‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 476 sur 889 · BB3 22, fol · texte numérisé non relu

BB3 22, fol

4. Les Représentants au Comité de Salut public, 22 brumaire, déjà cité, Van Stabel partit le 26 brumaire (Bréard à ses collègues à Rennes le 27, AF11 277),

habitants. L’escadre présente pour la première fois depuis bien longtemps le spectacle de l'accord des esprits et des volontés. Officiers et équipages, rapprochés par une commune origine et une même éducation, tous également sortis du peuple, confondent dans leur cœur l'amour de la République et celui de la patrie, la Montagne et Ia France, et ainsi que l’ont souhaité les conventionnels, ils deviennent semblables aux soldats de nos armées : ils se pressent autour des ‘ Représentants quand ceux-ci viennent à bord, ils leur adressent la parole en les tutoyant suivant la mode qui commence à se répandre, et sans embarras comme sans familiarité déplacée ‘; ils véuèrent dans Jeanbon et ses collègues la Convention, ils les regardent comme

des protecteurs et des guides qu’elle leur a donnés ; enthousiastes de

la liberté, ils ont le plus profond mépris pour des ennemis qui s’abaissent au point de combattre le peuple qui la révèle au monde. La République montagnarde est pour eux l’objet d'un culte. Tout la leur rappelle : la cocarde qu'ils portent, l'habit des officiers aux couleurs nationales, le nom de leur navire ; mille voix leur parlent d’elle : les journaux et les bulletins de la Convention, les proclamations des Représentants, les instituteurs établis à bord des vaisseaux, et, quand ils descendent à terre, les orateurs au club, les fêtes civiques, les représentations théâtrales, cérémonies et rites de cette religion nou-

velle. Nous les verrons, avant de livrer le combat, groupés autour du.

capitaine entonner avec lui la Marseillaïse, et, agenouillés, invoquer la liberté; pour elle, ils se sentent l’âme des missionnaires, rêvent de faire entendre aux satellites des despotes de gré ou de force l’évangile républicain ?. Et si l'on songe que naguère beaucoup

parmi ces hommes adoraient une religion dont la Révolution s'était

fait une mortelle ennemie, révéraient un roi que la Révolution avait décapité, si l’on songe que tous étaient éperdus de méfiance, criaient

1. Le Comité de Salut publie emploiera officiellement le tutoiement dans sa correspondance le 10 brumaire{Aulard, Actes du Comité de- Salut public, t. VIH, p. 146).

2. Renaüdin, félicité par À capitaine anglais Oakes, pour sa conduite au 13 prairial, répondra : « Éloignez, je vous prie, d’un vrai républicain les louanges que vous voulez bien faire sur la manière dont je me suis comporté à l’affaire dernière » (Jal, Dictionnaire historique, p. 1051). Pevrieu, lieutenant, commandant {a Pomone, fait prisonnier au combat de l'ile de Batz (voy. ch. xvun), affecte de se promener dans Londres, « toujours en grande tenue de l’uniforme de la marine de la République » et se comportant « avec la fierté d’un républicain environné d'esclaves » (BB# 36, fol. 88). Voy. un type curieux d’oflicier de ce temps d’après la correspondance du lieutenant Barré (BB 19, fol. 249, 256-262), et au chapitre x1x une lettre de Bompard à Jeanbon. Nombreux dons patriotiques d’ofliciers et d'équipages (Procès-verbal de la Convention, t: XX VII, p. 116,135, 15251. XXX, p.235; 1. XXXI;p. 329; 1. XXXIX; p. 19; Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. X, p. 581; parmi ces dons, un d'Ernest Hamelin le futur amiral, enseigne entretenu sur l’Entreprenant. Quantité d'adresses patriotiques. Voy. toute la suite du récit. Sur leur attitude dans la bataille, voy. BB+ 36, fol. 112-120, et le combat du 13 prairial. Cf. le Rapport fait au nom du Comilé de Salut public sur lu siluution politique de la République, le 27 brumaire, par Robespierre : « Dût l’Europe entière se déclarer:contre vous, vous êtes plus forts que l’Europe. La République française est invincible comme la raison; elle: est immortelle comme la vérité » (Buchez et Roux, t. XXX, p. 243) et l'attitude des soldats aux. armées dans les livres de M. Chuquet.

PORN NU Pen

à la trahison et n’osaient rester au large, nous comprendrons la portée de l’œuvre accomplie par Jeanbon et ses collègues sur l’escadre, l'utilité de l’épuration qu’ils ont pratiquée, l’action de leur apostolat démocratique.

. Même spectacle dans l’arsenal et en ville. Le peuple y est également prépondérant, il a foi lui aussi dans la Convention nationale : dans les papiers publics, à la congrégation de Recouvrance et au club, il lit et entend répéter qu'elle veut son bonheur ; il voit qu’au profit de la démocratie l’Assemblée multiplie les mesures contre laristocratie de naissance et l’aristocratie de fortune, et les Représenlants à Brest l’entretiennent dans cette conviction par la confiance qu’ils lui témoignent, par leurs actes contre la bourgeoisie fédéraliste. Le peuple suit donc les conventionnels, docile à leur parole, à la prédiction véhémente de leur état-major de clubistes, et l’enthousiasme gagnant des uns aux autres, de l’escadre aux chantiers et des chantiers à la ville il n'y a plus que ferveur républicaine et rivalité de tous pour servir la République. ;

Précisément la République les appelle tous à la servir, ili ne $e trouve presque plus d'ouvriers qui ne travaillent pour elle, ta manufacture de toile à. voiles, les ateliers de réparations d'armes réclament les bras qui ne sont pas employés à l’arsenal. Les détaillants même sont attachés à leur commerce, dispensés de la première réquisilion : ordre aux boulangers de pétrir et cuire du pain, aux bouchers de garnir leur étal ‘. C’est la main mise par l’Élat sur une population entière. Chacun a sa lâche fixée dans cette fourmilière humaine. Et cette tâche l'Élat leur en fixe la valeur, la rémunère suivant un tarif déterminé. Les marins recoivent une solde, les ou- vriers un salaire, les débitants et détaillants ne peuvent vendre audessus des prix édictés par le tarif du maximum. L'État les nourrit aussi. Les marins et soldats, les officiers de l’escadre recoivent des vivres, les ouvriers de l’arsenal une ration de pain en décompte de leur solde ou de leur paie; quant aux autres subsistances, les stocks provenant soil des réquisilions opérées chez les particuliers et dans les campagnes, soit des cargaisons des prises, sont versés dans les greniers de la ville et de la marine, ils constituent une réserve commune sur laquelle les Représentants cèdent au commerce local la quantité nécessaire aux besoins journaliers, et les détaillants en opèrent la vente sous la surveillance des officiers municipaux ?. La “République se charge même d’instruire, de divertir le peuple de Brest et les ouvriers ou marins par le club, les journaux, les instituteurs, le théâlre, les fêtes civiques. L'État assure donc à chaque citoyen son gagne-pain, pourvoit à tous ses besoins matériels, intel-

1. AFn 102; Registre I d’arrêtés des Représentants du peuple (Arch. commun, ; Brest). - d 8 AFI5 102; Registre I d’arrêtés des Représentants du peuple. Général B. Bernard, Les colons à Brest en:1794, France maritime, t. Il, p. 397; sous ce pseudonyme se cache un contemporain, parfois mal informé des faits (l’article a paru

en 1857), mais donnant une impression générale exacte.

lectuels et moraux, et en échange lui prend son temps et son travail, La République s'empare de l'individu tout entier, s'impose à lui du matin au soir, acquiert ainsi sur lui. une action prodigieuse, et cette organisation ira en se perfectionnant sans cesse, nous la retrouverons plus forte et de fonctionnement mieux assuré dans quelques mois.

Aussi la vue de Brest en l’an II est vraiment extraordinaire. Dans

ce port étroit et encombré, dans cet arsenal où s’entassaient les matériaux et où se poursuivaient simultanément tant de travaux, dans cette ville qui étouffait entre des remparts trop resserrés, où seules deux grandes rues traçaient de larges couloirs au milieu d’un chaos de pelites maisons basses et où grouillait une population grossière et bruyante ‘, il régnait pourtant un ordre relatif, car tout était réglé. Au matin, les habitations se vidaient, le coup de canon de la Diane appelait chacun à sa tâche, « le port fourmillait de travailleurs et d’embarcations », et « un mouvement rapide, bruyant, continuel dont tous les actes s’enchaïnaient » s’établissait dans les magasins, les bureaux, les chantiers ; en ville, à la porte des commerçants, se formait la queue des ménagères sous la surveillance d’un membre de la municipalité, « l'officier civil jetait un coup-d’œil sur la quantité de la chose à vendre et sur le nombre des acheteurs, puis il disait « à chacun tant », on recevait son lot, on payaïit et on s’en allait. Les cordons bleus s’en désolaïent et aussi de ne pouvoir disputer sur les prix et sur les qualités, mais la langue de ces commères était paralysée par la terreur ». Le soir venu, le son de la cloche du port annonçait la cessation du travail pour les équipes de jour, l’arsenal rouvrait ses portes : « douze à quinze mille hommes s’élançaient hors des grilles en courant comme des écoliers échappés », la ville se repeuplait soudain, une multitude effervescente remplissait les rues, elle se déversail en parlie dans les galeries de la salle de spectacle pour voir le Jugement dernier des Rois ou tel autre drame révolutionnaire, ou pour entendre les orateurs accoutumés des séances publiques de. la Société populaire, d’autres s’entassaient dans les cabarets et guinguettes, insuffisants à les contenir et dont les tables débordaient jusqu’au milieu de la chaussée; Brest devenait une immense tabagie ?, au cabaret dans %e tumulte et les

1: Cambry, Voyage duns le Finistère, t. IT, pp. 94-100 et 125.

2. Cambry, B. Bernard, op. coût. ; Moreau de Jonnès, Aventures de guerre sous le Consulat et l’Empire. Paris, 1858, 2 vol. in-8, t. I, p. 175. Lettres diverses des Représentants, notamment du 30 vendémiaire au Comité de Salut public (A Fr 102, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VILL, p. 542), Les Mémoires d’un sansculotte bas-breton, par Emile Souvestre. Paris, 1841, 3 vol. in-8, roman historique d’après les récits du temps, ne donnent que l’impression du silence et de la Terreur et ils omettent l’activité du port, de l’arsenal et de la population ouvrière, c’est qu'ils ont été composés d’après les souvenirs de la population bourgeoise. M. Espinas écrit à propos de la Terreur : « les pauvres, ceux du moins qui n’étaient pas enrégimentés ni soldés, n'étaient ni plus heureux de cet état de choses, ni plus attachés à sa conservation. À aucun moment de notre histoire ils n’ont plus souffert » (La philosophie sociale du xvine siècle et la Révolution, p. 181), et avant : « le sans-culotte ne fait que de la politique et vit au jour le jour... il a les poches garnies, se nourrit aussi bien que possible » (p. 179). On voit qu’à Brest les pauvres sont tous enrégimentés,

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cris, les esprits s’exallaient comme à la Société populaire, et, parfois l'annonce de quelque mesure terroriste faisait éclater cette foule d’une joie sauvage. Le 29 vendémiaire (20 octobre), les municipaux étant venus au théâtre annoncer la mort de Marie-Antoinette, les assistants coururent à la place dite des Triomphes du peuple, pour entonner la Marseillaise au pied de l'arbre de la liberté, puis un bal fut organisé, tandis que s'illuminaient les maisons, et au lendemain matin une salve tirée par les canons de l’escadre associa l’armée navale aux impitoyables démonstrations des montagnards brestois !. EE Un pareil spectacle évoque des rapprochements étranges. Cette ville où chacun a sa vie réglée par la loi fait songer à la Salente de Fénelon, aux missions des jésuites du Paraguay, aux républiques de

l’antiquilé telles que se les figuraient les révolulionnaires, et ces Représentants qui astreignent chaque citoyen à une tâche déter-

minée, qui réquisitionnent le superflu de l'individu pour le répartir proportionnellement entre tous les membres de la communauté et emploient tous les citoyens au service de l’État, nous apparaissent comme les organisateurs d’une cité collectiviste pareille à celle que souhaitent les socialistes de nos jours. Jeanbon a-t-il voulu réaliser l'utopie de l'archevêque de Cambrai ou la Sparte de Lycurgue pour lesquelles nous connaissons son admiration très vive, ou ce système des Jésuites de l'Amérique du Sud sur lequel le xvirie siècle s’est attendri? A-t-il rêvé de faire de l’État l’universel patron comme le

emandaient, à la fin de juillet, ses électeurs de Montauban? Rien ne

prouve qu'il ait obéi à des considérations théoriques et à un plan d'ensemble, sinon à son insu el cédant à la suggestion d’inconscientes réminiscences. Aucun exposé de doctrines socialistes ne précède les différents arrêtés que nous avons signalés et ne leur sert de considérant ?. Les mesures prises par le Représentant du peuple,

esprit essentiellement pratique, avaient pour but des résultats pra-

tiques. Jeanbon et Bréard voulaient assurer à la classe populaire la

soldés dans les ateliers, ne font pas que de la politique et souffrent moins qu’à d’autres moments de notre histoire. Voy. le chap. xvir et, pour la situation des ouvriers de Montauban, le ch. x1x.

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