ARRIVÉE DES VAISSEAUX RAPATRIÉS DE TOULON
le 2 pluviôse (21 janvier 1794) ‘. Fichet seul était vraiment compromis par son imprudence du 24 vendémiaire el par une lettre, très vague d’ailleurs, du capitaine Bouvet. Les autres paraissent bien innocents et moururent sans avoir rien compris aux imputations du tribunal ?. Bouvet faillit partager leur sort. Jeanbon voulait l'envoyer au Comité de Salut public, bien que Lucadou, personnage peu estimable pourtant et son successeur au commandement du Patriote, eût écrit en sa faveur au Représentant *. Une fièvre putride qui le minait épargna au malheureux officier la fin misérable de Fichet et Lécluse, et à Jeanbon une cruelle erreur. Les officiers incarcérés attendirent, comme ceux qu'avait fait jeter en prison l'affaire de Quiberon, le tribunal dont Saint-André sollicitait de la Convention l'établissement ‘. Furent seuls remis en service Gohet- Duchesne, lieutenant de vaisseau qui s'était opposé de son mieux à l'entrée des Anglais dans Toulon, et un chef de timonerie *. Jeanbon n'avait aucun doute sur le bien fondé de ses décisions dans cette affaire. On le voit par un arrêté qu'il prit au mois de thermidor suivant, dans son séjour à Toulon f. Un an et demi après l’arrivée des vaisseaux ponentais à Brest, accusé par la réaction thermidorienne pour sa conduite à leur égard, le Représentant répondra que les officiers rapatriés, ayant laissé perdre toute une. escadre, devaient passer en jugement 7. Jeanbon ajoutera : «Officiers de Toulon, rendez grâces à votre destinée qui vous a conduits à Brest.
1. Comme ayant « participé à une conspiration par laquelle l’entrée du territoire français a été facilitée aux ennemis de la République » (W., 313).
2. Bouvet aux Représentants le 12 octobre : Fichet, durant la traversée, lui a montré quelques cahiers où les Toulonnais essayaient de justifier leur conduite (W., 313). Fichet est aussi accusé par des timoniers d’avoir essayé d’effrayer Bouvet le 27 août
en lui faisant peur des Toulonnais et d’avoir voulu tromper Saint-Julien sur les vrais
sentiments de l'équipage du Commerce de Marseille. Il nie tout (W. 313), Étienne Fichet avait trente-trois ans. Pour l'enseigne Lécluse, un témoin dit que le domestique d’un officier rallié aux Toulonnais lui a dit que Lécluse trahissait, le domestique en question ne sait rien. Lécluse (Jean-Marie, 28 ans) prétend au contraire avoir été incarcéré par les sections et s'être évadé (ibid.). Quant aux canonniers, les juges leur demandent pourquoi leur vaisseau n'a pas résisté, ils répondent qu’ils ont suivi les ordres de leurs chefs, un d'eux dit « qu’il ne connaissait rien à tout cela et qu’un seul homme ne pouvait rien faire contre tant d’autres », à un autre on demande simplement « s'il a eu connaissance de l'entrée des Anglais » (ibid.).
3. Jeanbon au Comité du Salut public, 9 brumaire, déjà cité; lettre de Lucadou : « le départ du citoyen Bouvet a été un coup de poignard pour son équipage, les larmes qui coulaient de leurs yeux ont fait son éloge » (25 vendémiaire. Arch. commun. de Brest, correspondance des chefs de service avec les Représentants).
4. 51 de l’Entreprenant et du Patriote, 18 de l’Orion furent enfermés au château de Brest. M. Cottin (p. 206) croit que tous ceux de /’Orion furent libérés, nous verrons (ch. xv) qu'il n'en fut rien.
. 5. AFn, 296. Gohet-Duchesne, ancien maître, devenu officier en 1791, lieutenant, commandant l’Arthuse, frégate de Toulon, en 1793, avait réussi à protéger avec deux frégates un convoi contre toute la flotte anglaise (Guérin, op. cit., p. 300).
6. Le 21 thermidor : des marins embarqués sur l’Orion, ceux-là seuls recevront ce qui leur est dû de leur solde jusqu’au jour de la trahison de Toulon, qui ont été jugés dignes de servir encore la République après leur arrivée dans les ports de l'Océan (BB4, 30, fol, 182).
fe Réponse à la dénonciation des citoyens de à commune de Brest,
Où sont vos camarades de l’Apollon? » Effectivement, l'état-major dé l'Apollon, et celui de la bagarre le Pluvier venue à sa suite à Rochefort, furent traduits par les conventionnels Laignelot et Lequinio, devant un tribunal révolutionnaire qui guillotina cinq lieutenants, trois enseignes, deux aspirants, le chirurgien major de /’Apollon et un certain nombre d'officiers mariniers, de matelots et de soldats ‘. À la vérité, la culpabilité de quelques-uns de ces condamnés paraît plus probable que celle des inculpés envoyés par Jeanbon à Paris. Elle est moins démontrée par les aveux plus ou moins authentiques et plus ou moins explicites qu'ont prêtés à l’un des condamnés, le lieutenant Crassous-Medeuil, Laignelot et Lequinio, ou par le témoignage de Lebret d’Imbert, en 1814, que par celui des thermidoriens brestois, qui en l'an III mentionnent l'existence par-mi les inculpés de Rochefort d’un président des sections de Toulon ?. La présence de royalistes toulonnais sur / Apollon serait une présomption
que la sévérité de Jeanbon à l'égard du Patriote et de l’Entreprenant-
était assez justifiée.
L'affaire des vaisseaux de Toulon, venant après les événements de Quiberon, paraissait confirmer l'hypothèse d’un complot tramé pour livrer à l'Angleterre notre marine de l'Océan *. Les réformes projetées par Saint-André et ses collègues n'en devenaient que plus urgentes. Aussi, tandis que se poursuivait l'enquête sur /’'Orion, l’Entreprenant el Ze Patriote, l'épuration continua sur l’escadre.
Nous n'avons pu suivre ce travail dans tous ses détails +. Néan-
1. Lequinio, Laignelot, au Comité de Salut public le 8 frimaire (Aulard, Actes du Comité de Salut publie, t. IX, p. 33). ;
2. Voy. l'aveu de Crassous rapporté par Lequinio et Laignelot dans Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 33. Pétition de M. d’Imbert à Louis XVIII en 1814 : « les ofliciers qui furent expédiés à bord des “quatre vaisseaux sous les ordres du contre-amiral Bouvet étaient chargés (et principalement ce digne amiral) de ramener l’esprit des marins aux principes de la monarchie légitime et de préparer un grand mouvement sur toutes les côtes de l’ouest de la France » (BB, 838). Le témoignage des Brestois est BB3, 20, fol. 24. L'acte d'accusation de Victor Hugues, accusateur au tribunal révolutionnaire de Rochefort, daté du 29 brumaire (7 pp. gr. in-4°, Bibl. commun. de Marseille), semble spécieux contre plusieurs. Ajoutons que M. Cottin (op. cit., p. 202) croit à l'innocence des ofliciers de l’Apotlon.
3. « Considérant que les habitants de Brest ont été accusés d’avoir voulu livrer le PORTE Net et qu’on a fait servir à l’appui de cette inculpation l’arrivée des vaisseaux de la République, Le Patriote et l’Entreprenant » (adresse des RICE de Brest du 17 brumaire an III. Biblioth. du port de Brest).
4. Nous n'avons eu, nous le répétons, qu’un très petit nombre de dossiers d'officiers en communication au ministère de la marine. D’autre part, nous n’avons retrouvé qu'une partie des arrêtés relatifs à cette épuration et ce fait s'explique par leur présence aux Archives de la guerre, preuve du désordre qui a présidé à la répartition de ces documents dans les dépôts publics.
moins, on s'en rend compie assez nettement. Les Représentants opé-
rèrent avec méthode : « tous les hommes suspects n’ont pu nous être connus dès le premier jour ........, mais à mesure que la vérité se développe à no$ regards, nous continuons d’élaguer les branches parasites qui s'étaient attachées à l'arbre de la liberté pour l’étouffer !. » Chaque poste devenu vacant était aussitôt pourvu d’un nouveau titulaire. Les Représentants commencèrent par les grades supérieurs, et ils étaient arrivés aux nominations d’enseignes et d’as-
pirants quand Jeanbon dut quitter Brest. Ce fut Bréard, resté seul, qui
compléla la liste. « Les partisans dangereux de l’ancienne monarchie et de l’ancienne marine », c’est-à-dire les officiers nobles et du grand corps furent écartés; la loi d’ailleurs l’exigeait, et ils étaient devenus trop suspects aux marins. « L'opinion publique repoussait avec indignation la caste perfide qui causait tous nos maux, vous-mêmes, dit Jeanbon aux équipages, vous nous demandiez des chefs pris parmi vos égaux et vos frères. ? » Mais pour certains officiers Jeanbon nese décida pas sans regrets à appliquer la loi : il écrivait du capitaine Bruix : « c’est un homme capable dont la conduite, depuis la Révolution, a été constamment bonne et qui est pauvre * »; même, pour Dordelin, pour Villaret-Joyeuse, il viola la loi en faveur du mérite. Jeanbon écarta aussi les officiers fédéralistes et suspects, qu’ils se fussent compromis ou non dans l'affaire de Quiberon. D’autres, de santé affaiblie, furent autorisés à débarquer. Dans la suite, le Représentant, mieux éclairé, rappela au service plusieurs de ceux qu’il avait frappés “. La loi contraignait les officiers destitués à se retirer, sous surveillance, à vingt lieues des côles : Saint-André permit cependant aux capitaines Trinqualéon et Bruix de rester à Brest, il
1. Jeanbon au Comité de Salut public, 10 brumaire (31 octobre), (BB, 38, fol. 406,
Aulard, Actes du Gomilé de Salut public, t. VII, p. 151). : 2. Jeanbon au Comité, 10 brumaire; proclamation de Jeanbon du 6 brumaire aux marins (Collection des arrélés pris par le républicain Jeanbon Saint-André, Représentant du Peuple à Brest, concernant la marine de la République française, depuis le 21 vendémiaire jusqu’au 21 floréal de l’an second de la République française une el indivisible, Brest, Gauchlet, an II, 163 pp. in-8, collection Em. Forestié, Montauban, voy. l’Introduction).
3. Jeanbon et Bréard au Comité de Salut public, 9 brumaire (Registre LIL de correspondance des Réprésentants. Arch. commun. de Brest). Bruix (le baron de), né en 1759, à Saint-Domingue, volontaire, garde-marine en 1778, prit part à la guerre d'Amérique, enseigne en 1781, lieutenant en 1786, membre adjoint de l’Académie de Marine en 1789, lieutenant de 2° classe en 1791, capitaine en 1793, réintégré en l’an III comme major général de l’escadre de Villaret, contre-amiral en 1796, ministre de la marine en 1798, vice-amiral en 1799, prit part au 18 brumaire, amiral en 1801, commandant la flottille de Boulogne, mort en 1805 (Gloires maritimes, Elat de la marine de 1790, liste de 1791).
4. Jeanbon et Bréard au Comité de Salut public, 23 vendémiaire, déjà citée, Arch. nat., AFit, 296; Marine, BB3, 32, fol. 384. Guerre : Armée des côtes de Brest, Observations présentées au Comité de Salut publie le 15 frimaire an II, par les députés extraordinaires de la commune de Brest (BB3, 20, fol. 23). Réponse de Jeanbon à la dénonciation des citoyens de la commune de Brest. Trinqualéon ou Trinqualléon (Batz de), lieutenant du 1*" mai 1786, chevalier de Saint-Louis sur l'Etat de 1790.
sollicita même du Comité de Salut public, pour le dernier, « quelques
secours en forme de retraite t ».
Avant de procéder aux remplacements, le délégué du Comité de Salut public pria ses collègues du Comité de faire surseoir par le miuisire à toute nomination et de suspendre l'exécution de la loi du 7 octobre. Cette loi, qui confiait l'élection des ofliciers aux marins, on se souvient que Saint-André en avait demandé le vote depuis le mois de février. Mais les temps étaient changés. « Cette mesure, bonne
en principe et qui aurait produit les plus heureux effets il y a nn an,
nous paraît inconvenante dans les circonstances. Les équipages sont encore engoués de plusieurs officiers. — Le ministre ne fera aucune nomination que vous n ’ayez épuré tous les grades jusqu’à fond de cale, ainsi agissez fièrement », lui fut-il répondu ?. Les Représentants eurent donc les coudées franches. Ils dressaient les listes de nominations, le Comité de Salut Dos les sanctionnait, le ministre envoyait les brevets *. :
Jeanbon déclara ne vouloir nommer « que des sans-culottes ». D'ailleurs, proclamait le Comité de Salut public, « le peuple ne doit confier le commandement qu’à des hommes nés dans son berceau sacré, pauvres, vertueux “ ». Mais Jeanbon voulut en même temps des
officiers capables. Il exigeait des états-majors autant de talents que de :
républicanisme, dans sa correspondance il insiste également sur ces deux conditions aussi essentielles l’une que l’autre. Quelques mois plus tard, il écrira au Comité de Surveillance de Lorient : «le patriotisme va devant tout, c’est une maxime incontestable, mais à la mer il doit être accompagné d’une habileté et d’une expérience suflisantes....….; à Toulon, on disait qu’il n’était pas nécessaire de savoir lire et écrire pour commander, et l’on donna les vaisseaux à des maîtres ineptes qui ont été lâches el perfides en proportion de leur ignorance * ».
Toutefois le Représentant dut avouer que le choix était difficile‘. Le nombre des candidats susceptibles des hauts grades et patriotes, nombre déjà très restreint lors de l’établissement de la liste Théve-
nard en 1791, était maintenant extrêmement faible. L'émigration continue, la trahison de Toulon, la mise en détention des officiers
1. Jeanbon et Bréard au Comité de Salut public, 9 brumaire Réponse à la dénon- .
ciation des citoyens de la conimune de Brest.
2. Jeanhon et Bréard-au Comité, 23 vendémiaire, déjà cité. Le Comité à Jeanbon et Prieur, 30 vendémiaire, déjà cité.
3. Les Représentants au Comité de Salut public, 4 brumaire (AF1r, 294, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VII, p. 14; les Représentants à Dalbarade, 2 brumaire (BB, 38, fol. 397). Dans les listes de nominations qu’ils ont dressées, les ofliciers nommés par un même arrêté au même grade sont classés dans l’ordre où leurs noms se suivent sur l’arrêté.
4. Les Représentants au Comité de Salut public, 4 brumaire, déjà cité. Minute de brumaire d’une lettre du Comité de Salut public à Jeanbon et Bréard (BB?, 11, fol. 153).
5. Brest, 21 ventôse (AF171, 298). Voy. toute la suite du récit, et notamment cha-
pitre xvi Jeanbon tenant tête à la Convention qui veut nommer capitaine de vaisseau un officier peu instruit.
6. Lettre des Représentants, 83 vendémiaire au Comité de Salut public. Rapport des Représentants envoyés à Brest, p. 10,
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