ACCENTUATION DE LA TERREUR. LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
désole de cette longanimité et la dénonce à Fouquier- Tinville ‘, et il est vrai que le parquet a conclu pendant ce même temps à nombre d’'élargissements. Maïs il ne faut pas considérer exclusivement les verdicts rendus. Il y a alors des affaires très considérables à l’inslruction : celle des administrateurs fédéralistes du Finistère, celle de l'insurrection de l’escadre à Quiberon, et Donzé-Verteuil les étudie âvec une passion âpre, avec l'esprit retors et l’acharnement d'un fiscal de l’inquisition. , - Dans le procès des administrateurs du Finistère Donzé- Verteuil $ Voudrait englober un des 73 girondins détenus à Paris, Bohan, pour une lettre qui ne porte pas sa signature, mais paraît être de son écriture, et le Représentant Guezno, « maintenant en mission à Rochefort » et « non moins scélérat », dont il a saisi quatre lettres. Il n’ose toutefois prendre cette responsabilité et il s’en remet à la sagesse et au républicanisme de Fouquier-Tinville ?. Il cherche à impliquer également dans ce procès Bermond, pharmacien et chimiste, président de la commission des salpétres à Brest, qui effectivement a brûlé des lettres compromettantes de Blad à l'administration du Finistère, il laccuse en présence de Jeanbon, Bermond nie avec audace, Jeanbon éclate de rire et dit à Donzé- Verteuil : « Eh bien ! en voilà un au moins qui sait te répondre ÿ. » D'autre part, Jeanbon à prescrit à Donzé- Verteuil de s'occuper sans relâche de l’affaire de Quiberon *. L’accusateur public éommence par demander au Représentant de faire venir Morard de Galles. Sur l'observation de Saint-André que le Comité de Salut public « avait prononcé une espèce d’absolution en renvoyant Morard de Galles à son domicile à Auxonne avec le traitement de sa retraite », il prend le parti de réclamer au Comité de Salut public la comparution du vice-amiral comme témoin, Jeanbon écrit à ce propos au Comité qui envoie Morard de Galles à Brest. Quand Verteuil tient le viel officier, il le traite en prévenu. Plus tard il expliquera que le Comité de Salut public s’est rappelé « sans doute » que le général était coupable d’avoir fait délibérer publiquement la force armée à Quiberon, mais Morard de Galles lui demandera en vertu de quel droit il l'a mis en prévention après l’ävoir mandé comme témoin : « Tu as indignement trompé le Comité de Salut public par un subterfuge criminel »,. lui dira-t-il#. Il fait aussi revenir comme prévenüs Kerguelen et Tho-
1. Lettre du 14 floréal, il demande son rappel pour ne pas autoriser plus longtemps de sa présence pareil scandale (W 500, Arch. Nat.).
2. Donzé-Verteuil à Fouquier-Tinville, 20 germinal (W 500, Arch. Nat. je
3. Du Chatellier, Brest et le Finistère sous la Terreur, p. 192.
4. Éclaircisséements ; c'est un mémoire de Donzé- Verteuil (envoyé sans doute par lui à Jeanbon), sans date, mais de l’an LI (Arch. commun. Toulon, série D).
5. Éclaircissements de Donzé-Verteuil, Morard de Galles, eæ-vice-amiral et. cidevant commandant l’armée navale de la République à la Convention nationale, Brest, 19 frimaire an III (mss. de 17 pages, BB“ 20, fol. 1-12, déjà cité au ch. XII, p. 509, note 1). Il y dit que la veille au matin il a reçu une copie des notes écrites sur son compte par Donzé-Verteuil et portant ce titre Notes sur Morard de Galles, commandant de l’escadre stationnée à Quiberon l’année dernière. 11 reproduit ces
mas, comme témoin Landaïis, toujours avec l'assistance de Jeanbon. Il demande qu’on recherche au ministère les lettres écrites de Qui-. beron par Kerguelen et qui, en effet, chargeaient gravement cet officier ‘. L’accusateur public s’embrouille au milieu des dénonciations, accusations, témoignages qu’il quête de tous côtés ?, et cependant, peu à peu, à ses yeux ravis cette insurrection de Quiberon prend des proportions colossales : la tentative faite sur Brest et l’escadre de l'Océan est identique à celle qui a réussi à Toulon, «etde là au sort de Toulon il n’y avait plus qu’un pas ». Admirant sa propre pénétration, ébloui de la grandeur de son rôle, Donzé-Verteuil voit se dérouler la perspective d’une affaire « unique en son genre, et peut-être la plus solennelle qui puisse être portée devant un tribunal révolutionnaire », le jugement « d’une armée navale tout entière qui était alors composée de quinze à dix-huit gros vaisseaux * ». Très ému, il va trouver Jeanbon, lui représente « que tout cela devenait beaucoup plus important qu’il ne l'avait d’abord cru, qu’au fond de cette affaire se liait une multitude d'incidents et de circonstances aggravantes qu’il était essentiel d’éclaircir ». Jeanbon avait lui-même, dans son rapport sur l'insurrection de Quiberon, admis l'hypothèse de menées ourdies pour livrer l’escadre et Brest aux Anglais, el nous avons nous-mêmes signalé des individus de passé suspect, aux intrigues fort louches, et ayant joué dans laffaire un rôle tel qu’on peut croire qu'ils voulaient pêcher en eau trouble et travailler pour le compte des Anglais. Mais Jeanbon n’avait jamais pensé que toute l'escadre pût être accusée de trahison, et Verteuil ne cache pas que le Représentant fut étonné : « À la vue de cette effrayante peinture, dit-il, Saint-André s’écria qu’il fallait tout approfondir et aller jusqu'au dernier rameau, » L’accusateur observe alors que l’instruction va devenir « très dispendieuse », attendu la quantité des témoins à faire venir ou garder. Le Représentant du peuple me répondit, ajoute-t-il, « que la République ne regardait jamais aux dépenses fructueuses et indispensables et qu’un des plus grands services à lui rendre était de la venger de tous les crimes qui avaient souillé la campagne navale de Quiberon, afin que l'exemple des coupables pré-
notes, et y répond en regard avec une extrême violence. Voy. aussi Jeanbon au Comité de Salut public, 27 germinal, pour faire venir l’amiral à Brest (AF1r7 294, Aulard, Actes du Comité de Sulut public, t. XII, p. 629), arrêté du Comité de Salut . public du 2 floréal pour l’envoyer (W 500).
1. Kerguelen était en surveillance à Châteauneuf, district de Carhaix, il publiera Détail de ce qui s'est passé à bord du vaisseau l'Auguste, maintenant le Jacobin, relativement à l'insurrection de Quiberon, et opinion sur ses causes, déjà cité, Brest. 15 messidor an IT (BB*# 20, foi. 171-174). Thomas s'était retiré à Rennes, puis à Brest (BB 20, fol. 97 verso), Landaïis à Port-Malo (arrêté de Jeanbon du 25 floréal Reg. IL d’arrêtés des Représentants du peuple). Arrêté du Comité de Salut publie du 21 germinal pour communiquer la correspondance de Kerguelen (AF11 301, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. XII, p. 398).
2. Bonnet à Fouquier-Tinville 21 messidor (W 500, Arch. Nat.).
3. Éclaircissements de Donzé-Verteuil (Arch. commun. Toulon, série D) ; Donzé- Verteuil au Comité de Salut public, 8 brumaire an LIT (BB3 65, fol. 58); W 500.
vint de nouveaux attentats dans les escadres françaises », el Jeanbon abusé prend un arrêté mettant entre les mains de Donzé-Verteuil une somme d'argent pour solder les témoins !.
On voit que Donzé-Verteuil prépare de la besogne pour les prochaines séances du tribunal. On voit aussi que Jeanbon, s’il se moque parfois de sa rage inquisitoriale, accorde trop de créance aux conjectures de l’accusateur public. La confiance du Représentant dans le tribunal est absolue, il écrit au Comité de Salut public à propos de cette affaire de Quiberon que le verdict sera « juste autant qu’éclairé », que le tribunal apporte dans l'exercice de ses fonctions « cette imperturbable fermeté qui est dans vos principes, et procède en même temps avec la dignité qui convient à des juges ? », et Jeanbon facilile l'instruction à Donzé-Verteuil. IL emploie aussi le tribu- . nal à une œuvre moins blâmable. Il lui renvoie dans cette même période les administrateurs du district d’Auray, coupables de résistance à ses réquisitions de grains pour Lorient. Il remet au parquet le 23 germinal, comme nous l'avons dit, les dossiers des individus incarcérés à Lorient et il le charge de reviser ces arrestations. Le 6 floréal, À charge Donzé-Verleuil d’une enquête sur les motifs pour lesquels ont élé emprisonnés, également à Lorient, des prêtres constitutionnels *. Il suspend un des jurés du tribunal, le capitaine de vaisseau Gauthier, de l’America, dès qu'une accusation se précise contre lui *. Il examine favorablement des pétitions de détenus qui lui devront leur acquittement, et toutes les propositions d’élargissement que le parquet formule, le Représentant les ralifie. 11 ne fait exception que pour l’ex-commandant de la garde nationale, Trouille, qu’il considère avec raison comme le « priucipal promoteur du fédéralisme * ». Mais en somme, il faut le dire, la confiance excessive de Saint-André dans le tribunal favorise les égarements de celui-ci.
Du moins, les constructions et armements vont grand train avec l’aide du commandant d'armes Dall Kéréon, puis de son successeur le contre-amiral Vautier °, et de l'agent maritime Esmein. Sané, demeure, il est vrai, réduit à l’inaction par la maladie, bien que Jeanbon réquisitionne un médecin de Lorient spécialement à son inten-