PROJETS DE CROISIÈRES
Enfin, considérant la situation telle qu’il l'avait trouvée à son retour à Brest, Jeanbons'indignait que les résultats répondissent si peu aux belles intentions du gouvernement. Il en cherchait les raisons, avec stupeur, avec colère : « Je persiste à croire, déclarait-il au Comité que la nation peut, si elle le veut, devenir, même dans ce moment, une puissance navale {rès formidable, et que si elle ne l'est pas devenue, c’est qu'on ne l’a jamais voulu sincèrement; le Comité de Salut public doit regarder autour de lui et voir s’il n’y a pas quelque malveillance secrète qui se fait un jeu d’enchaïner les bras de nos marins; cette manœuvre ne serait pas la moins perfide et la moins astucieuse de Pitt. » Au ministre il disait : « Voulonsnous, oui ou non, avoir une marine? Il m'est difficile de ne pas penser qu'un génie malfaisant plane sur les bureaux de la marine et paralyse tous nos moyens. Je n’accuse pérsonne, je n’inculpe personne, mais je veux le bien de mon pays et je gémis de voir qu’il ne se fait pas. Songeons enfin que nous sommes Français et républicains. Les armées de terre ont eu des succès éclatants et solides. La marine n’a encore rien fait pour la patrie. Je doute qu’on lise nos lettres au Comité de Salut public, je doute que tu les aies lues toi-même. Cependant, nous sommes sur les lieux el votre cœur vous dit que nous voulons sincèrement la gloire de la République ».
Il est difficile de refuser à l’auteur de ces lignes un ardent amour de son pays. Ses plans d'opérations n’étaient pas nouveaux, c'était le plan du ministre du 24 juin, tracé lui-même, nous l’avons dit, d’après les conseils de Villaret et Van Slabel, d’après les précédents sous l’ancien régime et la campagne de d’Orvilliers en 1778 ; Villaret, l’on s’en souvient, avait demandé le 15 brumaire à Dalbarade des croisières ponr les vaisseaux de 74!. Jeanbon s'attachait d'autant plus à ce plan que la croisière sur les Açores, d’après les derniers renseignements, dévait être fructueuse, les convois ennemis partis d'Angleterre ou de Hollande, n’étant pas escortés au-delà de ce point; de même, la croisière dans les mers du Nord avait chance de ramasser de nombreux charbonniers anglais ?. Seul, le projet de mettre en mer pour aller attendre l'amiral Hood sur les côtes d’Espagne élait léméraire. Jeanbon se figurait sans doute que l’escadre anglaise avait été fort éprouvée par le siège de Toulon, et le bonheur avec lequel Van Stabel s'était dérobé naguère à la flotte de Howe faisait illusion au Représentant sur les « manœuvres har-
1. Cf. pour tout ce qui précède : le plan du 24 juin (BB#33, fol. 5-12), les conseils de Van Stabel et de Villaret (BB# 19, fol. 179 et 56), et, ch. x1, pp. 415-416 et notes, ce que nous avons dit du plan du 24 juin, comparé à la campagne de d’Orvilliers de 1778, s'inspirant comme elle de la nécessité d’inquiéter les Anglais par des menaces de descente.
2. Vérteuil à Desforgues, d’après un prisonnier français échangé (Aff. étrang. France Reg. 330, fol. 56). Sur la croisière des mers du Nord, Jeanbon à Dalbarade, 1er nivôse (BB? 38, fol. 33). Cf. Garnier de Saintes et le général Tilly sur un plan analogue (AF11 169).
dies et savantes » de nos officiers, lui donnait à croire que « nos forces navales avaient passé en des mains dignes de les commander » ‘. Mais on peut s’étonner que Jeanbon présentât un plan identique à celui du 24 juin comme nouveau et s'indignât qu’il fût négligé. C'est que, évidemment, l'invasion des Vendéens en Bretagne avait absorbé toute l’attention du gouvernement et fail oublier momentanément l'offensive sur les mers. Peut-être aussi le Comité de Salut public, distrait par mille affaires, n’apportait-il pas dans la conduite de la guerre maritime, depuis septembre 1793, l'énergie nécessaire; Jeanbon avait déjà reproché à ses collègues cette lenteur, cette indifférence ; de retour à Brest, il venait d’en constater les effets aggravés par son absence. Il revenait au plan du 24 juin avec la résolution d'obtenir un concours efficace et un effort décisif de la part du gouvernement, maintenant que la désorganisation révélée dans la flotte par les événements de Quiberon était conjurée, maintenant que le péril vendéen n'existait plus.
JL
Or quelles étaient à ce moment le intentions de Comité de Salut public ?
Il se trouva que sa politique intérieure inclinait vers une exagération de la Terreur, tandis ie Jeanbon combattait toute rigueur excessive.
Après les saturnales du culte de la Raison dans le courant de frimaire, le Comité ‘avait un instant hésité entre des concessions à l'hébertisme et un retour à la modération Le décret du 16 frimaire qui interdit toute atteinte à la liberté des cultes, et d’autre part les dispositions qu'y annexa la Convention le 18 pour ratifier toutes les: mesures de déchristianisation déjà prises marquent assez bien ces deux tendances opposées. Puis Robespierre avait fait voter le 30 frimaire (20 décembre), l'institution, Sinon du Comité de Clémence demandé par Danton, du moins d’un Comité de Justice composé des membres du Comité de Salut public et du Comité de Sûreté générale. Le 4 nivôse (24 décembre), dans une circulaire, le Comité de Salut public recommandait aux Représentanis en mission la prudence en matière de discussions religieuses : « Sans doute le triomphe de la vérité sur le mensonge est certain, hâtons-le, mais ne le précipitons point... Puisque l'intérêt de la patrie le commande, que la politique marche avec la force ?. » Le 5 nivôse (25 décembre), Robespierre,
1. Toulon repris le 29 frimaire. Sur Van Stabel, Jeanbon et Bréard au Comité de Salut public, 5 nivôse.
2. Procès-verbal, t. XXVII, p. 364; Aulard, Actes du Comilé de Salut public, t. IX, p. 631. Voy encore Robespierre aux Jacobins le 26 frimaire (Aulard, Jacobins, t. V, p 562).