SES POUVOIRS IMMENSES. SON ÉTAT D'ESPRIT
Loire-Inférieure ‘. Il avail souhaité, quelques mois auparavant, l’assis-
tance de collègues sur lesquels il se serait déchargé de l’administration et de la sûreté générale, mais il préférait sans doute être réduit à ses seules forces plulôt que d’avoir pour auxiliaire un Laignelot.
En somme, aux devoirs d'un préfet maritime de nos jours, el d’un préfet qui réunirait les deux arrondissements de Brest et Lorient, qui par surcroît aurait la surveillance de ceux de Rochefort et Cherbourg et même de toutes les côtes, s’ajoutaient pour Saint-André les obligations d’un intendant de l’ancien régime dans un ressort moins étendu que la plupart des généralités, mais plus troublé, et dans un ressort où, malgré l’établissement dn gouvernement révolutionnaire, la concentration des pouvoirs aux! mains du Représentant était moins complète que jadis .aux mains de l’administrateur de la royauté. Situation unique, puissance inouïe, responsabilité écrasante ! Et l’homme qui l’accepte se trouve isolé à l’extrémité du territoire français, parmi des populations en majorité malveillantes, en face de l'Océan à surveiller et à conquérir, à peine raltaché au gouvernement central par des courriers que guetlent les chouans le long des routes. Dans ce ressort même qui lui est assigné, Jeanbon doit rétablir son influence sur ce petit groupe des clubistes brestois qui est le seul appui de la république montagnarde dans Brest, et dont Laignelot lui a dérobé la direction à la fin de nivôse. À Paris, il n’a d'autre appui qu’un Comité de collègues soupcouneux, impitoyables à toute défaillance parce qu'eux mêmes n’ont pour soutien qu'une assemblée non moins soupçonneuse et non moins impitoyable.
Ces considérations préalables étaient nécessaires pour faire comprendre dans quel esprit Jeanbon va gouverner. I arrive à Brest, décidé à un effort suprême qui rende la marine française capable de triompher. C’est son idée fixe qui se retrouve dans tous ses actes, dans chaque page de sa correspondance. Il écrit à Barère : « Caton à la fin de'toutes ses harangues disait : il faut détruire Carthage, et moi à la fin de toutes mes lettres je dirai, ce qui au fond n’est pas très différent : il nous faut du chanvre, des canons, du biscuit, des matelots et des ouvriers ?. » Ainsi que par le passé, il veut employer à cette grande œuvre la démocratie des ports el des escadres, régénérée et gagnée à la République montagnarde par une éducation intellectuelle et morale, par la prédication de l’évangile révolutionuaire et du patriotisme, par la sollicitude de la Représentalion nationale pour ses besoins matériels. Et, quand la marine, reconstituée par le dévouement de la classe populaire, aura terminé victo-
1. Sur ses pouvoirs dans le Morbihan et les Côtes-du-Nord voy. sa lettre au Comité à ee. public, 17 germinal (AFn 294, Actes du Comité de Salut public, t. XII, 92). Prieur de la Marne a quitté le Morbihan pour remplacer Carrier dans la Loire- Mérioure. d’après l'arrêté du Comité de Salut public du 18 pluviôse (Aulard, t. X, .p. 725). Il y est dans les premiers jours de ventôse (Prieur au Comité de Salut public, de Montaigu, 4 ventôse; AF1r 176, Aulard, t. XI, p. 337). 2. Lettre du 7 ventôse (collect. Ét. Chara vay).
rieusement la guerre contre l'Anglais, alors viendra l’ère de paix où la démocratie jouira du pouvoir et de toutes les institutions décrétées ou projetées par la Convention en vue de son bonheur.
Pour obtenir un tel résullat, Jeanbon est décidé à briser tous les obstacles. Les malveillants prêts à égarer le peuple ou à entraver la reconstitution de la marine, les révolutionnaires indisciplinés, les tièdes et les égoïstes qui ne veulent pas consentir à des sacrifices, tous indistinctement seront frappés ; le Représentant n’épargnera que les citoyens qui veulent l'aider, qui se vouent corps el âme à son entreprise, etil sera impassible et despote, exigeant vis-à-vis de luimême l’obéissance aveugle qu’il pratique iout le premier vis-à-vis du .Comité. Et la grandeur du but à atteindre, l’immensité du travail à accomplir exaltent les facultés de Saint-André. Jamais précédemment il n’a montré, jamais à l'avenir il ne déploiera de pareils dons de grand administrateur, jamais son esprit n’a eu la vision plus complète de l’ensemble et la perception plus nette du détail. Ses arrêtés se multiplient sur les questions les plus diverses, répondant à toutes les prévisions et parant à tous les accidents. Seule leur lecture aux Archives nationales et aux Archives communales de Brest dans l’ordre où il les a lancés jour par jour !, et l'étude de sa correspondance avec le Comité de Salut public, avec le ministre et les chefs de service, peuvent donner l’exacte impression de cette activité prodigieuse et néanmoins régulière, de cette faculté d'organisation méthodique, de léquilibre parfait de cet esprit réfléchi, de sa clairvoyance impitoyable et railleuse. Son style même prend une allure nouvelle : ayant pour idéal Caton, le mortel ennemi de Carthage, et
Brutus, le mortel ennemi des tyrans, Saint-André veut parler comme
Caton et Brutus, et les minutes de ses arrêtés et de sa correspondance montrent ce phénomène étrange d’un méridiona] bavard et d’un sermonnaire redondant faisant effort sur lui-même pour arriver à la phrase lapidaire de ses héros : sous sa dictée, les périodes se déroulent prolixes et verbeuses, puis il les sectionne, réduit, concentre, et obtient des ordres d’un laconisme saisissant, des aphorismes brefs et tranchants dignes de Saint-Just.
Une opération préliminaire s’imposait : écarter Laignelot et son tribunal révolutionnaire. Cela n’alla pas sans des querelles violentes entre Jeanbon et Laignelot, celui-ci soutenu de Hugues et des hébertistes brestois, et bien que l'arrêté du Comité de Salut public qui expédiait Laignelot en Vendée fût formel. « Je l'avais bien prévu écrivit Jeanbon à Barère, qu'en me jetant à Brest vous me lan-
1. Arch. nat. Dxvi n° 1 sqq- Arch. Commun., Brest, carton intitulé : lettres des Représentants du peuple, où ces arrêtés sont en minutes,