SON RAPPORT SUR SA MISSION À BREST
De loin, arrivant aux querelles religieuses qu’il avait constatées à Cherbourg, Saint-André flétrit l’hébertisme à peu près dans les mêmes termes qu'aux Jacobins quatre jours auparavant : « Je ramenai, dit-il, le calme en rappelant les principes, et maintenant l'exécution stricte du décrel de la Convention sur la liberté des cultes, décret dicté par la raison et la philosophie autant que par le véritable amour de la liberté. Pour apprécier l’inconséquence ou la mauvaise intention de tous ces hommes qui vantent avec tant de complaisance les faciles victoires qu’ils ont remportées sur des slatues, des images ou des ossements vermoulus, il suffira de faire remarquer à la Convention que c’est précisément lorsque les rebelles faisaient le siège de Granville que des étlres soi-disant patriotes se livraient aux excès de ce philosophisme contre-révolutionnaire et préparaient de nombreuses recrues aux rebelles s'ils avaient pu pénétrer dans le Cotentin. »
Mais Jeanbon, en parlant ainsi, n’avait pas l'intention de prendre rang dans la bataille que se livraient les hébertistes et les dantonistes. Il concluait : « Je suis parti de Brest, laissant les travaux en pleine activité. Si les autres ports de la République eussent secondé notre zèle ou suivi notre exemple, la flotte serait en ce moment sur un pied bien respectable. Telle qu’elle est, elle présage à la France .les plus belles destinées sur la mer, si les mesures déjà prises sont suivies et augmentées de tout ce que peut y ajouter l'énergie nationale... L'empire des mers ne doit plus appartenir à un peuple de marchands qui, depuis si longtemps, scandalise l'Europe et l'Univers des crimes de sou insolence et de sa cupidité. La mer doit être libre comme la terre, et l’une et l’autre doivent l'être par vous. Déployez donc tout ce que le peuple, que vous avez l'honneur de représenter, vous a donné de puissance et de force pour exterminer les plus méprisables de vos ennemis... Les prodiges qui ont préparé et suivi cette Révolution ont appris aux nations étonnées ce qu'une République de vingt-cinq millions d'hommes est capable de faire. Peuple français, peuple tout puissant, si la marine n'existait pas tu n’aurais qu’à le vouloir et elle sortirait du néant. Elle existe, mais elle a besoin d’accroissements et d'encouragements. Eh bien ! que ta volonté suprême se manifeste bientôt, elle sera portée à un degré de développement qui fera trembler les despotes : que l’opinion publique se prononce, que d’un boût de la République à lPautre le peuple veuille être victorieux sur la mer, comme il l’a été sur la terre à Dunkerque, à Landau, à Toulon... Et vous, Représentants du peuple français, élevez vos regards à la hauteur de vos fonctions... Sentez toute la dignité de votre caractère, vous êtes appelés ici pour faire de grandes choses, et non pour vous traîner péniblement sur les détails minutieux d’une réforme qu’on appelle le triomphe de la raison, et dans laquelle la raison a reçu plus d’un outrage. Des vaisseaux, des canons, des matelots, tel doit être votre cri de ralliement. Comme les Athéniens, transportons nos maisons, nos villes sur nos escadres, et j'ose prédire, au nom du génie de la
liberté, que la liberté triomphera, et qu’une paix honorable affermira vos droits, consolidera votre révolution et préparera l’affranchissement du monde. » Dans cette belle péroraison, que Thibaudeau devait plus tard insérer dans l'instruction civique composée pour les marins conformément à la loi du 16 pluviôse ‘, Jeanbon appelait tous les révolutionnaires, sans distinction de parti, à l’union contre l'Angleterre.
Quand le Représentant descendit de la tribune, Dantén lui dit, en lui serrant les mains : « Tu as eu le courage de dire des vérités fortes. — Et toi tu n’as pas eu celui d'en profiter », répliqua durement Saint-André ?. Dans les félicitations que lui adressait Danton pour son énergique diatribe contre l’espionnage hébertiste, sa défiance toujours en éveil voyait probablement une invite à se rallier au parti dantoniste, plutôt que l’approbation d'un patriote désintéressé. En l’an IT, Jeanbon a rappelé ce propos pour se recommander à la reconnaissance des dantouistes : il faudrait alors y voir le conseil adressé à Danton de tenir tête aux hébertistes plus courageusement ; mais à cette époque Saint-André sera obligé, nous le répétons, de faire sà cour aux amis de Danton. Il dira aussi à celte époque de réaclion, toujours à propos de son rapport du 12 pluviôse : « Je suivais Camille de loin, mais enfin je le suivais, je n’efforçais de marcher sur ses traces *; » en réalité, il ne suivait aucun parti. À la différence de ses collègues du Comité de Salut public, il était moins sévère pour les dantonistes que pour les hébertistes, plus disposé à l’atténuation qu’à l’accentuation de la Terreur, mais réprouvant toutes les querelles, il conviait les Montagnards à se réunir dans un effort commun pour rendre 14 France victorieuse sur l'Océan.
Conformément à cette politique, dans les quinze jours qui suivirent, l’activité des préparatifs de guerre maritime devint extrême.
Le lendemain même du jour où Jeanbon avait lu son rapport, le 13 pluviôse (1er février), Barère, au nom du Comité de Salut public, fit savoir à la Convention que toute proposition d’accommodement avec les coalisés était repoussée *. Le pays commençait à s'intéresser aux destinées de la France sur les mers, les marins de Cherbourg demandaient à aller voir « la grande terre », c'esl-à-
1. Rapport des Représentants envoyés à Brest, pp. 21-23. Cf. le rapport de Thibaudeau, le 18 floréal an IL, « sur une instruction à décréter pour les instituteurs sur les vaisseaux de 20 canons et au-dessus qu’a créés le décret du 16 pluviôse ». Moniteur, t. XX, p. 416. Voy. chapitre suivant.
2. Il rapporte cet entretien le 9 prairial an II (Moniteur, t. XXIV, p. 574).
3. Réponse à la dénonciation des citoyens de la commune de Brest.