‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 779 sur 889 · JEANBON ET LE PROJET D'EXPÉDITION EN CORSE · texte numérisé non relu

JEANBON ET LE PROJET D'EXPÉDITION EN CORSE

les factions ». Jeanbon « supplie » aussi le Comité de Salut public de ne souffrir « sous aucun prétexte, et quelles que soient les instances qu'on lui fasse », l'emploi d’un seul Corse, officier ou volontaire, dans l'expédition projetée : « Cette expédition ne peut être confiée qu'à des Français, el encore une fois les Corses ne le sont pas. »

Cette opinion de Jeanbon sur les Corses était celle de la plupart des contemporains. Les idées de Bonaparte à cette époque, telles que M. Chuquet les a exposées dans ses livres sur La jeunesse de Napoléon, les Mémoires de Miot de Melito, chargé en l’an V d’aller rétablir les institutions de la France dans l’île, démontrent que cette opinion était juste el qu’alors les Corses étaient exclusivement Corses, que même le parti rallié à la France ne cherchait qu’à exploiter notre appui contre Paoli'. Mais Saliceti, que le Comité de Salut public donne comme adjoint à Jeanbon, Saliceli est Corse, il a provoqué lexpédition précisément pour ramener ses compatriotes dans leurs foyers, et Jeanbon, déjà si prévenu contre l’opération en elle-même, Jeanbon sait à quels mobiles obéit Saliceti. Avant que les deux collègues qui doivent agir de concert soient réunis, il n’y a déjà plus de concert possible entre eux.

« Quant-aux moyens d'exécution, dit encore Jeanbon, il faut une force prépondérante dans la Méditerranée... j'estime qu’en totalité les ennemis peuvent former une armée de 18 ou 20 vaisseaux dont plusieurs à trois ponts, nous n’en avons que 15, dont plusieurs, trop vieux, après un engagement un peu chaud seront hors de combat »; de plus, l'ennemi attend des renforts d'Angleterre : « après leur arrivée nous voilà redevenus inférieurs et retombés dans notre nullité maritime ». Jeanbon persiste donc dans la demande de 24 ou 25 vaisseaux. Ils serviraient à « tenir l’armée anglaise en respect, tandis qu’une division de 10 vaisseaux escortant les navires de transport favoriserait la descente; nous serions assurés de jouer à coup sûr et nous ne sacrifierions pas l'indépendance de la Méditerranée, objet bien précieux et duquel dépend peut-être le salut de la République ». Il ne faut pas « faire un seul pas qui ne tende à l’affranchissement prompt et entier de la Méditerranée ». Le Représentant termine ainsi : « Après ces observations, je déclare au Comité que tous les ordres qu’il donnera seront ponctuellement exécutés, el que malgré le mauvais état de ma santé presque entièrement ruinée par la continuité des travaux pénibles dont je suis chargé depuis longtemps, je ferai en sorte que rien ne soit négligé et je retrouverai de nouvelles forces pour servir ma patrie ?. » Mais le 6 frimaire

1. Jeanbon au Comité de Salut public, 26 brumaire (BB? 62, fol. 288). Chuquet, notamment dans La Jeunesse de Napoléon : la Révolution, Paris, 1898, in-8°. Miot de Melito, Mémoires, t. 1, pp. 132-157. Cf. Dupont de Nemours à Reubell, 16 ventôse an IV (Révolution francaise, t. XXIV, p. 376), Brun, t. Il, p. 258, et la suite du récit, notamment l'affaire des marins pris sous pavillon Corse.

2. 26 brumaire au Comité de Salut public (BB° 62, fol. 288). Autre au Comité de Salut publie, 30 brumaire, annonçant des troubles en Corse. « Tout se réunit à mes

(26 novembre), arrive Saliceli qui communique à Jeanbon le plan de Carnot. «11 n’est plus temps de faire des observations, écrit Jeanbon le lendemain au Comité de Salut public, la division qui nous arrive

de Brest est bien mesquine et bien misérable, N'importe, nous irous

le moins mal que nous pourrons. » Cependant, « au hasard d’être refusé », il sollicite l'établissement dans la Méditerranée de fortes croisières contre le commerce ennemi, en même temps elles pro-

tégeront le nôtre, et entraîneront les coalisés sur de fausses pistes |

par des diversions. À cet effet, il réclame l’envoi d’une division de deux vaisseaux rasés et quatre frégates de l'Océan : il doit y en avoir beaucoup dans nos ports de la côte atlantique, ajoute-t-il, car on en a mis quantité eu construction !,

Saliceti, à son ordinaire, est plein d’optimisme. Il écrit de Nice à Carnot après son entrevue avec Saint-André : « L'intérêt de la République, la confiance que le Comité m’a témoignée me font un devoir de te parler avec franchise. Jeanbon m'a paru peu content des mesures prises par le Comité pour les opérations navales ». Cependant, ajoute-t-il, « toute la force des Anglais dans la Méditerranée se réduit à 15 vaisseaux mal armés et en très mauvais état; ils sont mouillés à Saint-Florent, et tu peux compter que s'ils nous y attendent ils n’en sortiront pas, et s'ils vont se réfugier dans tout autre port de l’Italie, nous irons les y chercher. L'opération que nous allons faire rendra à la République le département de la Corse, délivrera la Méditerranée et nous rendra maîtres de l'Italie.

« Il est possible que l'intrigue, la malveillance, l'ignorance et peutêtre la jalousie cherchent à induire le Comité en erreur. Je t’engage à persister dans le plan adopté, et je compte sur le succès le plus complet et le plus brillant. Je ne te parlerais pas avec cette assurance sans avoir des données qui me répondent de la réussite ?. »

Un état d’esprit si différent chez les deux Représentants ne peut qu'augmenter leur désaccord. Néanmoins tous deux se mettent à l’œuvre. Saliceti se rend à Nice pour désigner avec Ritter et Turreau les troupes de l’armée d'Italie qui formeront le corps expéditionnaire. Jeanbon, à Toulon et Marseille, presse le rassemblement et l'armement des transports *. Il ordonne, le 7 frimaire, la formation d’une école navale de tactique en rade, suivant le système à ce moment en vigueur à Brest : les embarcations à la voile exécuteront toutes les manœuvres et évolutions qui peuvent être utiles à la mer et dans les combats. Assurément mieux vaudrait une campagne au large que ce jeu d'enfants, mais il n’est pas encore possible de se risquer au large. Le Représentant traite avec des négociants de Marseille pour les fournitures à faire à la marine, et le 11 frimaire,

yeux pour prouver que la Corse sera bientôt à vos pièds et qu’il suffit pour cela d’une diversion par mer » (BB? 62, fol, 295).

1, Collection Maurice Loir.

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