‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 510 sur 889 · ATTITUDE DE BRÉARD EN SON ABSENCE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE BRÉARD EN SON ABSENCE

Mais Bréard fit plus, il chargea les principaux meneurs du club divisés en trois commissions de parcourir le département pour y renouveler les autorités constituées. Il adjoignit à l’une de ces commissions Cuny etCollinet, ces deux agents du ministre des affaires étrangères auxquels Jeanbon et lui avaient précédemment interdit toute démarche. À une autre, composée d'Hérault et Leclerc, il donna comme collaborateur Dagorne, avec ordre de rechercher Kervelegan et d’épurer la Société populaire de Quimper ‘. Ces différents commissaires se répandirent de tous côtés, destiluant et emprisonnant au hasard, multipliant les décisions contradictoires, contremandant les mesures prises par l’administration départementale, si bien que les autorités ne savaient plus auquel entendre

D’autres commissions opéraient déjà dans le Morbihan et à Lorient ? : Jullien et Hector Barère occupés à étouffer la nouvelle insurrection dés paysans, un certain Corbigny qui se faisait appeler Vérilé Corbigny et qui était délégué par Pocholle, deux affreux traîneurs de sabres envoyés par Carrier, Avril et.Le Batteux. Parcourant les campagnes à la tête de petites armées révolutionnaires, ces individus agissaient chacun à sa guise, tout comme les agents de Bréard dans île Finistère ; Corbigny transférail à Lorient pour le mettre sous l’iufluence.de la démocratie de celte ville, le tribunal criminel du département; Hector Barère retirait de Belle- Isle pour l’employer contre les paysans, la garnison dont Tréhouart avait pourvu ce poste stratégique de première importance ?. Ils se heurtèrent aux commissaires envoyés par Bréard, eurent avec eux. des conflits qui augmentèrent la confusion. Prieur de la Marne,

1. Bréard au Comité de Salut public, 5 frimaire. Les commissions sont composées de Gauthier et Roxlo; Hérault, Vancel, Le Clerc, Dagorne, Montagne; Cuny, Collinet, Glezin, Heriez (Ier Reg. d’arrêtés, Ile Reg. de correspondance des Représentants, Arch, commun. Brest. Aff. étrang., fonds France, Reg. 331, fol. 93, 163). C’est alors que Cuny et Collinet reçoivent du ministre l’ordre d’obéir aux Représentants (Aff. étrang. France, Reg. 330, fol. 82). Il semble qu'il y ait aussi des arrestations à Brest. Raby, précédemment détenu chez lui, est CORPREE au château le 15 frimaire (W 542, Arch. nat.)

: 2. Jullien, par arrêté des Représentants à Brest, du 22 ed faire, avait été envoyé à Belle- Isle, avec Tréhouart, mais il s'était établi dans le Morbihan avec

. Prieur, et Hector Barère et lui étaient restés dans le pays après le départ de:

Prieur pour Rennes. Sur les opérations de Prieur, voy. Procès-verbal de la Gonven- Lion, t. XX, p. 273, Guerre : armée des côtes de Brest, Marine BB? 38, fs 47 et 56. Sur celles de Jullien et Hector Barère, voy. Lockroy surtout, p. 143, BB3 38, fol. 167-168, 174. 175 sqq. et Bréard au Comité de Salut public, Brest, 5 frimaire Sur Corbigny, voy. Aff. étrang. France, Reg. 325, fol. 38. On se souvient que Guermeur avait suivi Prieur à Rennes.

3. BB3 38, fol. 168 recto, 171, Af. étrang. France, Reg. 328, fol. 20. BB: 38, fol. 171. Tréhouart avait déjà retiré des troupes de Belle-Isle, mais il faut croire qu’il les y

avait raménées, car nous le verrons s'élever contre l’imprudence d’Hector Barère

(BB3 38, fol. 450 et Tréhouart au Comité de Salut public, 21 frimaire BB* 38, fol. 486, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 331). Sur l'importance de Belle-

” Isle, voy. Guerre : armée des côtes de Brest, et les Représentants à Brest au Comité

de Salut public, 27 vendémiaire : « si la fidélité de Belle-lsle était ébranlée, la communication entre Brest et Rochefort pourrait être coupée ». Sur la mise en défense par Tréhouart, voy. AF1 268, et Marine BB* 38, fol. 450. 9

s'élant porté sur Dinan, puis à l’armée de Rennes, Tréhouart l'ayant suivi de près à Dinan et Saint-Malo, un seul Représentant demeurait dans la région, Bréard, et vers lui convergèrent toutes les plaintes, tout le monde le rendit responsable du désarroi qui régnait.

Hector Barère ayail transmis à Prieur de la Marne les plaintes de Philippe Barère du 27 brumaire contre Bréard. Le Comité de Salut public averti, écrivit à Bréard le 17 frimaire (7 décembre), qu’il lui laissait « la liberté de revenir au sein de là Convention »; le 16, il pressa, l’on s’en souvient, Jeanbon de retourner à Brest, el engagea Prieur à rentrer dans le Morbihan ‘. Jeanbon occupé dans le Cotentin, Prieur, qui suivait les opérations contre les Vendéens, ne purent déférer à cet appel. Mais à Brest même, Bréard se vit assailli de reproches. Dans une lettre du 14 à Jeanbon, il fit allusion à « une explication assez vive » qu’il avait eue avec quelques individus, et « dont le résultat a été qu’il m'a été donné un désaveu formel et signé ». Le 17, l'administration départementale du Finistère lui signala, en termes énergiques, les abus des commissions, le « chaos de cette multitude de pouvoirs qui se heurtent et se brisent faute d'ensemble, et dont quelques-uns n’ont pas même la confiance publique », le Représentant fit la sourde oreille, ne reçut même pas les délégués de l'administration, et celle-ci, à son tour, le dénonça auprès de Prieur. On fit aussi un crime à Bréard des gens qu'il recevait dans sa sociélé, on l’accusa « d’être trop confiant et trop bon », on le pressa enfin « d'établir un tribunal extraordinaire pour juger les détenus » ?. ;

En présence de ces colères Bréard recourut à Saint-André. II lui rappela que c'étaient Prieur et lui Saint-André qui avaient refusé naguère d’instituer un tribunal révolutionnaire. « Tu sais quels sont les individus que nous avons reçus », lui dit-il, « j'espère, mon ami, que Loi, témoin pendant longtemps de toutes mes actions, tu voudras bien de suite écrire la vérité au Comité de Salut public et empêcher qu'il ne soit induit à erreur à mon égard ». Il supplia aussi son collègue de revenir *. Mais il plia sous l'orage. Précisément Lequinio, Laignelot lui annonçaient la condamnation à mort par le tribunal révolutionnaire de Rochefort de plusieurs ofliciers et marins ramenés de Toulon dans ce port par ?’ Apollon, et ils l’engageaient à faire subir le même sort aux rapatriés du Patriote et de l’Entreprenant à Brest, de l’Orion à Lorient; d'autre part, le personnel de l’Orion

1. Hector Barère à Prieur, 2 frimaire (AF1 126). Arrêté du Comité de Salut public du 8 frimaire (AF1 295, Aulard, t. IX, p. 22). Le Comité de Salut public à Bréard (Aulard, Actes du Comité de Sulut public, t. IX, p. 241), à Jeanbon (p. 217), à Prieur (ibid.). Bréard avait déjà demandé au Comité de Salut public, le 5 frimaire, si la circulaire du Comité du 25 brumaire et le décret de la Convention rappelant les Représentants dont la mission était finie, le concernaient.

2. Reg. III de correspondance des Représentants. Levot, p. 168 et 169. Bréard à Jeanbon, 14 frimaire.

3. Bréard à Jeanbon, 14 frimaire. 11 signale à Jeanbon « la bête et Bersolles » parmi les gens de son entourage qui éveillent les susceptibilités des révolutionnaires exaltés ; - par «la bête » faut-il entendre Le Hir ?

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venait de s'agiter dans les prisons de Lorient !; ; Bréard se résigna

à créer un tribunal révolutionnaire. Le 22 frimaire (12 décembre), il écrivit à Hugues, l’accusaleur public du tribunal de Rochefort, de

venir remplir à Brest les mêmes fonctions. « Ayant déjà une parfaite

connaissance de cette affaire, il hâtera le jugement des prévenus et empêchera peut-être que quelque & grand coupable échappe à la punition qui lui est due », disait-il de Hugues, à propos des rapatriés de Toulon. Enfin, il envoya au Comité de Salut, public pour justifier sa conduite et faire ralifier la création du tribunal, Philippe, délégué de la « Société populaire et révolutionnaire de Brest 2». C'est donc par peur de la démagogie que Bréard accordait à la démagogie la création d’un tribunal révolutionnaire, et la preuve de ceci nous la trouvons dans des paroles prononcées par Jeanbon en l’an III et que Bréard n’a point démenties. « Des inculpations sourdes de

modérantisme circulaient contre nous à Paris : elles étaient dan-

gereuses alors, Bréard revint en mon absence à l’idée d’un tribunal

révolutionnaire *. » Par contre, Bréard ne rappela pas les commis-

sions qu’il avait expédiées dans les campagnes. Au contraire, l’une d'elles étant de retour il la renvoya en tournée, il encouragea Hérault et Leclerc à la sévérité, et à des observations que ceux-ci, peu scrupuleux cependant, lui faisaient sur Dagorne, il répondit qu’il croyait ce dernier «très imprudent, outre son penchant à boire», mais qu'il le jugerait d’après la facon dont il s’acquitterait de sa mission “.

Or, que fit Dagorne ? Réuni à ses deux collaborateurs dans Quimper, il emprisonna pêle-mêle administrateurs et magistrats qu’il remplaca par des individus de passé suspect. Puis il saccagea les églises, brûla ou brisa les statues et châsses des saints, et pour couronner la série de ses exploits, le 22 frimaire, en présence des paysans venus

1. Bréard à Lequinio et Laignelot, 22 frimaire (Reg. IIL de correspondance des Représentants), BB* 38, fol. 168 recto. .

2. Bréard à Hugues, 22 frimaire (Reg. III de correspondance des Représentants) Bréard au Comité de Salut public, 20 frimaire (BB? 38, fol. 462, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 314), le même au même, 23 frimaire (Reg. LH, de correspondance des Représentants, Aulard, t. IX, p. 380). Bréard à Hérault et Le Clerc, 21 frimaire (Reg. IIT de correspondance des Représentants). Du Chatellier, qui a bien mis en lumière la part de Bréard dans la création du tribunal, cite une lettre de lui du 11 où il aurait dit que le Comité de Salut public l’accusait

d’être trop bon, et que déjà on le traitait de modéré parce qu’il n’organisait pas -le tribunal révolutionnaire auquel les fédéralistes devaient passer le plus tôt pos-

sible (Brest et le Finistère sous la Terreur, pp. 66-68). Nous n'avons pas retrouvé cette lettre, et nous ne savons à quelle lettre du Comité de Salut public elle fait allusion. Philippe, inculpé en l’an III à ce propos par les thermidoriens, niera le mandat dont Bréard l'avait chargé (P. Philippe, ci-devant sous-officier au 2° régiment d'infanterie de la marine, aux amis de la vérité, Biblioth. du Port, Brest).

3. Réponse à la dénonciation des citoyens de la commune de Brest. Voy. aussi Ch xVT, ;

4. Commission Gauthier, Roxlo; Le Coz, 17 frimaire (AF11 298). Bréard aurait même voulu employer à Brest Corbigny (Aff. étrang. France, Reg. 328, fol. 307). Rossignol voulait aussi se mêler de surveiller la marine de Lorient et de Brest (Savary, t. II, p. 418). Bréard à Hérault et Le Clerc sur Dagorne (Reg. LI de correspondance des Représentants).

de outs ei campagne au marché de Quimper, sous la protection des.

canons chargés, des artilleurs mèches allumées, il insulta au culte de Saint-Corentin,le patron vénéré dela Cornouaille, par la profanation la plus obscène et la plus répugnante des vases sacrés. Peu s’en fallut

que cette population outragée dans ses convictions lui fit un mauvais

parti ; contenue par l'appareil de force qui entourait le commissaire du Représentant, elle s’écoula en silence, emportant dans ses foyers une horreur profonde du régime républicain *. Précisément alors Tréhouart, avec les troupes de Tribout, rentrait dans le Morbihan où Prieur l envoyait étouffer l'insurrection des campagnes. Il trouvait celles-ci déjà réduites; mais les excès des différents commissaires, le spectacle de la démagogie triomphante à Lorient, le désarroi général le mirent hors de lui-même. Il dénonca au Comité de Salut public Hector Barère pour avoir dégarni Belle-Isle, il dénonça à Bréard Vérité Corbigny, il emprisonna Le Batleux, relàcha l'ingénieur de la marine Segondat emprisonné par les clubistes lorientais, délivra d’autres victimes du Comilé de surveillance de Lorient ?. Peut-être, de son côté, pêcha-t-il par un excès d’indulgence pour les fédéralistes.

Du moins son intervention ne fit qu augmenter le gâchis. Carrier défendit à Tribout d’obéir à Tréhouart, ce « crapaud » du Marais. Jullien dénonça au Comité de Salut public et à Robespierre Bréard el Tréhouart simultanément : le premier, disait-il, avait par ses agents suscité une persécution atroce contre les fanatiques et d'autre part il avait protégé les fédéralistes; le second, trop faible et vacillant dans ses convictions, ne surveillait point assez l'administration de la marine et avait grand besoin de faire un séjour sur la Montagne dout l'influence lui serait salutaire. Guermeur, Hector Barère, le Comité de surveillance de Lorient appuyèrent Jullien. Tréhouart de son côté demanda au Comité de Salut public ou son rappel ou un exemple contre ses dénonciateurs *. En présence de ce désordre et des excès de Dagorne, Bréard comprit le danger de la multi-

1. Donzé-Verteuil aux Représentants, dans Le Guillon Penanros, op. cit., p. 375. Du Chatellier, Révolution en Bretagne, t. IT, p. 392. Nous verrons plus loin le cynisme de Dagorne dans sa défense.

2. Tréhouart est à Saint-Malo le 1 frimaire, sur la demande de Prieur il en repart le 11 pour le Morbihan. C’est dans ce séjour à Saint-Malo qu’il a réorganisé la commission militaire révolutionnaire instituée par Jeanbon. Il est de retour à Lorient le 21 après avoir passé à Vannes ({Tréhouart au Comité de Salut public, 21 frimaire, BB* 38, fol. 483, 488, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 831. Voy. aussi BB? 21, fol. 239, 243, BBY 38, fol. 167). Pour les mesures de Tréhouart à son retour dans le Morbihan voyez AF1 126, Tréhouart au Comité de Salut public. 26 frimaire, dans BB° 38, fol. 513 et Aulard, t. IX, p. 449. Tréhouart à Bréard sur Corbigny. Arch. commun. Brest, lettre du 1er nivôse; Tréhouart sur les agents de Carrier, BB* 38, fol. 190, 499. Bréard au Comité de Salut public, Brest, 26 frimaire en lui envoyant copie de lettres de Jullien et Fréhouart (BB3 38, fol. 516, Aulard, t. IX, p. 451). Noter que Tréhouart essaie de son côté de prendre Kervelegan (Tréhouart au Comité de Salut public, 26 frimaire).

3. BB 38, fol. 190. Lockroy, pp. 163, 156. AF11 109, Tréhouart à Prieur de la Côted'Or (Aulard, Actes du Comilé de Salut public, t. 1X, p. 474).

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