‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 660 sur 889 · POSITION DES DEUX ARMÉES APRÈS LE COMBAT · texte numérisé non relu

POSITION DES DEUX ARMÉES APRÈS LE COMBAT

. L'armée française après le combat.

. L'armée anglaise courant largue sur bâbord.

. Vaisseaux totalement démâtés. Ë æ

. Deux vaisseaux anglais à trois ponts.

. Le Républicain suivi d’un autre français combattant encore deux anglais.

. Trois vaisseaux français qui n’ont quitté le combat qu'à 1 heure qu'ils ont arrivé.

L’America qui en était a démâté de tous ses mâts en arrivant.

. Trois vaisseaux anglais fui combattaient l’avant-garde. . Frégates anglaises.

. Le vaisseau Le Pelletier courant bâbord amures.

. M. Route que la Convention chef de file de l’armée française a faite après le com-

bat, il était suivi du Gasparin.

. N. Route que le Gasparin a faite après le combat. . Route que l’armée française a faite.

. Route qu'a faite l'armée anglaise.

Les flèches indiquent d’où vient le vent.

Chiffré au désir de la Représentation en la séance du jury militaire du 29 de nivôse an #4.

(Arch. marine, BB* 87.)

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aucun d'eux n’avail encore amené son pavillon. Le Vengeur du . Peuple sombra au moment où il se rendait, et M. Maurice Loir a fail définitivement la lumière sur cet épisode bien vite transfiguré par la légende !. Il faut l'avouer, sur ces navires qui s'étaient si valeureusement comportés, à la dernière heure se manifestèrent des défaillances, des actes d’indiscipline. Troude assure qu’à huit heures du soir l’ America, le Northumberland, l' Achille n'étaient pas encore amarinés par l'ennemi : lord Howe aurait donc attendu, pour s'en emparer, la nuit etle départ de Villaret.

Ce fait, joint à l’assertion d’après laquelle plusieurs vaisseaux français auraient quitté le champ de bataille prématurément, explique l'incertitude dans laquelle Jeanbon et Villaret paraissent être demeurés un certain temps relativement au chiffre exact de leurs pertes. L’amiral écrit le lendemain, 14 prairial : « Je ne me dissimule pas qu’il doit être resté dans cette malheureuse affaire quelques-uns de nos bâtiments.» Jeanbon, plus affirmalif dans son Journal et dans deux lettres, du 14 également, au Comité de Salut public et à Prieur, Jeanbon ne précise cependant rien : « Quelques vaisseaux » nous appartenant sont tombés au pouvoir de l'ennemi, dit-il. Dans un autre passage de son Journal, à la date du 21 prairial, puis lors de son retour à Brest, il s 'iuquièle des bâtiments qui auraient quitlé le combat, et de ceux qui, n’étant pas encore amarinés quand la flotte française s’est éloignée, ont pu échapper aux Anglais ?. En réalité, aucun vaisseau français n’avail déserté le théâtre de l’action, tous ceux qui se trouvaient parmi les carcasses démâtées tombèrent entre les mains de l'ennemi, sauf le Vengeur coulé bas. Ils étaient au nombre de six: Sans Pareil, Impétueux, Juste, America, Northumberland, Achille. Sur vingt-sept vaisseaux engagés, nous en perdions sept .

1. Maurice Loir, article sur Le Vengeur déjà cité, et avant, Jal, dans son Dictionnaire historique, p. 1050, col. 2,

2. Recevant, le 21, un aviso de Brest porteur d'une lettre de Prieur, il constate que cette lettre ne le rassure pas sur les vaisseaux « que nous supposions avoir échappé au combat du 13 », car elle ne lui en dit rien. Prieur de la Marne au Comité de Salut publie, le 23 prairial, après avoir vu Jeanbon : « Nous avons de grandes inquiétudes sur le sort de sept des nôtres qui sont restés sur le champ de bataille, cependant nous espérons que quelques-uns auront pu échapper, soit en se remâtant, soit en étant remorqués par quelques frégates restées dans les environs » (AFn 294). I] s’agit sans doute des frégates Brutus et Seine qui avaient quitté l'armée le 10 prairial, et de celles que Jeanbon envoya après la bataille pour prévenir Van Stabel.

3. Sur le combat du 13 prairial, le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale contient cinq documents, dont aueun d’ailleurs n’apporte de contribution intéressante à l'intelligence des faits : 1o Combat du Vengeur dessiné par Ozanne le jeune, gravé par Y. le Gouaz. La légende est extraite du rapport du 21 messidor sur Le Vengeur, rien d’intéressant (n° 11888 du catalogue de la collection Hennin), le même au Musée naval du Louvre. 2° Une esquisse au crayon représentant le pont du Vengeur, « Lafitte del », elle est fort belle, et a été popularisée par l’image et par un panorama (n° 11889 ibid.). 3° Peinture de Robert Cleveley, gravure de Midland, édité à Londres, 17 août 1795, par A. C. de .-Pogei, dédié à Howe, à ses vice-amiraux et contre-amiraux, aux capitaines, officiers et équipages, sous ce titre : The Glorious First of June 1794: au premier plan Ze Vengeur sombre, les marins sont recueillis :

L'ignorance où étaient le Représentant et l'amiral du nombre des bâtiments qu'ils abandonnaïient à nos adversaires fait comprendre qu'ils se soient résignés à partir, la nuit venue. À 8 heures du soir, Villaret mit le vent dans ses voiles avec les dix-neuf vaisseaux qu il avait réunis; sur ces dix-neuf vaisseaux, cinq étaient démâtés ettraînés à la remorque par les autres dont ils gênaient les mouvements. Le commandant en chef se dirigea sur Brest. Le lendemain, 14 prairial, Howe partit à son tour : il n'avait plus que vingt-quatre vaisseaux, le Brunswick s'étant écarté, et il traînait à la remorque les six carcasses qu’il avait ramassées sur-le-champ de bataille. Il regagna l'Angleterre.

A considérer cette résolution des.deux amiraux, on pourrait croire qu’ils n'étaient sortis que pour se livrer combat, et non point l’un pour protéger au large l’arrivée d’un convoi, l’autre pour l’intercepter. Howe, dans son rapport, rédigé le 14 prairial, écrit simplement : «Je me dispose à revenir à Spithead aussitôt que les vaisseaux pris sur l'ennemi auront été assurés. » Villaret, dans le sien du même jour, dit que : «il n’est certainement pas, dans ce momentci, huil vaisseaux ennemis en état de tenir la mer », mais il ne mentionne pas du tout quelles conclusions il entend tirer de cette constatation et ce qu’il se propose de faire. Jeanbon déclare que « l’armée anglaise n’est pas plus que nous en état de tenir la mer », si Van Stabel n’est pas encore arrivé « son passage sera libre », car iln’y

a plus à redouter pour le convoi que les forces ennemies en croisière sur Ouessant et qui pourraient se porter dans les parages où s'est livrée la bataille, et c'est contre elles que le Représentant prend des mesures. Jeanbon nous donne ainsi une des raisons du retour de la flotte française à Brest : le but de la sortie est atteint, l’armée navale d'Angleterre ayant été mise dans l'impossibilité de continuer sa croisière et de guelter plus longtemps le convoi. En outre, Jeanbon juge la flotte française trop désemparée elle-même pour demeurer au large, et cette dernière considération apparaît encore plus nettement dans ces mots de Jeanbon à Prieur : « nous travaillons à ramener à Brest, nos vaisseaux délabrés....., nous ferons tous nos efforts pour arriver en sûreté, mais nous sommes loin, en mauvais état, et les vents nous contrarient, » Jeanbon juge même notre escadre si affaiblie, que les forces anglaises en croisière sur Ouessant l’inquiètent autant pour elle que pour le convoi, et il propose à son collègue et au Comité de Salut public de faire sortir la division de Doré, si elle est arrivée à Brest, à la fois pour éclairer les approches de Van Stabel et « pour favoriser l’atterage de nos bâtiments

dans des barques par les Anglais (n° 11890 ibid.). do Souvenir de la victoire du 1e* juin Smirke del Bartolozzi sculpsit : une, allégorie surmontée d’un cartouche où sont groupés des médaillons de Howe et de ses vice-amiraux et contre-amiraux, au-dessous. les médaillons représentant les capitaines sur quatre rangs, gravure anglaise (n° 11892 ibid.). 5° Victoire de lord Howe, Brown pinxit, D. Orme sculpsit, octobre 1795 : Howe, sur le pont de {a Queen Gharlotle, l'épée à la main, à côté un oflicier mourant, dans le fond la bataille, gravure anglaise (n° 11893 ibid...

maltraités ». C’est également la situation fâcheuse de sa flotte qui a déterminé Howe à rentrer. Les deux escadres sorties en quête d’un même convoi ont été obligées de rentrer sans le chercher plus longtemps, à la suite des combats qu’elles se sont livrés pour se disputer les parages où il dore passer.

Le 14 prairial, l’aviso Ze Papillon partit pour Brest, chargé du rapport de Villaret pour Dalbarade et de deux lettres de Jeanbon, adressés l’une au Comité de Salut public, l’autre à Prieur.

L’amiral écrit : « la fortune de l’armée navale de la République a bien changé depuis ma lettre du 11. L’ennemi..…... m'a constamment observé jusqu’à la fatale journée d’hier.......… jamais ligne ne fut mieux formée que celle de la République, et jamais je n’eus plus d'espoir. » Il explique ensuile que la ligne a été coupée derrière la Montagne par la faute de Gassin et que l’avant-garde a plié; luimême s’est vigoureusement défendu sur le vaisseau amiral, mais quand le tourbillon de fumée s’est dissipé il s’est trouvé seul; forcé de rallier l'avant-garde sous le vent, «au moment de rejoindre l’arrièregarde dont je n’avais nulle connaissance, quelle fut ma douleur de voir tous les bâtiments qui composaient cette partie de l'armée démâtés pêle-mêle avec les Anglais » ; il n’a pu assez gagner dans le vent pour couvrir ces bâtiments, et quelques-uns ont dû être capturés. «Le vent seul a donné l’avantage à l'ennemi. » Villaret termine ainsi : « Voilà, citoyens, le récit le plus vrai de cette malheureuse journée. Je crois avoir fait mon devoir comme général et comme soldat. Je ne me reproche pas la plus légère faute. Le feu de la Montagne et le nombre considérable de tués et dé blessés qu’il y a sur ce vaisseau... , prouveront à la République entière que les événements seuls ont causé les résultats malheureux de la journée d'hier ». Si quelque chose le console, c’est que Jeanbon, dont il vante la conduite dans des termes que nous avons rapportés plus haut, a été épargné par le feu de l'ennemi. Cette relation ne donne pas du tout l'impression d’un rapport savamment combiné en vue de pallier une défaite, c’est le récit d’un homme atterré : personnellement, l’amiral s’est bien battu tandis que la fumée lui cachait son armée; la fumée dissipée, il n’a plus retrouvé son armée rangée auprès de lui et il en demeure sltupéfait, seul l’éloge de Jeanbon amené en conclusion peut sembler une habileté, un recours à la protection du Représentant.

Les lettres de Jeanbon présentent le même caractère de spontanéité, le désordre est grand dans lexposé des faits, et sur certains points de détail cet exposé ne concorde pas avec celui de Villaret. Au Comité de Salut public, Saint-André parle de la conduite des équipages et officiers, il explique, comme Villaret, l’impossibilité de couvrir les vaisseaux démâtés, ne cache pas que plusieurs

d’entre eux ont été pris et conclut : « cette affaire, toute malheureuse qu’elle est, a prouvé aux Anglais ce que valent les Républicains. Nos équipages.ont fait des prodiges de valeur, nos officiers se sont, en général, bien conduits, et, si quelques fautes particulières n'avaient pas été commises, la journée eut été glorieuse. L'armée anglaise a plus souffert que nous. » Il félicite Nielly et Bouvet, il : couvre complètement l’amiral : « le commandant a montré une habileté et un courage digne d’éloges. C’est une justice que mon devoir m'oblige à lui rendre... quand il a fallu rassembler nos vaisseaux désemparés, il l’a fait avec tout le soin qui a dépendu de lui. » A Prieur de la Marne, il écrit : « Le combat le plus terrible, le plus sanglant dont l’histoire fasse mention a eu lieu, hier, entre les deux armées. Les dispositions étaient bien prises, tout nous présageait un beau succès, un malheureux Provençal fait capitaine du Jacobin a tout dérangé...…..…., on s’est battu avec tout le courage du républicanisme, on a fait aux Anglais un mal affreux ». À Prieur également, il raconte qu’étant tombé sous le vent Villaret n’a pu rallier les vaisseaux démâtés, il lui décrit en paroles magnifiques la défense de Za Montagne où « le général a parfaitement rempli son devoir », il répète que « l’armée anglaise est encore plus maltraitée que la nôtre », et il conclut : « Ce n’était pas du courage que l’on mettait, mais de la fureur. C'était, à la lettre, Rome et Carthage. » On le voit, Jeanbon est beaucoup moins abaltu que Villaret, il avoue l’insuccès sans crier au désastre. De plus, il songe au convoi, il combine les moyens de l’avertir et de favoriser à la fois son arrivée et la rentrée de l’escadre, toutes choses auxquelles Villaret, désespéré, ne paraît pas penser.

En somme, en dehors des divergences sur des points de détail, divergences qui ont trouvé place dans notre récit, Jeanbon et Villaret s'accordent à reconnaître que la bataille du 13 prairial est un insuccès, que les causes en sont la ligne coupée derrière la Montagne, le recul de l'avant-garde, l'impossibilité d'aller remorquer les vaisseaux démâtés, tous ces mécomptes résultant de l’impéritie de certains capitaines. Jeanbon et Villaret ne connaissent pas au juste leurs pertes, mais ils croient qu'un vaisseau français et un anglais ont coulé bas. Jeanbon juslifie Villaret, el Villaret loue Jeanbon. Les renseignements donnés dans la suite par Villaret ou contenus dans - le Journal du Représentant précisent la culpabilité de certains capitaines, surtout en ce qui concerne l’ordre d’aller remorquer les vaisseaux démâtés, ordre donné et non exécuté, ils attribuent à l’ennemi la perte de trois vaisseaux, ils conjecturent que le vaisseau français qui a coulé est l’Impétlueux *.

1. Prieur de la Marne écrit aussi le 23 prairial au Comité de Salut public que trois vaisseaux anglais ont coulé. Le 21, Prieur annonce au Comité : « Une lettre de Villaret à sa femme annonce que dix vaisseaux anglais ont été démâtés et que deux ont coulé bas en sa présence » (IVe Reg. de correspondance des Représentants du peuple, Arch. commun. Brest). Vautier à Dalbarade, le 23, répète la version: de

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Ces relations ont été violemment critiquées.

On les a dites composées dans l'intention d’abuser le gouvernement et le pays. Nous venons de montrer qu'elles sont au contraire écrites sous la première impression des faits, et que Villaret exagère plutôt sa défaite. D'autre part, nous avons établi que le rapport de Jeaubon, rédigé au jour le jour, est bien un journal des événements. Ajoutons que Saint-André cite les capitaines desquels il tient ses renseignements, qu'entre son exposé des faits et celui de Villaret où relève des divergences qu'ils n’auraient pas laissé subsister s'ils avaient concerté une apologie en partie double. On a dit encore que ces deux récits présentent nombre d’inexactitudes. Serait-ce vrai qu'il ne faudrait pas s’en étonner : placés au centre de la ligne, enveloppés de suite par l’ennemi et la fumée, Jeanbon et Villaret ont perdu de vue l’ensemble de l’action. Il en a été de même pour tous ceux qui y ont êté mêlés : nous le répétons, il n’est pas deux témoins de la bataille dont les témoignages concordent, et, placés sur le même vaisseau, à la même heure Delmotte et Villaret ont une idée différente de la position respective des deux armées !.

Examinons cependant quelles inexactitudes ont commises le Représentant et l'amiral. On peut faire deux parts de leurs assertions.

1° celles qui se rattachent à des détails de l’action. Nous en avons signalé une fort erronée : l'attribution aux Anglais de trente-quatre vaisseaux, nous avons prouvé en même temps que l'erreur est toute involontaire. Pour les autres, nous avons donné en regard les versions qui les contredisent, et, dansle discord des opinions et desaffirmations, bien téméraire serait celui qui prétendrait discerner l’absolue vérité.

2° les affirmations les plus importantes. Nous les avons notées au cours du récit et confronté avec les versions opposées, nous les résumons ici. é

L’amiral et le Représentant sont accusés d’avoir transformé en victoire ce qui était bien réellement une défaite. Leurs lettres du 14 prairial démentent complètement cette imputation. On a confondu ces lettres, ainsi que les passages du Journal de Saint-André relatifs à l'issue de la bataille, avec l'appréciation du conventionnel sur les résultats de la croisière, appréciation qui se trouve à la fin de son Journal et dans son rapport du 16 messidor. Ni Jeanbon ni Villaret ne dissimulent que la journée du 13 prairial ait été une défaite, c’est la croisière qui constitue un succès au dire de Jeanbon, et nous verrons plus loin pourquoi. Le Bastard et Troude observent aussi que la ligne ne fut pas coupée seulement derrière /a Montagne, que Gassin ne fut pas le seul coupable. C’est vrai, mais on comprend que Jeanbon et Villaret n'aient démêlé que la fausse manœuvre du vaisseau le plus rapproché d’eux ; beaucoup d’autres témoins, d’ail-

Prieur du même jour : « J’ai vu à midi Jeanbon, je lui ai entendu dire que les Anglais avaient eu trois vaisseaux coulés, dont un trois ponts » (BB? 51, fol. 177).

1. Jeanbon dit lui-même dans son Journal : « Il est impossible de rendre compte exactement des mouvements qui ont été faits dans cette journée : dans la chaleur de l’action, on n’a pu saisir que les faits principaux. »

leurs, se sont trompés sur cetle première phase du drame. Le Bastard ajoute que la ligne française devait être fatalement coupée, l'amiral commettant la faute d'attendre dans l'attitude de la défensive une attaque qui se prononçait vent arrière, que par suite Villarei a eu tort de s’en prendre à ses capitaines d’un événement dont lui-même est responsable. Nous le croyons aussi, mais la faute de Gassin n’en esl point atténuée. L’avant-garde a plié, disent Villaret et Jeanbon, on a démontré qu'ici encore ils se trompent, que les vaisseaux qui se trouvaient sous le vent à la fin de l’action appartenaient aux trois escadres ; mais leur erreur est celle de beaucoup d’autres. Troude ajoute que les vaisseaux en question n’ont pas plié : le mot « plier » indique l’action de reculer, de se dérober, or ces bâtiments ont pu tomber sous le vent involontairement ; peut-être aussi chacun d'eux, dans le désordre de l’action, a-t-il cherché « un chef de file, un guide qui pôt lui indiquer les mouvements de la tête de la colonne », ils se seront suivis de la sorte « sans trop savoir où ils allaient », ils auront pris « de bonne foi une direction qu’ils croyaient suivie par l’armée entière ». L’explication de Troude peut être acceptée pour certains capitaines, pour Langlois par exemple, qui, pressé par son lieutenant d’aller au feu, répond qu’il doit toujours suivre son matelot de l’avant, et Villaret-Joyeuse la justifie par ce passage de sa lettre du 1° messidor à Dalbarade : « Pourquoi -étiez-vous sous le vent? pourquoi ne cherchiez-vous pas à rallier le général qui combattait, demandait le Représentant du peuple à ces lâches spectateurs. — Ne voyant ni général, ni signaux, j'ai suivi mon matelot, ont-ils répondu. » Mais cette interprétation ne vaut probablement pas pour tous les capitaines qui ont abandonné laction, et sur leur cas, nous l’avons vu, lés avis sont nombreux et partagés. Tandis que l'amiral et le Représentant ont accusé de désobéissance les commandants qui avaient recu l’ordre d'offrir des remorques aux vaisseaux démâtés, ces officiers prétextent leurs avaries : la raison peut être bonne pour quelques-uns, toutefois plusieurs n'avaient pas souffert dans leur gréement, du témoignage même de leurs camarades, et presque tous ont manifesté une évidente mauvaise volonté.

De façon générale, a-t-on dit, Jeanbon et Villaret rejettent toutes les fautes commises sur leurs capitaines. Il n’est pas besoin, croyonsnous, de supposer chez eux un parti pris pour expliquer leurs critiques. Jeanbon avait vu le 10 prairial l'amiral manœuvrer avec décision, tandis que les capitaines faisaient preuve d’une déplorable maladresse : au 13 prairial, l'amiral a formé sa ligne, puis la fumée la lui ayant dérobée, quand le nuage s’est dissipé il l’a retrouvée brisée, Jeanbon et lui ont pensé naturellement qu’elle n'avait point fait une résistance suffisante. D'ailleurs, l’action a dégénéré de suite en une foule de combats particuliers dont l'issue dépendait de la valeur des capitaines engagés, Jeanbon a par suite très justement insisté sur la façon dont chacun de ces officiers avait rempli son rôle individuel; il est certain que plusieurs se sont laissé affaler sous le vent, ont

suivi leur chef de file comme des moutons et parce que c'était la consigne, alors que la canonnade les appelait, alors que leurs subordonnés leur criaient d'aller. au feu. Jeanbon les taxe de lâcheté : peut-être, comme le dit Troude, est-il injuste pour quelques-uns, mais M. Chevalier, cependant peu favorable à Jeanbon, conslate qu’ils ont été tout au moins d’une parfaite inintelligence et d’une passivité regrettable, et nous avons noté bien des témoignages de leurs égaux, de leurs subalternes qui les inculpent.

L'acte d'accusation rédigé par le capitaine de vaisseau Barbier pour la cour martiale maritime de l’an IV est vraiment accablant pour tous les capitaines inculpés. A la vérité, Linois rapporteur de l'affaire devant ce tribunal, s’est montré beaucoup moins sévère, et la cour martiale’ s’est rangée à sa facon de voir : Le 28 et le 29 plu-. viôse an IV, Alary de {a Convention, Benoist de l’Eole, Tardy du Gasparin ont été déclarés non coupables, Dumoutier du Trajan coupable, mais excusable, et tous ont été acquittés ‘. Gassin luimême a bénéficié des dispositions des juges. Nous avons relevé toutes les présomptions qui.existaient contre lui. L'acte d'accusation accepte toutes les imputations de Jeanbon et Villaret sur son compte : « voué par le rang qu’il tenait dans la ligne de bataille au dernier comme au plus généreux sacrifice », Gassin, dit ce document, aurait dû tout tenter « pour ne pas survivre au désastre et à la honte de compromettre le pavillon amiral dont la garde lui était spéciale- - ment confiée », et le capitaine Barbier affirme qu’au contraire Gassin « a signalé la plus grossière impéritie dans ses manœuvres, sinon qu'une lâcheté insigne a paralysé: son expérience ». Néanmoins Linois a été jusqu’à déclarer impraticable le mouvement d'arrivée sur la Montagne commandé par Villaret à Gassin, mouvement que les ofliciers même du Jacobin jugeaient tout à fait de circonstance et facile à effectuer, et la cour martiale, sur quatre chefs d'accusation n’a retenu que l’abandon par le capitaine du Jacobin de son poste de matelot de l'amiral, encore l’a-t-elle jugé excusable, et considérant ses vingt-deux mois de détention préventive, elle ne l’a condamné qu’à trois mois de suspension sans solde ?. Mais nous avons déjà dit qu'on ne peut adhérer sans réserves à des verdicts qui furent rendus deux ans après les événements et en l’absence de nombreuses pièces et de nombreux témoignages, à des verdicts qui furent prononcés par des officiers que l’esprit de corps et une évidente animosité contre la dictature du pouvoir civil rendaient fort indulgents pour tous leurs camarades frappés par le régime de la Terreur.

On prétend également que Jeanbon et Villaret ont insisté sur la belle défense de {a Montagne pour attirer sur un fait tout à la gloire de l’amiral les regards qui auraient pu aller aux vaisseaux qu'ils abandonnèrent. Sans doute ils ont pris plaisir à raconter cet épi-

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