IL ENTRAINE L'ARMÉE DE SEPHER A RENNES
ne convient à des militaires », Jeanbon envoya à ses collègues un
véritable rapport sur « Fineptie, la petite vanité » du général temporiseur. Ce qu’il voyait à l’armée des côtes de Cherbourg lui expliquait pourquoi la campagne était en général si mal conduite : « Le mal est dans la têle, le général, entouré d’une foule de petits ofliciers qui ont toute la morgue de l'ignorance et de la présomption, se laisse conduire par eux parce qu’il n’a pas assez de capacité pour se conduire lui-même ». Ces jeunes gens, « hardis loin du péril », frissonnent « au seul nom de brigands, et de là vient l'opposition constante que j'ai éprouvée à faire avancer l’armée ». Il dénonçait chez Sepher la même pusillanimité, et ajoutait : « Il est dur d’être chargé d’une mission difficile avec de tels instruments... placé pour la première fois auprès d’une armée, j'ai besoin de repo-
Ser ma confiance sur un militaire instruit »; le général Tilly, un des
lieutenants de Sepher, « est ici le seul qui ait des talents et de l’expérience, mais il ne commande pas ». Si le conventionnel avait su où prendre un autre commandant en chef, Sepher aurait déjà été remplacé !.
L'armée partit le jour même, avec un effectif de 12,000 hommes, suivie de la colonne de Turreau. Prieur de la Marne l’attendait avec impatience, l’arrivée des troupes victorieuses à Granville dissiperait, pensait-il, le découragement dont l’armée de l'Ouest était saisie depuis ses défaites; de plus, comme les Vendéens étaient à Laval et se portaient sur Angers, il fallait se hâter de les arrêter dans leur marche. Trois cents chariots furent donc envoyés à l’armée de Sepher pour l’amener en poste ?, Mais Sepher ayant déclaré qu'il ne pousserait pas au-delà de Pontorson et laissé voir une extrême répugnance à servir sous les ordres de Rossignol, Jeanbon eut l’idée d'incorporer tout simplement l’armée des côtes de Cherbourg à l’armée des côtes de Brest, de l'Ouest et de Mayence, elle deviendrait une simple division de cette armée, et de la sorte la dualité du commandement, la rivalité des généraux disparaîtrait. Il n'y avait pas d’inconvénient à supprimer en fait l'armée des côtes de Cherbourg, le littoral devait être suffisamment défendu par les troupes de nouvelle levée qui s’y trouvaient réunies ou allaient y arriver, et les Vendéens lui tournaient le dos pour aller vers la Loire . Après avoir laissé partir Sepher, Jeanbon courut-à Rennes avec Turreau, sy
1. Jeanbon au Comité, Avranches, 7 frimaire. Jeanbon à Sepher, 6 frimaire (Guerre : armée des côtes de Cherbourg). Cf. à propos des généraux et états-majors le rapport de Barère du 1er octobre au nom du Comité de Salut publie sur la guerre de Vendée déjà cité, et Verteuil à Desforgues (Aff. étrang. France. Reg. 318, n° 128). Sur Tilly,
. voy. Oudot et Lindet au Comité de Salut public, Caen, 22 septembre (Aulard, Actes
du Gomité de Salut public, t. VII, p. ?) et AFn 169, Guerre : armée des côtes de Clierbourg. La notice biographique de Tilly dans Chassin, t. LI, pp. 333-339.
2. Prieur et Bourbotte à Jeanbon, Rennes, 7 frimaire (AFu 271). Turreau au Comité de Salut public, Avranches, 8 frimaire (Guerre : armée des côtes de Cherbourg ; Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 29).
3: Jeanbon au Comité de Salut public, Avranches, 8 frimaire (Güerré : : armée des
-côtes de Cherbourg; Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 28).
réunit à Prieur de la Marne, Bourbôtte, Boursault, et l'arrêté suivant fut pris le 9 frimaire (29 novembre) par les cinq conventionnels : «les Représentants du peuple délégués près l’armée de l’Ouest, celle de Brest et celle de Cherbourg requièrent le général Sepher de continuer sa route sur Rennes où il arrivera avec son armée le 11 de ce mois. Il lui est enjoint, sous sa responsabilité capitale, d'exécuter ponctuellement le présent arrêté » !. Puis, quand Sepher eüt obéi,
fut entré dans Rennes le 11 frimaire (1er décembre), le soir même Prieur de la Marne, Bourbotte et Turreau le suspendirent; son armée, sous le commandement de Tilly, devint une division de celle de l'Ouest. Quoique: Jeanbon fût déjà reparti dans la Manche, c’est bien à lui qu'est due cette double mesure ?.
Sepher protesta de Caen dans une lettre à Bouchotte du 18 frimâire, letlre qu’il fit insérer dans le numéro du même jour du Journal de l’armée des côtes de Cherbourg, puis dans une autre du 22 également adressée au ministre, de Mantes où il s'était retiré. Il y allègue en substance qu’il a obéi aux ordres de Saint-André, et que s’il a obéi avec répugnance c’est qu’il hésitait à dégarnir les côtes et n’osait contrevenir aux instructions du Comité de Salut public ÿ. Aiïlleurs, dans un mémoire justificatif au Comité de Salut public, il proteste qu’il n’a pas causé par $a lenteur la défaite de Dol et Antrain, car, parti de Coutances le 1° frimaire, arrivé le soir même à Avranches après une traite de quatorze lieues, il ne pouvait demander à ses troupes épuisées une marche supplémentaire, mais il n’explique pas pourquoi il a retardé de deux jours son départ de Coutances. A l'accusation d’avoir obslinément refusé la marche en avant et d'avoir montré de la mauvaise volonté à servir sous les ordres de Rossignol, il répond : « J’ai exécuté avec ponctualité les ordres que j'ai reçus. Si la marche de l’armée a été parfois lente et rétrograde, on ne peut sans injustice m'en faire des reproches, depuis Caen jusqu'à Avranches sa marche a été dirigée par Laplanche, et d’Avranches à Rennes par les Représentants L. Turreau et Jeanbon ».
Ce n’est pas là répondre : la marche d'Avranches sur Rennes a été ordonnée et dirigée par Turreau et Jeanbon malgré Sepher“. Les lettres de Sepher, la deuxième surtout où il demande en terminant à
1. Jeanbon est à Pontorson le 8 (Lockroy, p. 123). L'arrêté du 9 frimaire à Rennes est dans Guerre, armée des côtes de Cherbourg. Boursault, envoyé à Rennes pour opérer une levée extraordinaire de chevaux pour la cavalerie par décret du 8 octobre (Procès-verbal, t. XXII, p. 171), né à Paris, en 1750, descendant du poète Boursault, comédien, directeur du théâtre-Molière, suppléant pour Paris à la Convention y siégea le 19 mars 1793 en place de Manuel, député de Vaucluse aux Cinq-Cents, directeur de divers théâtres, mort à Paris en 1842 (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VIL, p. 301, note 3).
2. Chassin, t. III, p. 316. « Mes collègues et moi nous avons eue Sepher à Rennes » (Jeanbon au Comité de Salut public, 14 frimaire, Aulard, t. IX, p. 189).