CHAPITRE VI
Coup d'œil sur la marine de l’ancien régime. — Réformes de la Constituante, — Réformes de la Législative. La marine désorganisée à l’arrivée de la Convention.
— Jeanbon au Comité de marine de la Convention, Monge, ministre de la marine. __ Rupture avec l'Angleterre, mesures votées par la Convention, projet de Jeanbon du
. 5 février 1793'sur le recrutement des états-majors, autres dispositions prises. Incapacité de Monge, anarchie dans les services, divisions dans les états-majors, inertie de nos forces navales, Monge obligé de démissionner et remplacé par Dalbarade. — Premiers efforts de Dalbarade et du Comité de Salut public, persistance de l’anarchie, effets désastreux de l'insurrection girondine, nécessité de confier la direction de la marine dans le Comité de Salut public à un Montagnard.
Peu de corps étaient aussi détestés que la marine royale à la fin de l’ancien régime. Sans remonter plus haut, en 1774 on sligmatisait son «esprit d'indépendance, de contrariété, d’égoïsme ‘ ». Recrulés à cette époque parmi les garde-marines où n'étaient admis que des nobles, les étals-majors de nos flottes dans leur magnifique uniforme rouge méprisaient les ofliciers roturiers provenant de la marine marchande, ou du service de la Compagnie des Indes, et-passés au service de l’État sous le nom d’ofliciers auxiliaires d’après une ordonnance de Sarlines ?. Ils méprisaient également les roturiers embarqués comme volontaires sur les vaisseaux de l'Etat à la faveur d’une ordonnance de Choiseul *, et le modeste uniforme bleu de
1.Mémoire de Truguet, cité par M. Maurice Loir, La marine royale en 1789, p. 12. Paris, un vol. in-8, 1889.
2. Cette ordonnance date de 1778, leur brevet était valable pour une campagne, mais pour quelques-uns il fut confirmé à titre définitif, et parmi ceux-là Bouvet l’ainé, Ganteaume, Nielly, Obet deviendront capitaines sous la Révolution. Voy. Maurice Loir, op. cit., p. 23. M. de Sartines, lieutenant de police de 1759 à 1774, ministre de la marine de 1774 à 1780.
3. Ordonnance du 14 septembre 1764, article 96 (ADvur, 13. Arch. nat.) : embarqués comme volontaires, ils entraient au service du roi à la faveur de belles actions; parmi eux Allemand, Bruix, L’Hermitte, Linois deviendront capitaines sous la Révolution (Maurice Loir, op. cit., p. 22). M. de Choiseul, comte de Stainville, ministre des affaires étrangères en 1758, de la guerre et de la marine en 1761, disgracié en 1770. Voy. Cambry, Voyage dans le Finistère en 1794-1795, Paris, an VII, 3 vol. in-8, t. Il, pp. 104-134, qui cite des faits révoltants. Voy. sur les humiliations subies par les officiers bleus, Charles le Goflic, Un officier bleu (Revue bleue du 19 juin 1897), histoire de Cornic Duchêne, un des plus magnifiques hommes de mer de la fin de l’ancien régime. Voy. aussi Maurice Loir, Jean-Gaspard Vence, grand in-4°, 1594, Paris, pp. 1-33, histoire d'un corsaire héroïque, qui, lieutenant de vaisseau auxiliaire
ces subalternes révélait à tous les yeux leur basse extraction. Le dédain des anciens garde-marines n’était pas moins grand pour les nobles qui venaient grossir leurs rangs en quittant le service de l'armée de terre. Ces derniers comme les officiers bleus n'étaient que des « intrus », qualificatif qui autorisait vis-à-vis des uns et des autres toutes les rebuffades et tous les passe-droits. A plus forte raison, l’administration de la marine, « les officiers de plume » comme les appelaient dédaigneusement les officiers d’épée, les ingénieurs même, élaient la risée des membres du « grand corps ‘ ». Quant aux négociants, fonctionnaires et bourgeoïs des villes maritimes, simples civils et roturiers pour la plupart, ils étaient une proie désignée d’avance au mépris des officiers supérieurs, à LIDSOISRRS de ous, à l’exploitation de quelques-uns ?.
Cet exclusivisme hautain était copié du haut en bas de l'échelle. « Ingénieurs et commissaires de la marine rivalisaient, se disputaient la supériorité des grades subalternes », médecins des ports et chirurgiens embarqués sur les vaisseaux constituaient deux corps distincts se prodiguant les mauvais procédés. Enfin, les troupes de la marine étaient l’objel du mépris général. Dans le grand corps même, si tous communiaient dans un égal mépris des simples mortels, la division n’en régnait pas moins : « on était occupé à se déchirer, à dire du mal des minisires, des bureaux, des uns et des autres * »;, chez les jeunes ofliciers, un mot était passé en proverbe, « plat et bête comme un capitaine de vaisseau * ». Ces dissensions ne s’arrélaient même pas devant l'ennemi, influaient parfois sur l'issue des combats. Elles n'étaient pas compensées par une science indiscutable et des succès éclatants : on avait vu des officiers rouges embarquer des ofi- -Ciers bleus afin de profiter de leur expérience *, et, dans la guerre de Sept Ans, les corsaires avaient relevé l'honneur du pavillon compromis à Lagos et Quiberon.
A la fin de l’ancien régime, des ministères réformateurs, celui de
dans la guerre d’A mérique et distingué par d'Estaing, fut perséeuté comme roturier par le marquis de Bouillé; nous retrouverons Vence au cours de notre récit. D’Estaing étant sorti de l’armée de terre était aussi un « iñtrus » et les humiliations ne lui étaient pas épargnées. Duclos Guyot, né en 1722, pilotin à douze ans, ayant pris part brillamment à toutes les campagnes, n’était encore que lieutenant de vaisseau en 1791,quandLouis XVI le nomma capitaine pour compenser les injustices dont il avait été victime (Levot et Donneaud, Gloires maritines de la France, Paris, 1866, in- -12).
: Voy. Cambry déjà cité. Les intendants, « humiliés eux-mêmes par l'orgueil de la marine militaire, étaient abreuvés à leur tour des mêmes dégoûts, des mêmes affronts qu ‘ils faisaient essuyer à leurs subordonnés », dira Jeanbon à la Convention le 15 pluviôse an I (Moniteur, t. XIX, p. 383).
2. « Existait-il un degré d’abaissement égal à celui qu'éprouvait un bourgeois de Brest? Il prêtait, on ne lui rendait pas. Avait- il une femme, elle était insultée. Se en Hal l’assommait. Se plaignait-il, il allait en prison. » LE op. cil., L P.
3. Mémoire de Choiseul à Louis XV en 1765 (Maurice Loir, La marine royale en 1789, p. 87).
22 Cambr y, 0p. cil., t. IL, p. 106.
D. Maurice Loir, Lü marine royule, p. 109.
SOUS L'ANCIEN RÉGIME ra 295
M. de Sartines, celui du maréchal de Castries ! l’auteur des belles ordonnances de 1786, eurent un effet des plus heureux. Le premier facilita aux officiers du commerce l’accès de la marine royale, cer- tains y furent maintenus dont plusieurs seront des capitaines et amiraux de la Révolution. Le second placa à côté des élèves de marine, qui furent substitués aux garde-marines et devaient être nobles, les volontaires pris après examen parmiles fils d’armateurs, de capitaines marchands et de bourgeois vivant noblement; ils recevaient, au bout de six ans, le grade de sous-lieutenant de vaisseau (substitué à tous les grades inférieurs précédemment établis); les capitaines du commerce mérilants pouvaient recevoir le même grade, les premiers pilotes entretenus pouvaient y prétendre également à titre honorifique et iout en gardant leurs fonctions ; l'uniforme devenait le même pour tous, plus d'officiers rouges, plus d’ofliciers bleus; à la suile d'actions d'éclat, il n’étail pas interdit aux sous-lieutenants de vaisseau de devenir lieutenants et de gravir tous les degrés de échelle ?. Il est vrai que les élèves de marine étaient promus lieute- . nants immédiatement après la fin du cours d’études sans passer par la sous-lieutenance, il est vrai que les préjugés toujours vivaces restreignirent le nombre des sous-lieutenants admis aux grades supérieurs, et confinèrent la plupart des officiers roturiers dans les services du: mouvement des ports ou des classes ou l’escorte des convois *. Néanmoins, le progrès était sensible, les contemporains s’en félicitaient *, et la marine de la Révolution, à quelques exceptions près, devra la plupart des capitaines qui lui feront honneur aux promotions de sous-lieutenants ÿ.
D'autre part, tout oflicier de commerce dut, pour devenir capitaine au long cours, justifier de neuf mois de service sur les vaisseaux de l'Élat; le personnel de la marine militaire et celui de la marine marchande furent ainsi rapprochés. Déjà, au temps de M. de Sartines, une instruction solide donnée aux jeunes officiers les rendit réellement supérieurs aux marins du commerce, et on le vit dans la guerre d'Amérique où, à côlé de quelques échecs, il y eut beaucoup d’actions honorables et quelques vrais triomphes. Assurément, au moment de la Révolution, la marine royale n’avait pas dépouillé complè-
1. Le marquis de Castries, né en 1727, officier dans l’armée à seize ans, ministre de la marine en 1780, maréchal de France en 1783, émigra à la Révolution, commanda une division d’émigrés en 1792 lors de l'invasion prussienne en Champagne (Nouvelle biographie générale). :
2. Maurice Loir, La marine royale, pp. 24-27; Chevalier, Histoire de lu marine française sous la première République, Paris, 1886, in-8, p. 21.
3. Fonctions obscures que dédaignaient les officiers nobles (voy. dans les pages et chapitres suivants les états de services de la plupart des ofliciers que nous cite-
rons).
4. La Pérouse regardait cette réforme comme parfaite (Chevalier, p. 21). Voy. la Correspondance secrète éditée par de Lescure, t. LI, p. 38 : « le nouveau code de la
marine doit faire disparaitre les préjugés et l’insubordination de ce corps ». 5. Voy. ch. xu1, la plupart des capitaines de vaisseau que nous citerons comme se comportant bien sous la Terreur seront d'anciens sous-lieutenants,
tement ses défauts d'autrefois, mais l'amélioration en tout y était
réelle.
Malheureusement, les ordonnances de 1786 elles-mêmes nie
trop tard. Dans ce service comme ailleurs, des réformes partielles ne suffisaient plus à donner satisfaction. La légende s'était établie d’une marine poussant à l’extrême l’exclusivisme de l esprit de corps et de l’orgueil nobiliaire ‘, précisément à l'époque où la France se passionnait contre tous les préjugés et pour légalité. Deux catégories d'individus avaient intérêt à un bouleversement dans l'état-major de nos escadres : d’abord, les officiers roturiers entrés par la petite porte dans la marine royale ou restés sur les bâtiments marchands, puis les matelots et les ouvriers des ports.
Les premiers avaient devant les yeux l'exemple de l'Angleterre où les gens de leur condition, une fois admis dans la marine militaire, moutaient du même pas que les nobles l'échelle des grades ?; fiers des services qu’ils avaient rendus sur les vaisseaux du roi ou ‘dans la course durant les dernières guerres *, ils exploitaient un certain
dédain alors très répandu pour la tactique manœuvrière et prudente
à la d'Orvilliers, ils répétaient ce qu'avait dit le fameux Suffren lui-
. même, que la pratique suffisait pour former les grands hommes de
mer et que l'attaque brusque, audacieuse, était préférable aux évolutions savamment calculées *. Ils avaient d'autant plus d'action que parmi la population des côtes, dans les ports, ils constituaient en partie
la bourgeoisie, que la bourgeoisie partout conduisit le mouvement des
esprits aux premières heures de la Révolution, et que les gens compétents en fait de questions maritimes étant rares, on répéta de confiance leurs propos et leurs théories. Dès 1783, une brochure constate que l'opinion est favorable à une refonte complète du corps de la marine où seraient admis sur le pied d'égalité les officiers méritants de la marine marchande, on retrouve cette idée « dans la bouche d’une infinité de personnes dont la plus grande partie n’a sur tout cela que des notions très superficielles 5 ».
Quant aux ouvriers et matelots ils raisonnaient, moins, maïs, souffrant davantage, étaient encore plus ardents à vouloir tout démolir.
1. Voy. plus loin et ch. x1, ch. xur1, etc. l’opinion des révolutionnaires sur elle. 2. Tout citoyen noble ou non noble pouvait entrer comme servant sur un vaisseau de l'État. Le capitaine, s’il était capable, le recevait Midship-men et après six ans de
services il se présentait à l'examen de l’amirauté pour devenir lieutenant de vaisseau
(Aperçu d’un citoyen sur la réunion des deux marines en France. Anonyme. Paris, 1733, 60 pp. in-8°, pp. 46 et 53, notes) et Commander Ch. Robinson, The british Fleet. Londres, 1896, in-8 en anglais, pp. 337-373. Ce système sera modifié en 1794.
3. II arrivait, d’ailleurs, qu’un marin, brillant corsaire, une fois dans la marine royale, ne s’y montrait qu'oflicier médiocre (Aperçu d’un citoyen, p. 41).
4, Maurice Loir, La marine royale, p. 252.
9. Aperçu d’un citoyen sur la réunion des deux marines en France, pp. 54-55. « Thomas et Raynal ont écrit et répété que la marine marchande devait être le berceau de la marine militaire : leur opinion est devenue celle de toute la France » (Kersaint, Institutions navales, 2? vol. in-12, le premier de 1789, le deuxième de 1790. Paris, 1% vol., p. 3. Bibl. Nat., Lf59 n° 31). Voy. Arch. Nat,, ADvu, 35, et ADvu, 39, quantité de brochures dans le même esprit adressées à la Constituante,