LE COMITÉ REFUSE LA DICTATURE
fait le Comité, elle le mettait complètement à l'unisson de l’assemblée. En effet la Convention était progressivement tombée sous l'influence de la Montagne appuyée de la Commune parisienne et des Jacobins, puis sous celle du chef qui s’imposait à la Montagne, au peuple de Paris et aux Jacobins, Robespierre : le Comité avait commencé la même évolution le 10 juillet, il la terminait en se mettant lui aussi sous la coupe de Robespierre. L'accord allait êlre plus complet désormais entre l’Assemblée et le Comité auquel elle avait délégué le pouvoir.
Cependant le Comité de Salut Public n'avait pas encore des moyens d'action proportionnés aux dangers de la patrie. Si le Conseil exécutif et les autorités départementales ou locales lui étaient soumis, la Commune de Paris, du fait de sa puissance‘redoutable à la Convention même, la Convention, du fait de sa souveraineté, les Représentants en mission participant à cette même souveraineté, échappaient, nous l’avons déjà dit, à son autorité. Pour que le Comité de Salut public pût gouverner eflicacement, il fallait que l'assemblée se dessaisit à son profit de la souveraineté, tout au moins dans la pratique, il fallait qu’elle lui confiât la dictature et sur elle-même, et sur la Commune de Paris, et sur les Représentants du peuple en mission, Mais un mois ne s'était pas écoulé depuis que Camille Desmoulins, aux applaudissements de certains députés, avait accusé le Comité de Salut public de jouer à la chambre haute et de royaliser ses fonctions. L'entrée de Robespierre au Comité pouvait suggérer aux Dantonistes l'idée de reprendre cette argumentalion toujours spécieuse pour des esprits ombrageux comme ceux des républicains d'alors. La Constitution venait d’être ratifiée par les assemblées primaires, aucun prétexte légal ne subsistail d’en différer la mise à exécution, et elle ne faisait point mention d’un Comité de Salut public. Les membres mêmes du Comité, sincèrement épris de légalité, désireux d’un régime de liberté, n’osaient s’avouer ni affirmer autour d'eux l'obligation d’une dictature que leur commandaient les circonstances. Tout ceci apparut clairement à la séance du 1: août.
Barère venait de lire à la Convention les pièces révélatrices des intelligences que se ménageaient en France, à prix d’argent, les Anglais et les agents de l’'émigralion, on avait appris aussi la perte de Valenciennes. Danton proposa de donner à l'institution du Comité de Sajut public « l'énergie et le développement dont elle peut être susceptible... pourquoi n’établissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde par de puissantes mesures l’énergie nationale ?... Que votre Comité de Salut public soit érigé en gouvernement provisoire, que les ministres ne soient que les premiers agents de ce Comité de gouvernement ». Il demanda encore un inventaire rigoureux des grains, la levée en masse, enfin que cinquante millions fussent mis à la disposition du Comité de Salut public qui en rendrait compte à la.fin de la session.
ette dernière motion surtout effraya Jeanbon et ses collègues, en France la calomnie la plus meurtrière a toujours été l'accusation de malversations et de corruption, et Danton le savait mieux que
personne. Le premier Comité de Salut public s'était bien gardé de
manier des fonds et Cambon, le 11 juillet, en rendant compte à
la Convention des travaux de ce Comité avait pris grand soin de: montrer ses mains neltes : « Votre Comité de Salut public a constamment renvoyé l'examen des objets de dépense au Comité des finances ;.…. nous n’avons rien ordonnancé par nous-mêmes { ». Danton disait bien maintenant dans son discours qu’il ne voulait être d'aucun Comité et on peut le croire. Toutefois, le Comité de Salut public dut voir dans sa proposition un piège, dans les pouvoirs qu’il lui offrait des dons perfides ; que le Comité acceptat et les Dantonistes auraient beau jeu pour l’accuser de concussion et de tyrannie. Jeanbon refusa les fonds: « Si vous donnez au Comité de Salut public tout le pouvoir du gouvernement, je demande en son nom que les ministres et d’être chargés de la partie des dépenses, sans cela on ne manquerait pas de fair e pleuvoir sur ce Comité une foule de calomnies qui rejailliraieut sur la Convention elle-même ». Barère repoussa et la dictalure et l’argent. « Ce n’est pas être homme publie que de craindre la calomnie », s’écria superbement Danton et il rappela sa conduite en septembre 1792 : « Je me dis : qu'on me calomnie,
je lé prévois, il ne m'importe; dût mon nom étre flétri, je sauverai la liberté. » Le soupconneux Robespierre, dans une équivoque déclaration, jugea le projet de Danton vague. Couthon se rangea de l'avis de. Jeanbon, Lacroix appuya Danton. Thuriot, qui était Dantoniste mais
membre du Comité, demanda que la proposition fût renvoyée au
Comité. Ce que voyant, Danton même l’abandonna ?.
Son discours, son projet n'étaient que l'expression de la raison. d'État, l'avis désintéressé d’un patriote homme de gouvernement, Pourquoi le Comité de Salut public le repoussa-t-1? par excès de scrupules, méfiance mesquine, ou par .un reste d’attachement aux principes de liberté sans doute. Jeanbon, personnellement, comprit qu’il fallait une dictature, en accepta pour le Comité toutes les responsabilités, mais il exceptait. celles d’une gestion financière. Danton, en énonçant sa proposition, avait dit ne la présenter « qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de mes collègues membres du Comité de Salut public ». Peut-être Jeanbon était-il de ceux-là et aura-t-il eu peur au dernier moment de voir son nom sali des accusations de friponnerie, parfaitement calomnieuses d’ailleurs, qui entachaient celui de Danton.
Le lendemain 2 août, le Comité de Salut public se résigna à recevoir les cinquante millions, toutefois en y mettant toutes sortes de conditions, et il s’entêta encore à repousser le surcroît de puissance que lui offrait Danton. Pourtant la parole que nous avons citée de ce dernier, l'attitude de Jeanbon prouvent que le Comité se rendait compte de l’urgente nécessité d’un gouvernement révolutionnaire, de l'impossibilité d’un régime régulier fondé sur une Constitution en