos pièces nous n'avons pas trouvé la trace d’une seule discus-
dernières années du règne de Louis XV, chez les pasteurs qui sont convaincus, subsistent l'oubli de la théologie el la préoccupation d’un enseignement tout pratique ‘ ; d’autres, avec la détente qui se manifeste dans la persécution, se font recevoir au ministère sans autre vocation que le désir d’une carrière toujours honorable, et, depuis peu, paisible ?. N’étant plus préservé, par l'esprit du dogme et l'inspiration de l’Écriture, des influences profanes, le pasteur devient accessible aux idées des philosophes, moralistes et ennemis du catholicisme comme lui *, il recherche les mots d'esprit et les artifices de beau parleur “, se préoccupe surtout des événements politiques qui peuvent influer sur le sort des religionnaires, c’est-à-dire de l'actualité . Tout ceci apparaît dans sa prédication, et sans s’en douter il s'éloigne de l’enseignement dogmatique et de l’orthodoxie pour moraliser, philosopher, habiller son éloquence et façonner ses idées au goût du jour. Le sermon de Jeanbon Saint-André montre qu’il n'échappe pas à cet état d'esprit général f; d’autres faits, dans la suite, le prouveront encore mieux.
Les devoirs d’un pasteur ne sont pas seulement l'instruction et la prédication ; il doit prendre une part importante à l'administration de la communauté. Ce sont là des fonctions toutes politiques. En effet, dans l’Église calviniste, le règlement de tout ce qui concerne le culte appartient au Consistoire, composé des anciens élus par les fidèles et du ou des pasteurs que le Consistoire a appelés à desservir
sion de controverse proprement dite. » Les procès-verbaux des synodes, édités par M. Hugues, donnent la même impression. Antoine Court, définissant « l'esprit du -désert », le fait consister dans « un esprit de mortification, de sanctification, de prudence, un esprit de réflexion, de grande sagesse et surtout de martyre » (Encyclopédie des sciences religieuses, article Antoine Court).
1. Coquerel caractérise ainsi les sermons de Paul Rabaut : « peu de discussions dogmatiques.. une exposition dogmatique sans cesse soutenue de conseils moraux » (0p. cit, te uIE, p. 503).
8. Voy. Bulletin de la Soc. d’hist. du protestantisme français, 1886, p. 520. Dans les Observations au Consistoire de Bordeaux du 21 juillet 1778, on lit : «Les pasteurs d’un vrai mérite sont malheureusement rares en France » (Arch. du Consistoire de Bordeaux).
3. Les pasteurs sont en relations avec les philosophes, surtout avec Voltaire, quoique son incrédulité les gêne (Papiers Rabaut, IIT, D, p. 208. Biblioth. de la Soc. d’hist. du protestantisme français, et Coquerel, op cit., t. IL, p.338). Court de Gébelin, le plus grand personnage du protestantisme d'alors avec P. Rabaut, est en relations avec les philosophes, est lui-même franc-maçon. Jeanbon, dans le sermon de 1778, a tout le vocabulaire des philosophes, invoque «l’Etre suprême», «les droits les plus naturels de l’homme et du citoyen ». Bonifas Laroque, son collègue à Castres, cite fréquemment Rousseau. Nous verrons l’analogie entre les idées de Jeanbon et de Rousseau.
4. Voy. Hugues, t. LIL, p. 588, note 1. Qu'on se rappelle les conseils du pasteur Reybaz. Ailleurs, O. Desmont dit : « On préfère les antithèses et les jeux de mots aux pensées solides, simples et chrétiennes. On exige des discours plutôt philosophiques que chrétiens. » (Cadène, L'Eglise réformée de Bordeaux, p.20, Bordeaux, 1892 in-18.)
5. Sermon du 25 juin 1775 (collection Vielle, Montauban); papiers Rabaut, passim.
6. IL « savait que les belles phrases étaient plus appréciées que la ferveur religieuse... aussi le pasteur savait s’accommoder au goût des auditeurs...familiarisé par les exercices oratoires avec les déductions de la dialectique... rompu aux artifices du langage » (Notes Bénédict Prévost).
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la communauté ‘; le pasteur, ou chacun des pasteurs à son tour sil en est plusieurs, préside le Consistoire el s’entend avec lui pour administrer ?. Dans le colloque particulier qui groupe les représentants des Églises du même quartier, dans le synode provincial (ou colloque général) qui groupe ceux des Églises de la même province
pour administrer les intérêts généraux, le pasteur, assisté d’un délé-.
gué des anciens, Siège au nom de son Consistoire * ; il peut même être envoyé au synode national comme député par le synode de sa province *. Ces fonctions administratives du pasteur ont été de tout temps d’un exercice particulièrement difficile. Le gouvernement des Églises, tel que nous venons de le voir constitué, s'efforce de réaliser l'entente de tous les individus et de tous les groupes sur les questions de caractère général, mais sans sacrifier les intérêts de chaque individualité ; c’est au pasteur à faire prévaloir dans le Consistoire cette politique, telle que l’a formulée le synode auquel il a pris part et telle qu'il la comprend lui-même, en obtenant le sacrifice des ambitions et des passions particulières, et il n’y réussit que lorsque l'esprit d’abnégation et de discipline est commun chez ses fidèles. D'autre part, ce gouvernement des Eglises est un régime nettement démocratique ÿ qui assure aux anciens, dans le Consistoire, toute liberté d'action et de contrôle, vis-à-vis du pasteur président, et ne laisse à celui-ci, contre les excès de cette liberté, d'autre garantie que sa propre autorité morale. Le pasteur doit donc, dans la direction du Consistoire, user à la fois de douceur et de fermeté, éviter également des allures despotiques attentatoires à la volonté de chacun, et la faiblesse qui laisserait se développer l'anarchie ; l’ascendant que lui donne son caractère sacerdotal, la discipline, règlement général élaboré au xvie siècle f, lui facilitent cette tâche ; maïs l’esprit d’obéissance des fidèles n’en est pas moins indispensable. Déjà aux xvi° et xvn° siècles, malgré la science et la piété des pasteurs, science et piété qui maintenaient leur prestige aux yeux des fidèles, malgré l'attachement général à la cause protestante, certains réformés, parmi les agitations inséparables de ce gouvernement démocratique regrettaient la forte hiérarchie de l'Église catholique et l'absence
1. Jeanbon Saint-André, Considérations, dans Nicolas, p. 304. Synode du Haut- Languedoc du 1° juillet 1778 (Hugues, t. III, p. 243). Voy. ses devoirs énumérés par la Discipline (art. [IT, ch. 1x1) à la p.377 de l'Annuaire à l’usage des églises protestantes, de Rabaut le Jeune.
2. Discipline, article XVII, chapitre 1, p. 367 de l'Annuaire de Rabaut le Jeune.
3. Jeanbon Saint-André, Consiiérations, dans Nicolas, pp. 303-304. Hugues, t. I, Introduction.
4. Dans les synodes nationaux, « chaque province se fait représenter par deux pasteurs élus en synode provincial » (Hugues; Introduction, t, I).
D: Rapport fait au conseil d'État par le citoyen Portalis sur les articles
. organiques des cultes protestants dans l'Annuaire à l’usage des églises protestantes, p. 342.
6. Il y en a une plus récente, élaborée en 1740 par ordre du synode provincial du Bas-Languedoc (Hugues, t. 1, p. 357-404); mais rien ne prouve qu’elle ait été acceptée de toutes les églises.
d’un ‘épiscopat !. Au temps de Jeanbon Saint-André, l’apaisement a permis aux Églises, quartiers et provinces désorganisés pendant la période des persécutions, de se reconstituer, et aussitôt, entre ces corps autonomes et désireux de sauvegarder leur liberté les’ uns vis-à-vis des autres, des conflits se produisent, les rapports sont très malaisés à rétablir ?; telle église de date récente veui s’agréger à une province déterminée, telle autre, qui s'accroît en étendue et en population, songe à se détacher de sa province et à former une province nouvelle ; enfin la répartition des pasteurs et . des frais de leur entretien entre les églises est, au synode provincial, un inépuisable sujet de contestations ?. Le pasteur, mandataire de sa communauté dans toutes ces négociations épineuses, a des fonctions plus délicates que jamais; plus que jamais il est besoin, dans la démocratie calviniste, d’un sérieux espr it de discipline, et chez les ministres d’une réelle autorité.
Jeanbon Saint-André paraît avoir dès l’abord joui de cette autorité. Il se révèle comme un ambitieux qui connaît sa propre - valeur *, mais personne ne songe à lui refuser la place qu’il prétend mériter : délégué au synode provincial dont dépend l’église de Castres, celui du Haut-Languedoc , il se fait charger par le synode de la correspondance et d’affaires compliquées avec d’autres synodes 5, il réussit dans ces fonctions, et le synode provincial le députe, en 1776, au synode national ’. Les négociations dont il se charge nous semblent fort ingrates comparées à cet apostolat au désert qu’il révait en partant à Lausanne et qui n’est plus de saison; le fait qu'il les a acceptées, qu’il les a sollicitées, prouve que son initiative empressée ne se rebute de rien. Quatre ans après son arrivée à Castres, il est un des pasteurs du Midi les plus en vue, mais les insuccès vont survenir dès 1777 et 1778.
En 1777, dans le Montalbanais, une commission d’arbitrage présidée par le pasteur Gâches de Négrepelisse, venait de régler des différends qui troublaient l’église de Villebourbon près Montauban, ayant à pourvoir ensuite aux deux postes de Saint-Antonin et Villebourbon,
1. Rébelliau, pp. 32-34. Bossuet avait dit : « Le libre examen ne mène-t-il pas nécessairement en pratique aux excès de l’orgueil individuel et aux aberrations du sens propre » (cité par Rébelliau, p. 79).
8. « Le gouvernement démocratique des Églises n’était pas chose aisée... chacun entendait rester maître sur le terrain des attributions que la Discipline lui attribuait » (Hugues, t. III, p. 338, note).