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Lettre du 30 vendémiaire au Comité de Salut public

2. Se rappeler l'éloge fait par Jeanbon du plan de Fabre d'Églantine, plan aux allures collectivistes et qui ne visait qu’à approvisionner les armées, le 30 janvier 1793, aux Jacobins. On relève dans les actes des Représentants du peuple en mission, quantité d’aphorismes à caractère socialiste. Bréard, dans une proclamation lancée avant l’arrivée de Jeanbon à Brest, s’écrie : « Magistrats du peuple, dites aux propriétaires et aux cultivateurs que leurs récoltes sont une propriété nationale et qu’ils n’en sont que les dépositaires » (Levot, p.125). Cf. Lindet et Oudot, « tout cultivateur doit se regarder comme un dépositaire des subsistances de la République en réquisition perpétuelle »; mais nulle part, de système socialiste. Cf. l'ouvrage de M. A. Lichtenberger à qui nous empruntons la phrase de Lindet et Oudot (Le Socialisme el la Révolution française, Paris, 1899, in-8, p. 117), sur la faible portée de ces aphorismes. Le Comité de Salut publie, le 19 brumaire, se déclare peu partisan de la mise en régie des manufactures, la production, dit-il, s’en ressent (Aulard, Actes dw Comilé de Salut public, t. VIII, p, 306).

satisfaction de ses besoins, et d’autre part, la fairé contribuer à la défense nationale en l’attachant à là réfection de l’escadre, en obtenant d’elle la plus grande somme de travail possible. Habitués aux procédés étatistes de l’ancien régime en matière de subsistances el d'organisation du travail, ils se trouvaient, qui plus est, à Brest, c’està-dire dans un port de guerre où de tout de temps une grande partie de la population avait vécu du travail donné par l'État et sous les ordres de l'Etat ; vu les circonstances, ils poussaient ce système jusqu’à ses dernières conséquences. Ils ‘créaient de la sorte une forme d'État collectiviste, mais sans y penser, et après l’avoir créée ils ne l’ont peut-être jamais considérée comme telle !.

Mais, dira-t-on, que deviennent dans tout ceci les principes indie dualistes de Saint-André ? Ne supprime- t-il pas à Brest toute liberté pour l'individu ? Sans doute, mais il reste fidèle à ses principes, il a simplement recours à Fintervention de l’État pour les appliquer. Ne l’'avons-nous pas vu tantôt étatiste, tantôt individualiste dans ses procédés? Comme les Jacobins qui voulaient despotiquement une constitulion populaire, comme les administrateurs de l’ancien régime et les partisans du despotisme éclairé, il assure le développement des individus par l’action de l’État, c’est à l’action de l’État qu'il a recours pour procurer à tous dans Brest l'égalité, le travail et le pain. Il agit aussi sous l'empire de la nécessité, en homme de zouvernement qui juge essentiel de réaliser au profit de l'Etat, pour reconstituer la. marine de la République, le concours de tous les sentiments, de toutes les volontés, de tous les efforts, de toutes les ressources ?.

Ce tableau du Brest de la Terreur ne serait pas complet si l’on n’y faisait point figurer les hommes sous la direction desquels s’agite cette foule toujours en émoi et toujours en travail. C’est, groupés autour des Représentants du peuple, l'état-major des clubistes : officiers de marine, employés de l'administration, agents politiques, tous ardents à soutenir le nouveau régime et auxiliaires énergiques,

1. Du Chatellier, un des historiens de la Révolution à Brest, a entrevu ce caractère de la cité brestoise sous la Terreur et écrit à ce propos : Un essai de socialisme 17983- 1794-1795 ; réquisilions, maximum, assignats (Paris, 1857, in-8), mais son ignorance des questions sociales, son parti-pris de réaction dans cet ouvrage, le plus faible de sa vieillesse, font que son livre n’est qu’une diatribe vague et une satire des procédés de la Terreur en général, et non une étude du Brest socialisé.

2. Cf. les arrêtés du Comité de Salut public du 14 et du 22 frimaire contre les rébellions d'ouvriers (Aulard, Actes du Comité de Salut publie, t. IX, p. 147, 150), ils sont identiques aux mesures de l’ancien régime (voy. Sauzet, Essai historique sur la législation industrielle de la France, Revue d'économie politique, 1892, p. 1097); se reporter à Jeanbon, officier municipal de Montauban, réprimant une grève (ch. 111, p. 131). Taine regrette que les Représentants du peuple en mission aient remplacé « les libres ateliers privés par l’atelier national obligatoire, le travail à la tâche par: le travail à la journée », l’ouvyrier, dit-il, travailla le moins possible (Révolution, t. IL, p. 491). Le Comité de Salut public, nous l’avons vu, s’en rend bien compte, ne tient pas à mettre les usines en régie; mais on ne pouvait compter sur la bonne volonté des travailleurs à s'offrir, et Taine oublie la surveillance terrible qui réprima la paresse

et la mauvaise volonté. Dans l’état de crise où l’on se trouvait, c'était le seul procédé possible.

précieux à ce litre mais peu scrupuleux et avides de pouvoir ; puis, au dessus d'eux, les trois chefs du personnel maritime, Villaret- Joyeuse, Sané, Thévenard, tous trois datant de l’ancien régime, el que Jeanbon conserve auprès de lui précisément pour ce motif, car ils possèdent ces traditions de la marine royale que le Représentant, par fougue républicaine, par politique et pour faire exécrer le passé tout entier, même par exagération déclamatoire et par habitude, condamne en bloc dans ses discours et ses écrits, mais parmi lesquelles, dans la pratique, il sait faire un choix raisonné ; enfin, supérieurs à tous, Bréard, Jeanbon Saint-André, tous deux entourés du prestige qui s’attache aux membres de la Convention nationale, le second représentant le terrible et tout puissant Comité de Salut public et dominant jusqu’à son collègue. Très absorbés par leur tâche immense, ils ne s’enferment pourtant pas comme on pourrait le croire dans un sinistre isolement; auprès d'eux, la jeune femme de Bréard réunit quelques amis : Le Hir, un des administrateurs fédéralistes du district, qui s’est fait accepter par son repentir apparent, son enjouement et son esprit, le directeur des pôstes Bersolles: !, Sané, Thévenard, Villarel, d’autres sur lesquels nos renseignements sont trop vagues, forment autour des conventionnels un petit cercle déjà suspect aux yeux de tous ceux pour qui la république montagnarde doit être grossière et farouche ?. Évidemment cet hôtel de la marine où séjournent les conventionnels et qui fut, sous l’ancien régime, le théâtre de tant de fêtes, apparaît maintenant singulièrement morne ; pourtant la vie de société et le bon ton n’en sont pas encore complètement bannis.

Nous venons de constater les résultats obtenus par la mission des Représentants durant les deux mois de vendémiaire et brumaire. Il ne faut pas cependant s’illusionner et oublier à la vue de ce qui a été fait tout ce qui reste à faire.

1. Levot, p. 128, qui rapporte les souvenirs de Le Hir. Bréard à Jeanhbon, 14 frimaire : « On parait me reprocher la récep tion de quelques personnes en société, tu sais quels sont les individus que nous avons reçus, la bête et Bersolles paraît être la pierre d’achoppement » (Registre III de correspondance des Représentants, Arch. commun. Brest). Le Hir, né en 1764, à Ploudalmezeau, arrondissement de Brest, avocat à Brest, membre du Directoire du district du 31 décembre 1792 au 23 novembre 1793 (3 frimaire), défenseur des administrateurs du Finistère devant le tribu- nal révolutionnaire de Brest, membre du Corps législatif en 1811, commissaire-rapporteur près les tribunaux maritimes de 1818 à 1832, mort en 1849 (Levot, Biographie bretonne). Voy. aussi AFn 125 une lettre de la citoyenne Orbeu Delacroix où elle traite Jeanhon et Prieur de la Marne en amis, lettre qui dénote une femme supérieure.

2. Jeanbon aurait, à un moment donné, logé rue Ducouëdic, maison Marzin, d’après une tradition recueillie par Levot (p. 310, note).

C'était une entreprise colossale que de reconstituer notre flotte de l'Océan, et en même temps, d'établir un nouveau régime politique à Brest et dans le Finistère au milieu des circonstances les plus difficiles, Les Représentants n'étaient pas infaillibles et parfois ils se trompèrent. Leur nombre fut bientôl réduit de moitié par le départ de Tréhouart et de Prieur. Bréard et Jeanbon n'avaient pas seulement à garantir leur œuvre d’un retour offensif des royalistes et des fédéralistes, il leur fallait se garder même des Montagnards brestois. S'ils avaient donné la prépondérance à la démocratie, ils prétendaient lui imposer leur direction; or, en majorité docile, elle comprenait cependant des clubistes exaltés qui supportaient impatiemment l’autorité de la Représentation nationale, et contre ces énergumènes il ne pouvait être queslion de répression, c’eût élé affaiblir la démocratie de ses éléments les plus ardents, les plus énergiques et faire le jeu des bourgeois et des aristocrates.

Hors de Brest, les ordres des conventionnels, ceux même du ministre et du Comité de Salut public transmis par eux rencontraient des résistances, 1ls se heurtaient sur bien des points aux caprices aveugles des administrations, clubs et comités de surveillance menés par des démagogues locaux, et avec ces derniers également il fallait louvoyer. « Vous avez mis entre nos mains toutes les forces navales de la République », écrivait Jeanbon au Comité de Salut public t; il se trompait, elles restaient dans chaque port sous la dépendance des pouvoirs indigènes, avec qui le pouvoir central était obligé d’en

négocier la libre disposition pour Saint-André. De même, quand Jean-

bon disait : «il faut que nos dispositions tendent au même but et qu’elles se renforcent les unes par les autres » ?, il oubliait qu’en s’éloignant du Comité de Salut public il avait perdu toute autorité sur le Comité et le ministre, ainsi que sur les Représentants dans les différents ports, pour agir sur l’ensemble de nos forces navales il lui fallait recourir au Comité et à Dalbarade, les prier d'écrire à ses collègues en mission dans les diverses rades; pour faire appliquer ses mesures en dehors de Brest et Lorient, il devait obtenir du Comité de Salut public un arrêté général ou une loi de la Convention. l'rocédés lents et détournés, procédés qui n'étaient applicables qu'aux affaires les plus importantes et non aux mille détailsd’une grande réorganisation *.

22 Ibid,

3. Voy. sur Jeanbon demandant au Comité de Salut public de stimuler le ministre, lettres des 27 vendémiaire, 2 et 4 brumaire, déjà citées, sur la subordination des Représentants au Comité de Salut public lettres du 6 et du 18 brumaire. Nous verrons le Comité de Salut public tenir peu de compte des avis de Jeanbon. Jeanbon prie le Comité d’agir sur les Représentants dans les autres ports le 27 vendémiaire, le 2 brumaire. Le Comité de Marine joue aussi un, rôle, difficile à préciser du reste : des lettres, les arrêtés de Jeanbon lui sont renvoyés par le Conseil exécutif qui les a reçus du Comité de Salut public (v. BB? 38, fol. 416-418, 429-430 et Dxvi n° 1, Arch. Nat.). Le Comité de Salut public, d’ailleurs, agit de son mieux : arrêté du 23 vendémiaire ordonnant réquisition de subsistances, munitions, équipements, habillements pour la marine (Aulard, Actes du Gonvité de Salut public, t: VIT, p. 407), du

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