VI
- C’est le moment d'exposer à nouveau le fonctionnement de la colonie révolutionnaire que Saint-André a établie à Brest en vendémiaire et brumaire et réorganisée en ventôse, attendu que cette colonie est en plein développement à l'heure présente, et qu’elle a été fondée pour construire l’escadre qui va tenter les hasards des batailles. L'œuvre de la colonie révolutionnaire c’est la flotte, et le’sort qui attend la flotte au large aura une grande pue sur l'avenir -de la colonie.
Brest n’est pas tout à fait une conte none le nombre des indigènes y est resté considérable, mais elle mérite bien ce nom, car c'est dans la région la plus reculée de la Bretagne, au milieu de populations hostiles au régime montaguard, une agglomération urbaine absolument dévouée au gouvernement terroriste. Les habitants de Brest, ce sont les membres ou employés des administrations, du Comité de surveillance, du tribunal révolutionnaire, les négociants devenus tous, et presque exclusivement, les fournisseurs de la marine, les industriels astreints à fabriquer pour la marine, les ouvriers de l'arsenal, du port et des usines mises en réquisition ou en régie, les commis et agents inférieurs de l’administration de la marine, les soldats et marins, les états-majors des troupes et de l’escadre. Tous sont donc au service de l’État, les femmes même travaillent aux équipements, vêtements et à la voilerie, les enfants ont leur place -et leur tâche proportionnée à leur âge. C’est une population de quarante-six mille individus que le gouvernement emploie, salarie et -nourrit ‘. Le gouvernement assure aussi des secours aux malades, -aux vieillards, aux veuves et aux enfants. Il fait plus : les habitants de Brest lui appartiennent corps et âme, à tous il a imposé sa reli- gion civique et ses idées, presque tous sont ou paraissent être démocrates forcenés el patriotes frénétiques, adversaires des anciens cultes et fanatiques d’un déisme laïque dont instituteurs et magis- .trats sont les prêtres. Quant aux opposants, quant à ceux qui n’ont -pas voulu travailler pour le gouvernement de la Montagne ou adopler ses principes, la plupart ont été incarcérés, les autres territiés se taisent. Il n'y a place dans Brest que pour une démocratie homo- --gèêne, unanime de sentiments et de volonté.
Cette colonie, le Représentant du peuple l’a mise tout entière au service d’une marine composée elle aussi de démocrates. La muni- Cipalité et le district ont pour fonclion essentielle de satisfaire aux besoins de la marine, à ses réquisitions multipliées, incessantes. Tous les bras sont employés, tous les objets sont requis pour la cons-
1. Chiffre des bouches à nourrir donné par le ministre de la marine au 17 prairial an II (BB? 17, fol. 31).
truction, l'armement, la mise en état de la flotte. C’est surtout en vue de communiquer au personnel de la marine l’enthousiasme révolutionnaire que le Représentant du peuple a porté cet enthousiasme au paroxysme dans la population brestoise.
Aussi colonie révolutionnaire et marine se développent parallèle- . ment et à l’unisson, se soutiennent et prospèrent l’une par l’autre.
La colonie acquiert toute sa force en ventôse, germinal et floréal, parce que la marine, grâce à son travail, grandit prodigieusement.
La démocratie qui, dans Brest travaille pour la marine et l’évan- ;
gélise, est assurée contre ses propres ennemis par la présence d’une armée navale considérable et en communion d'idées avec elle ; l'accélération des travaux, la mise en chantier et en armement de nouveaux bâtiments fait affluer quantité d’immigrants, matelots et ouvriers, qui grossissent l'élément démocratique, qui, appelés
à Brest par la République montagnarde, enrôlés à son service, adop-
tent ses idées comme ils acceplent son salaire et sa ration de pain, el aident les montagnards brestois à dominer la bourgeoisie indigène restée malveillante. La marine sortie de sa nullité aide Brest à se nourrir : frégates, corvettes, avisos montés par des équipages âpres à la curée vont à chaque instant courir sus au commerce anglais, les prises chargées de subsistances suppléent au médiocre rendement des réquisitions de grains frappées sur les campagnes, et quoique la populalion croisse démesurément dans Brest, la famine n’y sévit point; les autres cargaisons cédées aux négociants à vil prix leur permettent de vendre sans perte au tarif du maximum, et on ne signale point la rareté de toutes choses qui se fait sentir sur tout le reste. du territoire ; la marine qui doit son développement à la colonie révolutionnaire assure ainsi l’existence matérielle de la colonie révolutionnaire.
C’est l’État qui a créé ces deux organismes jumeaux et insépa-
rables, avons-nous dit. On peut suivre l'intervention de l'État jusque
dans le détail le plus minime de leur vie et de leur fonctionnement.
L'État est dans Brest à peu près l’unique patron et l’unique consom-
mateur, il a embauché directement ou indirectement tous les travailleurs, il accapare par ses réquisitions presque toutes les denrées pour les besoins des habitants, de la garnison et de la marine, presque tout le matériel pour la réfection de la flotte; tous les approvi-
sionnements et stocks de matériel en dépôt chez les particuliers sont
recensés, taxés à un prix déterminé et requis, tous les agents de production sont astreints à fournir une quantité déterminée de leurs produits. On voit même la marine réquisitionner tous les œufs, et le district est réduit à lui faire observer qu'il faudrait préalablement recenser toutes les Loue et taxer chacune d’elles à la ponte d’une certaine quantité d'œufs ‘. Comme l’État est presque l'unique consommateur, il est presque l'unique fournisseur : par les prises, il approvisionne les détaillants de nombre d'articles de commerce