Kerguelen, pp
3. Précis de la conduite de J.-B. Morard de Galles, BB* 20, folios 45-46; assertions contraires sur l’« insouciance ordinaire » de l’amiral par Crevel dans BB# 20, folios 189-192 et dans le Rapport Jeanbon. Proclamation de Bréard et Jeanbon aux marins de l’escadre, du 6 brumaire an I (Recueil des arrétés pris par le républicain Jeanbon Saint-André).
4. Kerguelen, p. 289; Précis de la conduite de J.-B. Morard de Galles, Rapport Jeanbon; Du Chatellier (Brest et le Finistère sous la Terreur, p. 17, note) conteste en vain ces communications. ;
dans Toulon celle de la Méditerranée, elle recevait l'écho des querelles politiques du pays.’ Peut-être Morard de Galles aurait-il pu occuper son monde en pratiquant assidûment les exercices de tir, en poussant loin à la découverte des voiles ennemies, en transformant sa croisière en école d’évolutions. On lui a reproché plus tard d’avoir montré de l’apathie ‘. Mais lui était-il aisé d’oblenir des hommes qu'on lui avait confiés l’abnégalion nécessaire à l’accomplissement pénible et monotone du devoir quotidien ?
La station était done « mauvaise politiquement et militairement ? » C'est Dalbarade qui l’avait assignée à la flotte; mais il n'avait fait que suivre ici les plans de Monge, et la mesure lui était commandée par l’éventualité d'un débarquement des Anglais en Vendée. Morard -de Galles et Kerguelen firent des observations au ministre. Comme en même lemps ils lui annonçaient l’approche de Howe qui vint reconnaîlre nos forces le 1* août, Dalbarade, le 4, prescrivit de continuer à tenir la mer et le Comité de Salut public ratifia cette décision *. Jeanbon venait de partir à la frontière de l'Est, néanmoins présent au Comité il eût peut-être approuvé le ministre et ses collègues, car il était essentiel d'interdire aux Anglais l’accès des départements insurgés.
Avant que cet ordre fût arrivé à l’escadre, le 6, en rade de Belle- Isle pendant la nuit, la mâture du Northumberland fut hâchée dans ses manœuvres principales, de sorte qu’en cas d’appareillage tout serait venu à bas : c’étaient les matelots du capitaine Thomas qui avaient commis ce délit, les forfanteries de leur capitaine leur faisaient craindre, suivant leur expression, d’avoir « la gueule cassée » dans la rencontre prochaine avec les Anglais *. Bientôt après, Kerguelen signalait d’autres faits du même genre *. Le 11 août, les généraux el capitaines réunis en conseil demandaient au ministre de revenir sur son arrêté du 4, faisaient valoir à l'appui le manque d’approvisionnements. Dalbarade s’en tint à sa décision du 4, toujours pour les mêmes raisons : « la flotte restera sous voiles jusqu’à la fin du présent mois F août », des mesures seront prises pour le ravitaillement°.
Le 4 septembre, le ministre de la marine exposait au Conseil exécutif, qu’il avait reçu d'Amsterdam, l'avis du départ, le 15, pour le Portugal et la Méditerranée, d’un convoi hollandais chargé de blé; en conséquence, il ordonnait à Morard de Galles, de le faire inter-
1. Dénonciation Crevel déjà citée, Rapport Jeanbon. 2. Rapport Jeanvon; Kerguelen, pp. 351-356; rapport Marec du 18 ventôse an III. 3. Aulard, Actes du Comilé de Salut public, t. V, p. 473; arrêté du Comité de Salut public, AF#11, 138 et Aulard, t. V, p. 471. 4, Rapport de Thomas dans le Rapport Jeanbon, pièces justificatives, pp. 48-51 ; Précis de la conduite de J.-B. Morard de Galles, BB# 20, fol. 44 verso; Kerguelen, : 5. Kerguelen au ministre, 8 août (BB# 20, fol. 196). 6. Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. V, p. 556 ; lettres de Ker gueien au ministre (BB# 20, folios 134-146); Kerguelen, op. eiEs pp. 351- 356.
cepter. Le jour même, le Comité de Salut public, Jeanbon présent à la séance, approuvait cette décision‘. L’exécution, aux yeux du gouvernement, en était d'autant plus aisée qu’on ignorait à Paris l’anarchie morale qui régnait sur l’escadre et qu'on la savait renforcée, ou sur le point de Pêlre, par ce des vaisseaux précédemment en armement à Brest.
Mais il était trop tard. Les officiers nobles avaient appris les colères et les menaces de la Convention à l’adresse de leur classe, peut-être même l'intention de Jeanbon d’épurer méthodiquement l’escadre de l'Océan, etils ne contenaient plus leur irritation, parlaient de résister ouvertement aux mesures projetées ?. Les fédéralistes, de leur côté, étaient au courant des nouvelles péripéties de l'agitation girondine en Bretagne. Après le décret du 19-20 juillet, qui cassait l'administration départementale du Finistère et prononcçait l’arrestation de ses membres, l'acceptation de la Constitution par la ville de Brest, la rupture entre les insurgés du Calvados et la force armée du Finistère, avaient disposé le Comité de Salut public à la clémence *. Mais, trois citoyens marquants de Brest, Lebronsart, Toullec et Rideau, avaient protesté contre la Constitution; la municipalité de Brest maintenait en détention les deux agents du ministre de la guerre ‘; la majeure partie de la population gardait une attitude assez hostile à la Convention, pour que les députés Girondins fugitifs de Caen eussent l'idée de se réfugier provisoirement dans le département, pour que l’un d'eux, Kervelegan, qui les avait précédés à Quimper, écrivit, le 16 août, qu’il espérait voir bientôt Brest en insurrection, et qu'il ne serait peut-être pas nécessaire d’aller chercher un asile dans la Gironde *. Vaguement informés par les Montagnards du
1. AFn 138, Aulard, Actes du Comité de Sulut public, t. VI, p. 252; AFrn 195, Aulard, t. VI, p. 270. L'arrêté du Conseil exécutif est du 3, mais il est au Registre du Comité de Salut publie le 4. Guérin (p. 339, note 1) ne conDiend rien à la décision du Comité.
2. Kerguelen, Un mot de vérité, déjà cité (BB, 20, folios 155-162); dénonciation dans
3. Du Chatellier, ist. de la Révolution dans les départements de l’ancienne Bretagne, t. II, p. 86; Levot, p. 9; lettre de Blad de Paris, 5 août, à la municipalité de Brest : à la suite de la nouvelle de l’acceptation de la Constitution, Barère lui à « laissé entrevoir que l’époque mémorable du 10 serait un jour de clémence », (Révolution française, t. XXIX, p. 557).
4. Levot, p. 99. Pierre-Jean Rideau, 40 ans en 1794, ex-prêtre et ex-administrateur du département de l'Indre, avait un frère Antoine-Aïmé manufacturier à Brest: tous les deux se compromirent également dans l'agitation fédéraliste. Pierre Toullee, 35 ans en 1794, marchand marguillier, administrateur de l’hôpital, juge de commerce, capitaine de la garde nationale, administrateur du district de Brest (Registre du trib. révolut., fol. 30 verso). Les deux agents sont gardés en détention jusque fin juillet.
5. Kervelegan (Le Goazre de), né à Quimper le 17 septembre 1748, sénéchal et maire de Quimper, premier député du Tiers de la Sénéchaussée de Quimper aux États- Généraux, député du Finistère à la Convention, puis aux Anciens, aux Cinq-Cents, au Corps législatif de l’Empire, chevalier de la Légion d'honneur sous la première Restauration, se retire aux Cent jours à Toulgoët près Quimper, y meurt le 24 février 1825 (Diction. des Parlémentaires). Il s'était évadé après le 2 juin, se trouvait à Caen à la fin de juin 1793 avec les autres Girondins, gagna de là Quimper (Meillan,
Finistère, le Comité de Salut public et la Convention revenaient à la rigueur : le 9 août, l'Assemblée mandait la municipalité de Brest à sa : barre: le 20, elle annulait une information commencée par l’administration du Finistère contre Blanchard, receveur du district de Carhaix, inculpé de détournements, mais rallié à la Montagne ‘. Enfin, le 26, nous l’avons noté, Barère déclarait à la tribune qu’il fallait surveiller la ville de Brest où la politique infâme de Pitt avait fait des tentatives, où l’influence des Girondins était prépondérante; il rapprochait des menées du ministre anglais et des agissements des fédéralistes brestois le mécontentement de l’escadre, l'attentat commis dans la nuit du 6 août sur le Northumberland, et faisait voter lenvoi aux côtes de Brest et Lorient des Représentants du peuple, Bréard et Tréhouart ?. Ces mesures, de fausses nouvelles comme la destitution de tous les chefs de l’escadre, annoncées sur les vaisseaux par Audi, capitaine d'armes de l’Achille %, déterminèrent parmi les officiers et marins suspects d’accointances fédéralistes une effervescence inouïe, tandis que les Montagnards, les uns par conviction, les autres par ambition personnelle, s’en réjouissaient ouvertement.
Survinrent les deux vaisseaux envoyés de Brest, le Tigre et la Côte d'Or. Il semblerait vraiment qu’on s'était plu à rassembler sur ce dernier tous les agents de discordes. Le contre-amiral Landais, d’origine roturière, était la créature des Sociétés populaires et l’objet de la haine des officiers nobles ‘, il le savaït, et son esprit affaibli par l’âge voyait dans tous les faits qu’il ne s’expliquait pas les preuves d’une conspiration permanente de l'aristocratie contre sa personne; son capitaine de pavillon, du Plessis Grénedan, était précisément un ci-devant, véhémentement soupconné de délits contrerévolutionnaires, et il n’était pas le seul officier de l'état-major dans
Mémoires. Paris, 1823, 1 vol. in-8, p. 122. Voy. sur sa lettre du 16 août le Rapport Jeanbon; il avait écrit une autre lettre dont le 17 brumaire an II, à Lorient, Prieur de la Marne, cite la phrase suivante : « Nos affaires vont bien à Toulon, on nous assure que dans deux ou trois jours l'insurrection y éclatera » (Registre du club de Lorient, D#, n°9, Arch. commun. Lorient).
É 26 juillet, renvoi de l'affaire au Comité de Sûreté générale (Procès-verbal, t. X VIT, p. 257) ; 14 août, dénonciation par 5 officiers montagnards des troupes de la marine de Brest (Rapport Jeanbon, Pièces justificatives, p. 35); décret du 9 août, destituant et mandant à la barre le procureur syndic, son substitut et le maire de la commune de Brest, pour violences contre les deux agents du ministre de la guerre (Procésverbal, t. XVII, p. 231). Sur l'affaire Blanchard, voy. encore p. 84 du rapport de Julien de Toulouse sur les administrations rebelles (ADxvur, n° 309, Arch. nat.) et le décret de la Convention du 20 août (Procès-verbal, t. XIX, p. 107).
2. Voy. aussi Rapport des Représentants envoyés à Brest et auprès de l’armée navale par Jeanbon Saint-André, p. 2, qui exprime la même pensée:
3. Audi l'avait appris par une lettre envoyée de Brest par sa femme et l’avait colporté, sans penser à mal semble-t-il. Voy. Rapport Jeunbon, et défense d’Audidans BB*# 20, folios 106-107.
4. Pierre Landais, corsaire, compagnon de Bougainville dans son voyage autour du monde, capitaine de brûlot dans la marine royale, capitaine dans le service des ports aux colonies, capitaine de vaisseau à la fin de 1792 sur la recommandation des sociétés, populaires, contre-amiral en 1793 (Guérin, p. 233).
ce cas. On avait mis à bord les marins et canonniers débarqués en juin de /a Bretagne, à peine frappés de quelques semaines de prison pour leur mutinerie ils persistaient à réclamer leurs prêtres, et on les voyait souvent, à genoux sur leurs pièces, déplorer la perte de la religion ; avec eux, et s’exaltant à leur voisinage, se trouvait un caporal d'infanterie de marine nommé Beaussard, ex-adjudant de la garde nationale de Lille, distingué au siège de cette place, monta- . gnard convaincu, caractère turbulent et affolé de méfiance, qui voyait partout des traîtres, s'était donné pour mission de les démas-. quer, et avait acquis sur nombre de ses camarades un ascendant marqué ‘. L'arrivée de La Côte d'Or à l'escadre est du 8 septembre *: cinq jours après, éclatait uxe révolte.
L’escadre était alors en rade de Quiberon. Elle embarquait des vivres, opération que l’insubordination générale faisait traîner en longueur. L'entreprise sur le convoi hollandais fut confiée par le viceamiral, d’après un ordre du ministre, aux cinq vaisseaux, la Côled'Or, le Northumberland, l'Achille, le Jean Bart et le Tigre. Landais les commanderait. Morard de Galies, pour faire réussir le plan en communiqua le détail aux capitaines avec recommandation de garder le secret *; quelque chose transpira cependant du départ imminent de cinq navires et du maintien de la croisière pour le reste de la flotte. Pourquoi cette division de nos forces ? Allait-on, d'autre part, demeurer l'hiver à Quiberon ? Devant des mesures qu’ils ne comprenaient pas, à la perspective de nouvelles souffrances, les équipages s'effrayèrent, la pensée d’une trahison des chefs se précisa, ne disait-on pas à Paris que l’or de Pitt faisait des ravages dans la flotte de la Méditerranée ‘ ? Juste à ce moment l'entrée d'une forte escadre russe dans la Manche et une nouvelle sortie de l'amiral Howe furent signalées : on crut, Morard de Galles comme les autres, à la jonction de ces forces contre nous, on vit la flotte attaquée par leurs 44 vaisseaux, sur une côte sans refuges elle était perdue si elle ne s'embossait, on assura que Morard de Galles en avait donné l’ordre ÿ. L’épouvante fut extrême, et le capilaine du Jean Bart, Coëtnempren, qui fit débarquer ce qu'il avait de plus précieux ne dut pas contri-
1. Rapport Jeanbon et ses pièces justificatives pp. 71-73, notamment sur Beaussard. Rapport des Représentants envoyés à Brest el auprès de l’armée navale, p. 6.
2. La Côte d’Or est arrivée le 4 septembre d’après BB 32, fol. 359, le 8, d’après le Précis de la conduite de J.-B. Morard de Galles (BB 20, fol. 49.) .
3. Rapport Jeanbon, Précis de la conduite de I.-B. Morard de Galles, où l'amiral explique son indiscrétion (BB* 20, folios 46 verso et 54).
4. Lettre de l’amiral au ministre, du 15 septembre, révélant l'inquiétude des équi- pages, dans le Rapport Jeanbon, Pièces justificatives, p. 53; lettre du chirurgien du Suffren au club de Brest, sur la crainte des équipages de passer l'hiver à Quiberon et attribuant ce projet à l’or de Pitt (BB# 20, folios 315-316).
5. L'approche des Russes est annoncée de Caen au ministre, le 29 août (BB 38, fol. 18), Howe sort de Torbay, le 23 août, pour protéger le départ de convois, rentre douze jours après. Voy. sur les inquiétudes de Morard de Galles le Rapport Jeunbon et ses Pièces justificatives, p. 58.
buer à rassurer les esprits ‘. D’autres rumeurs plus absurdes circulèrent, Dalbarade avait vendu les signaux aux Anglais, il avait émigré, elc.?. 11 n’y avait-plus ombre de discipline : le matin, les équipages se levaient quand il leur plaisait, refusaient les corvées, s’envoyaient des députalions ou se refusaient toute communication d'un vaisseau à l’autre suivant leurs sympathies ou leurs antipathies, correspondaient avec des gens malintentionnés sur la côte *. =. Le 12 septembre au soir, Morard de Galles fit lire aux équipages, par ordre du ministre, l’adresse de la Convention aux Français des départements méridionaux et leur apprit ainsi la trahison de Toulon : plus de doute, il existait un complot pour livrer l’escadre de l'Océan comme Celle de la Méditerranée ; on la tenait au dehors, ou la morcelait pour la vouer plus aisément aux coups de l’ennemi, Brest était menacé lui aussi, d’un instant à l’autre les Anglais pouvaient y être appelés. C'était le plan des nobles, au dire des roturiers, des nobles et des fédéralistes, au dire des Montagnards ‘. Le soir du 12, le capitaine Boissauveur assistait à Quiberon à uné petite soirée, et il revint à son bord dès qu’il sut la catastrophe de Toulon, le bruit courut néanmoins qu'il avait douné un grand bal en réjouissance de la trahison. Le lieutenant Élie Martret, du Terrible, avait fait venir sur le vaisseau un joueur de biniou pour distraire l'équipage, il était sévère dans le service, on l’accusa d’avoir fait comme Boïissauveur et cette légende s'établit que des ofliciers avaient accueilli la sinistre nouvelle le sourire aux lèvres 5. Pour couper court à tant de perfidies, pour garder à la France sa dernière escadre et son grand port militaire de l'Océan, on se dit qu'il fallait rentrer à Brest, avec ou sans l’aveu des généraux. Si la flotte de Toulon s'était révoltée contre ses chefs, elle aurait déjoué leurs projets pensait Beaussard f, beaucoup raison-
1. Coëtnempren ou Koëtnempren de Kerdournan (Jjoseph-Marie de), né à Morlaix en 1757, sous-lieutenant de vaisseau du 1e mai 1786, lieutenant sur la liste de 1791. -Voy. Rapport Jeanbon sur son cas, il avouera le fait devant le tribunal révolutionnaire de Paris.