CHAPITRE XVII
Retour de Jeanbon à Brest, ses pouvoirs immenses, immensité de sa tâche, son état d'esprit. Renvoi de Laignelot et de l’accusateur public du tribunal révolutionnaire, Hugues. — Les agents de Jeanbon dans sa nouvelle mission : le nouveau tribunal révolutionnaire, son organisation par Jeanbon, le président Ragmey, l’accusateur public Donzé-Verteuil, le secrétaire Bonnet; l'inspecteur général du port et des hôpitaux Armand Verteuil, Villaret-Joyeuse, Sané, les clubistes et leur rôle. — Apostolat civique de Jeanbon sur la démocratie brestoise. Difficultés d'ordre intérieur dans Brest, mauvais esprit des campagnes, la disette, excès des clubistes, la démagogie à Lorient, nécessité d’un organe de répression. Le tribunal révolutionnaire, son fonctionnement du 17 ventôse au 11 germinal. — Apostolat civique de Jeanbon sur les marins et ouvriers, sur les ofliciers de marine; activité dans les travaux, Jeanbon presse ceux-ci à Lorient, Rochefort, Le Havre, Bordeaux ; recrutement de: marins. Préparatifs de sortie de l'escadre en vue de la tentative sur Jersey, retard causé par les tempêtes, envoi des divisions Thévenard et Doré à Cancale, effervescence de la Bretagne dégarnie de troupes, l'agitation hébertiste à Paris, l'expédition ajournée le 1 germinal. Croisières de bâtiments légers en ventôse. — Tournée de Jeanbon à Lorient et Nantes ; Jeanbon et la chute dés Dantonistes ; le ministère de la marine remplacé par une commission exécutive. Affaire Ramel.— Retour de Jeanbon à Brest, accentuation de la Terreur, le tribunal révolutionnaire du 24 germinal au 16 floréal, affaire de l’insurrection de l’escadre Morard de Galles à l'instruction du tribunal, attitude de Jeanbon vis-à-vis du tribunal. Les travaux à Brest, exploitation de toutes les ressources, prodigieuse activité, intervention de Jeanbon à Rochefort, Lorient, Cherbourg, Le Havre, Bordeaux ; état de nos forces au 1° floréal. Sortie de Nielly au dévant du convoi d'Amérique et de Van Stabel (21 germinal-10 avril); en vue de l’expédition de Jersey le Comité de Salut public maintient à Cancale les divisions Thévenard et Doré et les frégates envoyées à Granville en brumaire, Jeanbon les réclame à Brest, tardif retour des frégates, combat de l’île de Batz ; croisières de bâtiments légers, « les prises pleuvent dans la rade de Brest ». Apparition le 16 floréal de la flotte de lord Howe, préparatifs de sortie de l'escadre. — La colonie révolutionnaire au moment de la'sortie, ses apparences de cité collectiviste ou communiste, les villes voisines sont ses satellites, autre colonie révolutionnaire à Rochefort. Gouvernement de la colonie révolutionnaire, son union avec le gouvernement central; les abus de ce système, la démocratie n’en souffre pas; généreuses intentions de Saint-André, sa secrète réprobation de la Terreur ; ce gouvernement était nécessaire, Jeanbon et la démagogie de Lorient soutenue par Prieur de la Marne.
Efforts de Jeanbon et du Comité de Salut public pour intéresser la France à sa marine, instruction du 11 floréal, enthousiasme et efforts du pays. Qu'il eût été bon d'en attendre les effets; mais nécessité de faire sortir l’escadre pour protéger le retour de Van Stabel et conjurer la famine, anxiété générale à ce propos, supplications des partisans de Jeanbon dans Montauban. — Le convoi menacé par Howe, projets pour renforcer la flotte par la division de Cancale tout en maintenant les préparatifs de descente à Jersey, Jeanbon confie le pouvoir en son absence au tribunal révolutionnaire, derniers préparatifs de sortie, instructions de Billaud-Varenne reçues le 27 floréal, arrivée de Prieur de la Marne le 27 pour relever Jeanbon, départ de la flotte le même jour (16 mai), émoi et enthousiasme de la démocratie brestoise.
Le 2 ventôse, Jeanbon Saint-André passait à Pontorson où il
ordonnait une prompte réfection des one 1. À Dinan, fapoit Corbigny de ficheuse mémoire et son acolyte Gouverneur, essayaient vainemeut de faire le délégué du Comité de Salut public juge d’un conflit qui s'était élevé entre eux el Le Carpentier ?. Le 5 ventôse (23 février 1794), Jeanbon était à Brest *.
La tâche qui l’atlendait était immense.
Il lui fallait mettre la flotte de Brest en état de coopérer à un coup de main sur les îles anglo-normandes, presser le départ des divisions qui devaient se porter au devant du convoi d'Amérique, assurer des croisières de bâtiments légers, porter nos forces navales de l'Océan à un effectif énorme et les concentrer à Brest. Cette dernière . opération, à la vérité, lui était désormais plus facile. Durant sa précédente mission, ses pouvoirs bornés aux ports de Brest et de Lorient élaient restés sans effet sur les commandants d'armes, chefs d’administration et ingénieurs des autres rades, ainsi que sur les aulorilés locales, sur les Représentants délégués auprès des uns et des autres. Maintenant qu’il était envoyé dans les « départements maritimes », tous les agents, toutes les administrations se trouvaient soumis à ses réquisitions ; le Comité de Salut public n'avait pu légalement lui subordonner les autres conventionnels en mission ‘sur les différents points des côtes, mais par son aclion personnelle, son prestige de membre du Comité, le but formel et précis de sa propre mission, Saint-André avait la haule main sur tous ses collègues. Bien qu’éloigné de Paris, Saint-André gardait donc la direction de tous les services marilimes, en collaboration avec le Comité de Salut public: et le ministre. Il pouvait hâter partout les constructions et armements, le recrutement du personnel, et concentrer à Brest toutes les ressources, tous les vaisseaux, matelots et officiers *.
Mais la marine ne devait point seule l’occuper. Comme autrefois, Jeanbon assumait au-dessus des autorités tous les pouvoirs administratifs et de sûreté générale dans toute la région voisine de Brest où n’opéraient point d’autres conventionnels, c’est-à-dire dans le reste du Finistère, les Côtes du Nord, dans le Morbihan même, Prieur de la Marne ayant quitté ce dernier département pour la
1. AFu 120. La loi du 16 frimaire an II lui donnait ce droit, et le 4 pluviôse la Convention avait voté dans ce but vingt-cinq millions (Procès-verbal, t. XXX, p. 90). Sur l’état des routes de Vire à Saint-Malo, voy. Aff. étrang. France. Reg. 328, fol. 128. Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. XI, p. 277... Les ordres de Jeanbon en frimaire n'avaient donc pas été exécutés, ceux-ci ne le furent pas davantage (voy. plus loin, même chapitre).
8. Voy. Le Carpentier au Comité de Salut public, 6 ventôse. Le même au même, 15 germinal (AF1 172. Aulard, t. XII, p. 394), Lockroy, op. cit., p. 125, Guerre, armée des côtes de Brest, plaintes de Corbigny emprisonné par Le Carpentier à la suite de ce conflit.