Collection Maurice Loir
le commandement fut passé aux mains des subalternes ; ils descendirent à la cambuse, s’enivrèrent, pillèrent à qui mieux mieux, dépouillèrent les blessés et les cadavres. Les officiers ne firent rien pour rétablir la discipline. Le bâtiment gouvernait vers le nord-est, lorsque le 10 prairial il fut rencontré par le vaisseau /’Audacieux de la division Nielly, accompagné d’une frégate et d’une corvette. L'Audacieux prit le Révolutionnaire à la remorque, gardant auprès de lui la frégate, tandis que la corvette rejoignait Nielly. L’Audacieux sans doute n’élait pas fâché d’avoir ce prétexte pour revenir au mouillage, car il aurait parfaitement pu, comme le dirent les officiers du Révolulionnaire, confier la remorque du navire désemparé à la frégate et rallier Nielly. Ils arrivèrent à Rochefort le 20 prairial, Le capitaine de l’Audacieux s’empressa de dénoncer à grand fracas le désordre qu’il avait constaté à bord du Révolutionnaire. D’après son rapport, et d'après l'état du Æévolutionnaire qui n'avait pas souffert dans sa coque et comptait encore neuf cent soixante hommes valides, Guezno et Topsent s'indignèrent que les officiers d’un vaisseau médiocrement maltraité eussent commis « la lâcheté, après s'être séparés de la ligne..... d'amener le pavillon tricolore et d’obéir à une frégate anglaise qui ne leur a tiré qu'un coup de canon », ils les firent mettre en arrestation conformément à la loi du 14 pluviôse !, :
Ce fut le 10 prairial au matin, que Villaret s’aperçcut de l'absence du Révolutionnatre. Il écrivit le 11 prairial : l’armée anglaise étant venue « tirailler la nuit sur l’arrière-garde, j'étais bien éloigné de croire que cette escarmouche eût produit le plus léger événement. Cependant, à mon grand étonnement, je comptai hier au point du jour un vaisseau de moins dans la ligne... Le Révolutionnaire m'avait abandonné, j'imputai cette défection à quelques avaries majeures ». Jeanbon se demanda dans son Journal « Le Révolulionnaire avait-il souffert de la canonnade de la veille, et son état était-il Lel qu’il ne pût suivre? » Il aurait dû, continue le Représentant, précéder dans la ligne /’ America serre-file et dernier vaisseau de l’armée : « Si donc le vaisseau le Révolutionnaïre avait souffert, c'était parce qu’il n’avait pas pris son véritable poste. D'ailleurs, pouvait-il se séparer de l’armée sans en avoir demandé et reçu la permission, sans avoir fait connaître les besoins qui la nécessitaient.…... cette affaire demandera d’être éclaircie après notre retour à Brest. » Effectivement, il écrivit le 24 prairial à Guezno et Topsent : « Si les officiers du Révolutionnaire ne sont pas encore en arrestation, je vous invite à les y faire mettre promptement, Il y a eu sur la flotte une foule de braves gens qui ont justifié la Confiance de la nation mais il y a eu aussi des lâches dont il faut examiner la conduite ?. »
1. Guezno au Comité de Salut public en lui envoyant le rapport de Pilastre, commandant de {’Audacieux, le 21 prairial, et ce rapport (collection Maurice Loir), Topsent au Comité de Salut public, 22 prairial (AF11 294), arrêté de Guezno et Topsent du ?1 (ibid.).
2. IVe Reg. de correspondance des Représentants du peuple. Arch. commun. Brest.
Incarcérés pour être livrés au tribunal révolutionnaire, les inculpés étaient encore à Brest au Fort la Loi le 21 brumaire an IL, et à cette
date ils publiaient une longue réponse au Journal de Jeanbon. Ils
alléguaient qu’on ne pouvait considérer comme un échange de quelques coups de canon un combat de six heures, très visible de six heures à huit heures du soir; si le Révolutionnaire était serrefile en place de /’America, disaient-ils aussi, c’est que Villaret le lui avait ordonné à quatre heures: le Récolutionnatre n'avait pas quitté l'armée sans en demander la permission, puisque par signaux lumineux son commandant avait sollicité du secours : « le Représentant
ne voyait point notre engagement, eut-il vu nos signaux ? » Troude
confirme que Villaret avait prescrit au Révolutionnaire de devenir: serre-file ; il constate que dans l’armée « on ne s’occupa nullement de lui ». Les capitaines Gassin et Bompard dans une diatribe poslérieure contre Villaret, Le Bastard avec eux accusent Villaret d’avoir sciemment abandonné le Révolutionnaire. Nous passons sous silence les accusations de Kerguelen reproduites par Guérin, Kerguelen étant loin des événements. De plus, Le Bastard, tout en déclarant que Villaret peut expliquer sa conduite par ses ordres d'éviter tout combat et par le danger qu'aurait offert un combat de nuit, Le Bastard insinue que Jeanbon dans son Journal a insulté à la mémoire de Van Dongen el a manifesté l'intention de le traduire au tribunal révolutionnaire pour rejeter sur lui la responsabilité des événements. En somme, Jeanbon et Villaret sont accusés : 1° d’avoir de propos délibéré abandonné /e Révolutionnaire aux coups de l'ennemi, 2° de l'av oir in-
-culpé de défection pour couvrir leur propre faute.
Il est bien invraisemblable que le Représentant et l'amiral aient sacrifié avec prémédilation un de leurs trois ponts. Le Révolutionnaire avait-il reçu à 4 heures l’ordre de devenir serre-file, ou se trouvait-il en queue de la ligne à la suite d’une fausse manœuvre et par sa faute? Villaret a-t-il vu ses signaux de détresse ou non? Villaret a-t-il demandé au Brutus ce qui se passait à l’arrièregarde, et cette frégate, qui le lendemain manœuvra mal, a-t-elle commis la faute de laisser l’amiral dans l'ignorance durant cette soirée du 9 prairial ? Autant de questions qui nous paraissent dificiles à résoudre. L’assertion d’après laquelle la frégate la Seine aurait renseigné le commandant en chef ne doit être accueillie que sous réserves : son Capitaine, incarcéré à Brest au retour de la croisière pour fautes commises dans le service, avait de sérieux motifs de rancune contre Jeanbon et Villaret, comme d’ailleurs Gassin et Bompard qui ont recueilli ce témoignage de sa bouche; au reste, à minuit, heure à laquelle cet officier aurait averti Villaret, il était déjà trop tard. Bien probablement, Villaret et Saint-André ont voulu, lors des premiers coups de canon, continuer leur route et se dérober à la bataille que cherchait leur adversaire, ils ont considéré l'affaire de l'arrière-garde comme une provocation à laquelle il fallait bien se garder de répondre. À 7 heures et demie, la canonnade prenant de l'intensité, ils-ont forcé de voiles pour soustraire leur arrière-garde
816 LA CROISIÈRE DE PRAIRIAL AN îl
à l'agression de l'ennemi. A la nuit, ils ont perdu de vue le Révolulionnaire, n’ont pas eu connaissance de ses signaux, et, vers 10 heures, la canonnade s’éteignant, ils ont cru qu’ils avaient réussi à distancer les Anglais. Ils voulaient absolument refuser la bataille, ils auront été par suite trop disposés à négliger les tentatives de l’ennemi sur leur arrière-garde, ils n’en auront pas assez tenu compte, Rouvier leur fait ce reproche et il a raison.
Quant à admeltre que Jeanbon, dans son Journal, à perfidement essayé de jeter le soupçon sur la conduite de Van Dongen et a inculpé l'état-major du Révolutionnaire de défeclion pour s’innocenter lui-même, nous nous y refusons. Au matin du 10 prairial, Jeanbon ne pouvait savoir exactement ce qui s'élait passé dans la soirée du 9 à l’arrière-garde, ni connaître la belle conduite et la mort de Van Dongen, eut-il même été renseigné par le Brutus et la Seine, ce qui est douteux ; nous avons dit que son Journal n’a pas élé forgé à loisir postérieurement aux événements, mais qu’il enregistre scrupuleusement ses impressions et ses conjectures, au jour le jour. Jeanbon à naturellement été étonné de la disparition du Æévolu- {ionnaire quand il s’en est aperçu, il a conclu à une enquête pour vérifier si oui ou non ce vaisseau était en état de tenir la ligne. Observons au reste que Guezno et Topsent, de leur propre initiative, décidèrent l'arrestation de l'état-major du Révolutionnaire quand: ils virent entrer à Rochefort ce vaisseau, la coque intacte et les neuf dixièmes de son équipage sains et saufs. Il est probable que Villaret et Jeanbon ne se sont pas assez inquiétés de leur arrièregarde ; il est certain que le Révolutionnaire n’a quitté l'armée qu'à la suite de ses avaries ; il n’est pas moins certain, par contre, que Jeanbon en enregistrant ce fait, en se demandant si le capitaine du ÆRévolutionnaire n’élait pas coupable, n'avait point l'intention de rejeter sur cet oflicier une faute de Villaret ou de lui-même. Au reste, l'erreur que le Représentant a commise à l'égard de Van Dongen a été un bonheur pour certains individus de l'état-major et de
l'équipage du Révolutionnaire qui méritaient indiscutablement d’être traduits en jugement : quand les inculpations de Jeanbon sur leur capitaine eurent été démontrées fausses, ils furent relaxés en masse sans qu'il y eût enquête ni sanction pour des faits malheureusement prouvés.
Le 10 prairial (29 mai), à la pointe du jour, Villaret retrouva la flotte de l’amiral Howe à une lieue de lui. Elle comptait comme la sienne vingt-cinq vaisseaux, bien que Jeanbon, le 16 messidor, à la Convention, la déclare forte de trente vaisseaux. Les Anglais couraient parallèlement à nous au sud-est, le vent soufflait du sud-ouest,
COMBAT DU 10 PRaïRIAL (29 Mar) 817
la mer était grosse; la flotte française gardait son ordre de bataille de la veille, la troisième escadre formant l'avant-garde t.
D’après les capitaines Gassin, Bompard et Alary ?, Villaret signala qu’il allait engager une action décisive en profitant de l'avantage qu'il avait du vent dans ses voiles. Suivant une tradition qui ne repose sur aucune preuve, l’ardeur des équipages et la témérité de Saint-André forcèrent Villaret à l'offensive. Jeanbon et Villaret affirment que ce fut l'ennemi qui les contraignit à une bataille : l'amiral, en effet, déclare que voulant conserver l’avantage du vent, il vira de bord, que les Anglais en firent autant et qu’il comprit alors leur intention de prendre l'offensive ; Jeanbon dit que vers 7 heures du matin nos adversaires commencèrent à opérer une volte-face en arrière, dès lors « il était évident que leur projel était d’inquiéter encore notre arrière-garde », de faire porter la tête de leur ligne sur la queue de la ligne française et de la couper ; en conséquence, l'amiral français exécuta un mouvement analogue à celui des Anglais, de sorte que les deux armées se retrouvèrent courant parallèlement dans la même direction.
Soit que dans la volte-face de l’armée française son avant-garde se soit rapprochée forcément de celle de l'ennemi, ce qu’affirme le rapport de Jeanbon du 16 messidor, soit que Villaret ait ordonné à son avant-garde de se porter sur l'avant-garde ennemie, de la serrer : au feu et de commencer le combat *, toujours est-il que vers 10 heures du matin les deux avant-gardes furent près l’une de l’autre. Les deux armées formaient alors un angle aigu, comme le montre le plan ci-contre (voy. p. 818). Gassin et Bompard, Kerguelen et Guérin à leur suite, reprochent à Villaret de n'avoir engagé que son avantgarde, d’être demeuré avec son centre et son arrière-garde hors de portée du centre et de l’arrière-garde anglaise. Le Bastard prétend que l'amiral français attendit que Howe combattit à fond son avantgarde pour tomber sur l’arrière-garde anglaise.
Quoi, qu’il en soit, l’avant-garde française commenca le feu vers 10 heures et demie. Elle était composée des bâtiments suivants : en tête, le Montagnard *, puis le Jemapes, le Républicain, la Convention. Au dire de Bompard, commandant du Montagnard, une faute de Villaret fit que cette avant-garde s’offrit à l'ennemi en échiquier et non en ligne de bataille. Le Montagnard se trouva le vaisseau le plus
1. Ordre de bataille du 10 : avant-garde et centre : Montagnard, Jemapes, Républicain, Convention, Entreprenant, Mucius, Eole, Northumberland, Tourville, Trente et Un Mai, America, Achille, Neptune, Montagne, J'uste, Pelletier ; arrièregarde : Vengeur, Jacobin, Scipion, Patriote, Gasparin, Indomptable, Terrible, Impétueux, Tyrannicide (BB* 37, fol. 193 verso).