IL EST ENVOYÉ EN MISSION AU PORT LA MONTAGNE (TOULON
Pourquoi cette brusque décision des collègues de Saint-André ? Bien que la minute de Barère du 17 messidor soit assez informe, il y a une explication plausible. La dénonciation de Lucadou à Robespierre et aux Jacobins, les menées de ses acolytes dans Brest ont averti le Comité de Salut public que Jeanbon avait maintenant dans celte ville comme ennemis les révolutionnaires avancés, et que l’opinion publique y était fort émue de l'événement du 13 prairial. Si Jeanbon était demeuré à Brest le Comité l'aurait soutenu. Mais il avait quitté la position, il était difficile de l'y faire rentrer immédiatement Sans aigrir ses adversaires, sans déterminer un conflit. Le Comité de Salut public, on le sait, ne voulait à aucun prix d’une rupture avec les démocrates avancés dans les départements bretons, c’eut été ruiner le parti montagnard dans ce pays; d'autre part, il était bien décidé, à ne pas sacrifier son délégué, c’eut été se démembrer et s’affaiblir d’un homme de valeur. D’ailleurs Jeanbon dans la campagne navale s'élait de point en point conformé aux instructions du Comité, et le Comité considérait lui aussi que la campagne avait été couronnée de succès par le retour du convoi. Fidèle à ses habitudes politiques, le Comité dans la circonstance résolut de biaiser : il envoya Jeanbon pour quelque temps loin de Brest, de facon à laisser les esprits se calmer dans cette ville et sur la flotte, il se chargea d’abattre luimême ou par l'intermédiaire de Prieur tous les meneurs de la cabale ourdie contre Saint-André. L’agitation disparue, Jeanbon reviendrait à Brest.
Mais pourquoi ne pas le garder au Comité? Faut-il penser que Robespierre intervint de sa personne dans cette affaire, qu’il voulut plaire aux clubistes brestois qui avaient sollicité son appui, et en même temps se débarrasser de la présence d’un collègue trop lié avec Dubois-Crancé ? Dubois-Crancé a prononcé après le 9 thermidor une parole dont on a inféré que si Jeanbon était resté au Comité de Salut public, Robespierre eut été renversé beaucoup plus tôt‘; mais le sens de la phrase de Dubois-Crancé est très peu clair, il faut vraiment épiloguer sur les mots pour en tirer pareille conclusion. Jeanbon n’était pas un des séides de Robespierre ? quoi qu’en pense l’historien de ce dernier, son attitude dans la Convention avait toujours été celle d’un Montagnard indépendant, ses confidences à Alquier et Dubois-Crancé visaient bien probablement Robespierre, et après le 9 thermidor il flétrira le tyran déchu; mais rien, absolument rien, ne révèle de sa part une intrigue ou une manifestation anti- robes pierriste, M. Aulard a démontré de façon irréfulable qu’il n'y eut aucun complot tramé à l'avance contre Robespierre dans les semaines qui précédèrent le 9 thermidor, et jusqu’à la veille de ce jour tous les membres du Comité de Salut public se sont sentis solidaires, tous ont placé au-dessus de leurs sympathies particulières l'intérêt de l'État .
1. « Certes si Robespierre eût pu envoyer en mission les membres du Comité, son triumvirat eût triomphé » (14 thermidor, Moniteur, t. XXI, p. 362). 2. Hamel, Histoire de Robespierre, t. II, p. 381.
et les nécessités du gouvernement. L'envoi de Saint-André à Toulon, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, n’est qu’une consé-
quence de la mission qu'il avait reçue dans les départements maritimes : après avoir rempli cette mission aux côtes de l'Océan, il
fut expédié pour la continuer aux côtes de la Méditerranée.
Ces mesures étaient insuffisantes. On pouvait redouter que le découragement et la réaction contre le-gouvernement qui se mani-
festaient à Brest vinssent à gagner Paris et le reste du pays, à l'heure où la nation se prenait enfin de passion pour sa marine. Nous avons
déjà vu combien le Comilé de Salut public redoutait l'impression que.
produirait sur les esprits la nouvelle de la perte de sept vaisseaux
si elle recevait confirmation. La rentrée du convoi n’était pas de ces faits qui frappent les imaginations, la répartition des subsistances
qu’il apportait s’opérait trop lentement et sur un nombre de communes trop considérable pour que chaque localité en fût immédiatement et complèlement soulagée. C'est alors que le Comité de Salut
public trouva dans les journaux anglais un récit magnifique de la
fin du vaisseau le Vengeur du Peuple. Ce récit n’était point conforme à la réalité, c'est une des erreurs commises de bonne foi par les témoins de la bataille : les officiers et marins du Vengeur, après s'être d’ailleurs parfaitement comportés, s'étaient rendus à l'instant où le vaisseau coulait bas, le défaut de secours immédiats avait empêché les Anglais de les sauver tous, el un certain nombre d’entre eux restés à bord avaient acclamé la République en disparaissant sous les flots; mais au dire des journaux anglais l'équipage du Veñngeur, plutôt que de se rendre, avait préféré s’abîmer dans les eaux, et clouant le pavillon à un tronçon de mât, il avait liré une dernière bordée au cri de : Vive la République, au moment d’être englouti. Le gouvernement français ne connaissait pas plus la réalité des fails que les journaux anglais, il ignorait même, nous l’avons dit, le nom exact du vaisseau qui avait sombré, puisque d’après le Journal de Jeanbon ce bâtiment était !’Zmpétueux : il ajouta foi naturellement au récit de nos adversaires, et il vit sans doute aussitôt tout le parti qu’il pouvait en tirer pour réveiller l’esprit public. La mission de développer ce thème superbe à la tribune fut naturellement confiée à Barère, l’orateur aux Carmagnoles retentissantes, il s'en acquitta en virtuose émérite dans son fameux discours du 21 messidor à la Convention, et l’Assemblée convia « les artistes, peintres, sculpteurs et poëtes, à concourir pour transmettre à la postérité ce trait sublime ». Jeanbon assistait à la séance, il ne prit la parole qu'après Barère et pour une observation sans importance, il n’en savait pas plus que son collègue sur le fait, qu’aurait-il pu ajouter à ses éloquentes paroles ?
Le retentissement fut énorme dans le pays. On sait que Lebrun,
1. Voy. Maurice Loir, article sur le Vengeur déjà cité. M. Loir s’étonne que Jeanbon et Villaret n’aient rien dit du Vengeur en rentrant à Brest. On a vu qu'ils le confondent avec l’Impétueux, et en messidor, dans sa lettre à Donzé-Verteuil, Villarct croit que le Trente el Un Mui a remorqué le Vengeur (BB: 38, fol. 224). Le rapport de Barère est au Moniteur, t. XXI, pp. 173-175, Procès-verbal, t. XLI, p. 140.
REP RU SAT RQUES RTE