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SON RAPPORT SUR L'INSURRECTION DE L'ESCADRE

agent des contre-révolutionnaires ou seulement un patriote alarmé sur le sort de son pays ? » Jeanbon se rallie à cette dernière hypothèse, tout en reconnaissant que « sa conduite est répréhensible, car il s’est érigé en orateur, il a provoqué la délibération de la force armée et la désobéissance aux chefs ».

Jeanbon signale ensuite la révolte en rade de Quiberon, caractéri-

- sée par les préparatifs d'appareillage. « Le général se conduisit avec sagesse dans cette occasion », et Saint-André mentionne la visite de Morard de Galles sur les vaisseaux insurgés. « Mais le général provoqua lui-même une assemblée délibérante composée d'officiers, de matelots, de soldats de chaque vaisseau pour statuer sur le parti qu’il y avail à prendre dans la circonstance. La force armée ne peut pas délibérer, c’est une vérité fondamentale, un principe essentiel sans l'observation duquel il n’y a plus de liberté. » En outre, un petit

. nombre de vaisseaux seulement exigeaient la rentrée à Brest, et même,

«en émettant leur vœu ils promettaient d’obéir: les plus entêtés auraient suivi l'exemple de la majorité si la fermeté alliée à la condescendance eût su manier les esprits. Le général eut de la condescendance, mais non de la fermeté. Il montra de la faiblesse et le conseil proposé par lui s’assembla sur son bord ». Dans ce conseil, le lieutenant Dubourg chercha à influencer les opinions, et, l’un des deux députés qui portèrent l'adresse à laquelle le conseil s'arrêta, le soldat Verneuil, est tout à fait suspect. Jeanbon raconte ensuite les nouvelles demandes de départ formulées après l'envoi des députés, l'appazeillage de la flotte, sa rencontre par Tréhouart, la seconde révolte en rade de Belle-Isle, agilation que Beaussard attribue « à l'espèce de mystère qu’on fit aux équipages des paroles et des sentiments du Représentant du peuple », enfin la rentrée à Brest. Jeanbon cite ensuite une déclaration de Landais : que des signaux inconnus auraient eu lieu à l’insu du général entre /a Côte-d'Or et le Terrible, et qu'à bord du commandant on aurait pu, à l’aide de ces signaux, empêcher devant l'ennemi la formation de combat de l’escadre sur trois colonnes, « réflexion qui est frappante », ajoute le rapporteur.

Suivent les conclusions à tirer de cette enquête. La première, d'ordre général, est qu’il faut épurer l’armée navale des nobles et des intrigants. Les autres visent les principaux acteurs des faits précédents.

. En ce qui concerne les généraux, Morard de Galles « a contre lui sa naissance et la méfiance de l’armée »; rien n’autorise à le soupconner de trahison « mais il est faible et irrésolu. On suppose que son capitaine de pavillon Bonnefous exerce sur son esprit un empire absolu et cet empire peut être dangereux »; il a commis une indiscrétion à propos de la croisière Landais ; «on l’accuse encore d’une prédilection très marquée pour les officiers issus de l’ancien grand corps, accompagnée d’un fond de mépris et de dureté pour les autres »; « dans la supposition que les faits énoncés par le contreamiral Landais relativement aux signaux » soient exacts, l’amiral se sera laissé abuser par des subordonnés. Pour le contre-amiral Lelarge,

il est de l’ancienne marine et de civisme douteux, la demande qu’il afaite d'envoyer une députation à Brest « n'annonce point un homme sûr et que l’on puisse employer avec confiance dans la circonstance présente ». Kerguelen, « noble de l’ancienne marine, ambitieux imbu des préjugés incompatibles avec les principes de la République », est «peu propre à la servir ». Landais se montre patriote, « ami sincère de la liberté il veut le bien », mais c’est un homme dont « la tête est . déjà affaiblie, qui croit que tous les actes d’incivisme sont autant de conjurations particulières dirigées DAS contre lui. défiant et soupconneux à l'excès, ..…; il offre sa démisssion, l’intérêt national exige qu’elle soit acceplée en rendant hommage à la pureté de ses sentiments ».

Quant aux subordonnés, Jeanbon retient l’accusation de signaux échangés entre le Terrible et la Côte-d'Or; comme « ce fait mérite d’être approfondi », le capitaine Bonnefous du Terrible, Daugier, major général de l’armée, « doivent être mis provisoirement en état d’arrestation ». Sur La Côte-d'Or ïl faut que Duplessis Grénedan soit traduit au tribunal révolutionnaire, el « que la Nation intimide par sa sévérité quiconque oserait servir sur les vaisseaux de la Nation, après avoir porté les armes contre elle »; Guignace, de Verneuil seront mis en état d’arrestation; Villeson, administrateur de la marine, « protecteur de Verneuil, et qui a fait embarquer sur /a Côte-d'Or les matelots provenant de la Bretagne », doit être aussi écarté ; « Beaussard à qui l’on n’a à reprocher que les élans d’un patriotisme mal dirigé, Beaussard, coupable par sa conduile mais non par ses principes, a suffisamment expié sa faute par une détention de plusieurs semaines » ; les matelots et canonniers fanatiques provenant de la Bretagne seront débarqués et mis en réclusion jusqu’à la paix. Sur le Tourville, trois officiers, Lebourg, Enouf, Leduc seront traduits, pour leur attitude dans l'insurrection, au tribunal révolutionnaire. Sur le Superbe, le capitaine Boissauveur « a eu l’impudeur de donner un bal à Quiberon » le lendemain du jour où on apprit la trahison de Toulon, il sera destitué pour « une preuve si authentique de son incivisme ». Sur le Northumberland, le capitaine Thomas qui a laissé dégrader une propriété nationale et dont le langage patriotique paraît peu sincère doit être également destitué; « et il Paurait été ou même quelque chose de plus , Sous l'ancien régime, pour le fait qui a eu lieu à son bord. » Sur la Bretagne, le capitaine Larichery, prévenu d’émigration, sera détenu « jusqu’à ce qu'on ait approfondi la vérité de ce fait ». Sur le Jean Bart, le capitaine Coëlnempren est accusé d’avoir favorisé le relâchement de la discipline, négligé l'exercice du canon, déclamé contre la Conventon, fait débarquer ce qu’il avait de plus précieux lorsqu'il devint probable qu'on allait se mesurer avec l'ennemi, et il s’est abstenu de désigner au ministre les officiers patriotes susceptibles d'avancement; il sera traduit au tribunal révolutionnaire. Des canonniers, matelots et soldats ont été arrêtés, car la discipline a été méconnue et la loi est la même pour tous. Mais, dans le nombre, il se trouve peu de.

cotées révolutionnaires, « car le matelot fait partie du peuple, il veut la liberté et l'égalité », il a été facilement trompé parce que son instruction avait été- négligée, « la chaleur dans la demande de rentrer à Brest n’est pas une preuve suffisante d'intention contre-révolutionnaire ». Un jugement éclaircira tous les doutes, et il faudra for-

mer l'esprit public parmi les marins.

En conséquence, un arrêté est pris le 1°" brumaire (22 octobre), qui en précise deux du 23 vendémiaire {14 octobre). Il destitue Morard de Galles et l'envoie auprès du Comité de Salut public et du Conseil exécutif, pour rendre compte de sa conduite. Il destitue également Lelarge, Kerguelen, Boissauveur, Thomas, Guignace et Villeson, traduit au tribunal révolutionnaire Duplessis-Grénedan, de Verneuil, Coëlnempren, Lebourg, Enouf, Leduc, maintient en arrestation Bonnefous, Daugier, Larichery, ce dernier jusqu’ à ce qu’il ait justifié de sa non- -émigration, libère le caporal Beaussard en lui enjoignant de se conduire à l’avenir avec plus de prudence et de circonspection, met en réclusion les matelots passés de la Bretagne sur la Côte-d'Or, accepte la démission de Landais, et nomme provisoirement contreamiral et commandant de l’escadre, le capitaine Villaret-Joyeuse qui arborera son pavillon sur la Côte-d'Or désormais nommée /a Montagne *.

Tel est le rapport rédigé par Jeanbon, et dont ne diffèrent point ses déclaralions postérieures sur la même question. La municipalité fédéraliste de Brest le déclarait, quelques jours plus tard, « semé de vérités frappantes », et y admirait « l'énergie de l’éloquence jointe à celle du patriotisme ? », mais l’éloge est suspect car celle municipalité avait beaucoup à se faire pardonner, et ce rapport a été l’objet comme celui du même Représentant sur la trahison de Toulon, de critiques sévères, même des démentis le plus catégoriques.

Observons d’abord qu’il ne faut pas y chercher un exposé méthodique et minutieux des événements. C’est même la raison pour laquelle nous avons dû faire nous-même cet exposé. Il y a peu d’ordre dans le récit, souvent Jeanbon se contente de simples allusions aux faits, par contre il s’étend longuement sur les circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi la croisière, et sur les individus qu’il juge mêlés à l'insurrection. L’explication de ceci nous est donnée par le titre même du rapport, il n’a pas été fait à la Convention nationale et au public, mais aux trois collègues de Jean-

: bon qui étaient déjà au courant des péripélies de l'affaire et qui vou-

1. Rapport Jeanbon et Registre III de correspondance des Représentants du peuple. Arch. commun. Brest. W 311. Arch. nat. Jeanbon et Bréard au Comité de Salut public le 2 brumaire, déjà cité. BB* 22, fol. 399, BB‘ 20, fol. 257-258, 232, 242. Arch. Marine. Le commandement de l’amiral cesse le 26 octobre (5 brumaire). BB# 20, fol. 42 ; le Comité de Salut publie approuve sa destitution le 8 brumaire (AF1 268). Beaussard fut renvoyé finalement dans sa commune à la suite de sa turbulence (BB* 20, fol. 84-87. Réponse de Jeanbon à la dénonciation des citoyens de la commune de Brest).

2. Brest, 14 brumaire (Délibérations du conseil municipal de Brest, t. I, p. 20).

laient seulement être éclairés sur les incidents et les personnages qui l'avaient déterminée ; il fat envoyé au Comité de Salut public et

au ministre, mais postérieurement, et alors que le gouvernement avait déjà en mains lui aussi des éléments d’information : les procès-

verbaux et lettres de l'amiral et de Tréhouart. La Convention le recut le 15 brumaire, mais si elle eût voulu des explications le Comité de Salut public et Dalbarade étaient là pour lui en fournir. Étant données les circonstances, on ne peut faire au rapport de Jeanbon le reproche d’être obscur et de manquer d’ordre.

Reste à le juger au fond, et pour le faire avec quelque autorité, il faut ajouter aux documents que Jeanbon insère comme pièces justifi-

catives le reste du dossier qu’il a consulté, dossier qui, examiné à nou-

veau quelques mois plus tard par un tribunal révolutionnaire établi à Brest, figure maintenant aux Archives de la marine. Il faut y joindre celui des accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire de Par$s, et comparer le tout aux allégations contraires de Morard de Galles, de Kerguelen, aux apologies publiées en l’an II par les marins détenus encore à ce moment pour l’affaire de Quiberon‘, à la dénonciation des citoyens de la commune de Brest contre Jeanbon parue à cette même époque, et au rapport présenté par Marec au nom du Comité de Salut public thermidorien le 13 ventôse de l’an III (3 mars 1795). On doil tenir compte aussi de l'agitation fédéraliste et de l'impression qu’elle avait produite sur Saint-André. Malheureusement, les pièces conservées au Ministère de la marine sont rongées par le feu ou rendues illisibles par l'humidité, elles ne donnent par suite aucune impression nette; il semble bien aussi qu’elles soient incomplètes, mutilées par le tribunal révolutionnaire de Brest en l’an III pour dissimuler l’acharnement avec lequel il

instruisil derechef cette affaire, ou par les thermidoriens pour sup-

primer les preuves des menées girondines, ou par Kerguelen revenu au ministère. La dénonciation des citoyens de Brest et les pamphlets des détenus, le rapport de Marec, personnage qui s'était compromis dans le mouvement fédéraliste du Finistère et montra d'autant plus de violence contre la Terreur en l’an III qu’il avait été muet et tremblant devant elle en l’an II, l'ouvrage de Kerguelen où il essaie de se justifier sont lous des écrits de circonstance dont il est bon de se défier. De nos jours l'affaire de Quiberon a été étudiée généralement par des marins qui ne se sont adressés qu'aux documents du Minis-

tère de la Marine, et ont trouvé fort mauvais que des conventionnels :

se soient permis de frapper des officiers de marine, ou bien par de fervents admirateurs de la Gironde, des Bretons dont les ancêtres furent les parents, les amis des fédéralistes brestois : c’est pourquoi Guérin et le capitaine de vaisseau Chevalier, les histoires de Du Chatellier et Le Guillon Penanros nous paraissent manquer de l’im-

partialité nécessaire ?. Mais il y a un écrit sincère, bien qu'il soit

1. Déjà citées en note à propos de chacun d'eux, les voir encore au ch. xxr. 8 Levot, impartial d'ordinaire, s’abstient ici de tout jugement.

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