‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 440 sur 889 · SON ÉTAT D'ESPRIT · texte numérisé non relu

SON ÉTAT D'ESPRIT

de l’heureuse égalité qui permettait à chacun, avec des talents et: du patriotisme, d’aspirer au grade d’amiral ; l’escadre était rentrée au port sans avoir vaincu, il lui fallait venger sa honte; « que les troupes de mer rivalisent avec les soldats de terre et que le pavillon comme le drapeau national ait pour compagne la victoire! que la marine française n'ait pas son égale dans l'Europe, et que la République soit la reine des mers! » Emus à ces paroles ardentes, les matelots jurent de ne point le céder en courage à leurs frères des armées, de prendre sous leur responsabilité l'honneur du pavillon français. Les Représentants les embrassent, crient : « Vivent les bons sans-culottes! » Les matelots répondent en acclamant les Représentants, la Convention, la République une et indivisible; et, montés dans la mâture, se pressant sur les manœuvres, jetant leurs bonnels en l’air, agitant les pavillons, ils accompagnent de leurs vivats le retour des conventionnels à terre. Sur le port, Jeanbon et ses collègues trouvent les Montagnards brestois qui les accueillent des mêmes cris, les suivent en cortège enthousiaste jusqu'à leur domicile !. 2

Jeanbon et Prieur rentrèrent persuadés, ils l'écrivirent sans tarder le 18 vendémiaire au Comité de Salut public, que les équipages, même ceux des vaisseaux insurgés, étaient animés du meilleur esprit. « Ils ont été trompés, mais ils ne sont pas pervertis, et tous ils désirent la gloire de la République et l’abaissement de ses ennemis..; à la mer comme à terre, le vrai patriotisme est le partage des hommes peu fortunés qui servent la patrie sans prétention et sans orgueil »; l'insurrection a été motivée par un dévouement mai éclairé pour la République que les marins croyaient en danger, ils n’ont voulu rentrer à Brest que pour éviter au port et à l’escadre le sort du port et de la flotte de Toulon ; le plus grand nombre des officiers a vanté sa bonne conduite, tandis que le matelot « plus simple », a avoué sa faute, reconnu son erreur ; et Jeanbon admire « ce repentir si vrai, si naïvement exprimé ». Il suffira désormais d'éclairer le patriotisme des équipages pour éviler le retour des désordres; quelques officiers sont bons, mais il faut faire justice des traîtres ?. Tel est le premier jugement de Jeanbon sur les faits soumis à son appréciation.

Les quatre Représentants continuèrent l'enquête commencée par Bréard et Tréhouart. Ils joignirent au dossier formé par ceux-ci des rapports d’espions, des dénonciations souvent contradictoires, pro-

1. Lettre de Marc-Antoine Jullien aux rédacteurs de l’Anti-fédératiste (Lockroy,

Une mission en Vendée, pp. 31-36) et BB? 22, fol. 277. Arch. Marine. Cette même lettre de Jullien réfute une calomnie dun certain Bouvet de Cressé, sur lequel nous reviendrons, d’après lequel les Représentants se servirent du « canot du Roi magnifiquement orné ».

* 2. Prieur de, la Marne et Jeanbon au Comité de Salut public, 9 octobre, autogr. Jeanbon (AF17 298, Aulard, Actes du Comité de Salut public t. VII, p. 329); Rapport des Représentants envoyés à Brest, pp. 4 et 7, Rapport Jeanbon sur l’insurrection de l’escadre.

venant la plupart des gens de l’escadre et dictées les unes par le besoin de se disculper, les autres par la passion politique ou lintérêt personnel. Il faut signaler, par exemple, celle d’un lieutenant de vaisseau nommé Lucadou que nous retrouverons au cours de ce récit; originaire de Castres, sans doute de cette famille qui avait : été en relations autrefois avec Jeanbon, il s’empressa d’accuser, auprès de l’ancien pasteur au désert. devenu membre du Comité de Salut public, et ses supérieurs et ses rivaux, pour s'offrir cyniquement à remplir une des vacances qu’il escomptait. Parmi les autres dénonciations, il y en avait de précises et justifiées, beaucoup trop de vagues et d’absurdes, quelques-unes dont les auteurs gardaient l'anonyme! Jeanbon demanda également le journal de bord de Morard de Galles et ceux des capitaines ‘. Enfin, une lettre du souschef de la marine, Belval, vint lui prouver que les fédéralistes brestois avaient favorisé le 20 septembre, l’'embarquement en rade des députés girondins qui n’étaient pas partis le 20 août, Kervelegan restant seul en Bretagne. Sentant peser sur lui des soupçons, Belval, spontanément, écrivit aux Représentants le fait dans tous ses détails, sans oublier de charger pour se disculper les principaux meneurs du fédéralisme *.

L'instruction de Jeanbon fut donc laborieuse.. Elle fut sérieuse aussi, des documents recopiés ou annotés par lui existent encore pour ie prouver *. Le 23 vendémiaire (14 octobre), la commission aboulissait déjà à des conclusions précises, qu’une letlre des quatre Représentants expose au Comité de Salut public *. Le 1° brumaire, le rapport fut terminé. Le 5, les résultats en furent communiqués à Morard de Galles et aux autres intéressés. Tréhouart et Prieur partis pour d’autres missions ne le signèrent pas, mais ils n'ont jamais contesté leur collaboration à l'œuvre commune * et le rapport n’est d’ailleurs que le développement de la lettre de Tréhouart du 25 septembre, de la lettre des quatre Représentants au Comité de Salut public du 23 vendémiaire. L’écrit estintitulé: Rapport sur les mouvements qui ont eu lieu sur l'escadre de la République commandée par le viceamiral Morard de Galles et sur sa rentrée à Brest, fait aux Représentants du peuple auprès de l’armée navale par Jeanbon Saint- André. Jeanbon le présente donc sous la forme d’un récit à ses collègues. Les quatre conventionnels le firent imprimer, « d’abord pour nous-mêmes, ensuite pour l'opinion publique, enfin pour que la

1. Voy. BB‘ 20, et surtout, Observations sur l’affaire de Quiberon, ibid., folios 201- 203, que Jeanbon paraît avoir étudiées de près et qui sont d’un homme ‘instruit, et: folios 219-223, d’ailleurs anonymes. Sur Lucadou, voy. BB# 39, folios 13-15 et AF*u ‘64. Arch. nat. Ordre à l’amiral de remettre les journaux de bord et correspondances ministérielles, BB3 38, fol. 367.

2. Lettre Belval : Rapport Jeanbon, Pièces justificatives, p. 38. Voy. Guadet, t. I, P. 352: du Chatellier, Histoire de la Révolution, etc., t. IV, p. 115; Levot, p. 139.

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