III
L'étude du rôle de Jeanbon dans la politique générale durant cette période ne serait pas complète si l'on oubliait qu’il fût parfois, devant la Convention, lecteur de la correspondance envoyée des armées au Comité. Mais de fait, le principal organe du Comité pour
les nouvelles à transmettre à l’Assemblée des différents théâtres de la guerre, ce fut Barère, et quand Jeanbon prit la parole à ce propos il le fit avec une sobriété qui contraste avec la faconde de son collègue‘.
En son nom personnel, il parla plusieurs fois, et sur des questions importantes, el toujours suivant l'une ou l'autre des deux tendances contraires que nous avons notées chez lui, tantôt plein de sollicitude pour les individus, ardent à demander l'égalité et l'assistance pour les pauvres, tantôt faisaut bon marché des principes démocratiques pour s'attacher uniquement à l'intérêt de l'État.
A Saint-Domingue, la concession des droits politiques aux gens de couleur libres avait amené en 1791 la révolle des nègres esclaves : ils voulaient eux aussi la liberté, tandis qu’une partie des planteurs tenait pour l’ancien régime. Polverel et Sonthonnax, nommés en juin 1792, commissaires du pouvoir exécutif dans la colonie, étaient entrés en lutte avec le gouverneur, le général Galbaud. Destitué par eux, Galbaud avait soulevé les équipages de’ l’escadre et la garnison réunies dans le port du Cap; ils y avaient répondu en appelant les nègres esclaves à la liberté et en les enrôlant contre Galbaud. Après un combat acharné, le 20 juin 1793, ils avaient chassé du port le général, mais les nègres victorieux assouvirent sur la ville et ses habitants, par l'incendie et le massacre des blancs durant trois jours, toutes les rancunes de l'esclavage. Le 29 août Polverel et Sonthonnax devaient proclamer la liberté de tous les noirs ?. La Convention les décrétait d'accusation le 16 juillet comme amis des Girondins *. Jeanbon, qui avait autrefois mouillé
1. Le plus souvent il lisait la correspondance, ajoutait queues mots et c'était tout, par exemple le 15 septembre, le 16, le 18, le 22 (Moniteur, t. XVII, pp. 675-656, 686, 692, 727). Ajoutons que le 27 août, le 25 septembre, il adopter par la Convention, au nom du Comité de Salut public, divers décrets relatifs à des missions de Représentants du peuple (Moniteur, t. XVII, pp. 509, 757). Parmi les arrêtés qu’il -signe comme membre du Comité de Salut public, signalons le 18 septembre celui rédigé par Carnot qui met pour la deuxième fois en arrestation « le sieur Rouget, surnommé Delille, ei-devant officier du génie et retiré à Saint-Germain » (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VI, p. 552). ;
2. Docteur Corre, Les DApIers du général A. N. de la Salle, Quimper, 1898, in-8, rte et pp. 218-226.
. Un décret du 6 mars nyait approuvé leurs premières mesures, mais le 8 juillet Saint-J ust les accusait, dans son rapport sur les Girondins, d’avoir, de complicité avec ceux-ci, agité les colonies (Buchez et Roux, t. XX VIIL, p. 265), et c’est comme créatures de Brissot et contre-révolutionnaires, sur dénonciation de Bréard, que la Con- -vention, le 16 juillet, les avait décrétés d'accusation (Moniteur, t. XVII, p. 143).
à Saint-Domingue et y conservait peut-être des relations, qui s'était intéressé, en 1790, comme membre du club de Bordeaux, à des députés de la province du nord de la colonie’, Jeanbon, le 3 septembre, sans se soucier des théories sur l’affranchissement des nègres pressa la Convention de faire exécuter le décret du 16 juillet. IL déplora la ruine du Cap, l'assassinat des blancs, « l'obligation pour une quantité de vaisseaux marchands d'abandonner celte rade et se réfugier dans les Etats-Unis », il accusa Polverel et Sonthonnax d’avoir voulu, suivant le système perfide des fédéralistes, usurper le pouvoir souverain à Saint-Domingue ou livrer l’île aux ennemis, il signala les pertes : considérables subies par la République entière, par le commerce, par quantité d'ouvriers ?. Il était bien informé, toutes ses allégations sur les ravages opérés se retrouvent dans une lettre qu'écrivit deux jours plus tard du Cap le général de la Salle. Mais on eut pu répondre à Jeanbon que Polverel et Sonthonnax n'avaient fait qu'appliquer avec rigueur les préceptes de liberté et d'égalité chers aux Montagnards et plus tard, revenus en France, les deux commissaires se justiferont aux Jacobins en invoquant ces mêmes principes auxquels le conventionnel de Montauban, comme plus tard Napoléon, préférait la prospérité des colonies *.
De même, Jeanbon, le 7 septembre, dans son rapport sur Toulon, demandait qu'on n’usât plus de ménagements avec les Anglais : « la philosophie doit enfin céder la place au droit terrible de la guerre » ‘, et le 15 septembre, à la nouvelle de cruaulés imputées aux Autrichiens dans le Nord, il disait à la Convention : « L’audace de ces cannibales est encore encouragée par l'esprit philanthropique qui vous anime; je crois qu’il faut pour un temps renoncer à nos idées philosophiques et user de représailles envers ces anthropo-
1. L 2107 Arch. Gironde, brouillon de la main de Jeanbon, non signé, du 6 novembre 1790 pour recommander ces députés aux Jacobins de Paris.
2. Moniteur, t. XVII, p. 559. Jeanbon fait décréter que le ministre de la marine rendra compte sous vingt-quatre heures des mesures prises pour l’exécution du décret d'accusation du 16. Le 4 août, le ministre s’en était déjà occupé (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. V, p. 473). L
3. Le 8 octobre, le rapport d'Amar sur les Girondins inculpera encore les commissaires à Saint-Domingue ; mais ceux-ci rentrés en France se disculperont aux Jacobins le 19 thermidor (Aulard, Jacobins, t. VI, pp. 326-329) et à la Convention le 17 thermidor (Moniteur, t. XXI, p. 394). Polverel, avocat en Béarn, accusateur public du premier arrondissement du département de Paris en 1791, mourut à Paris le 6 avril 1795 (Biographie Michaud). Sonthonnax, né à Oyonnax (Ain), en 1763, avocat lors de la Révolution, avocat au tribunal de cassation en 1791, nommé par le roi le 3 juin 1792 avec Polverel et Ailhaud commissaire à Saint-Domingue, arrive au Cap le 19 septembre 1792. S’étant disculpé devant la Convention des faits cités plus haut, il fut renvoyé en 1796 à Saint-Domingue par Truguet; élu député de Saint-Domingue aux Cinq-Cents, expulsé de la colonie par Toussaint Louverture, siégea aux Cinq-Cents jusqu’en floréal de l'an VII, ne se rallia pas à Bonaparte et, surveillé par la police, mourut à Fontainebleau en 1813 (Diction. des Parlemenaires).
4 Rapport sur la trahison de Toulon cité plus loin, p. 9. Le 10 septembre, la Convention décréta que le Comité de Salut public lui ferait un rapport sur la conduite de nos commissaires et généraux à la tête des armées en pays étranger.