JOURNÉE DU 1% PRAÏRIAL AN III
égale à la valeur de quarante fois leur revenu; 3° pour augmenter | les
ressources de l’État, de lever un impôt sûr les assignats : ils seraient
échangés tous les {rimestres dans les bureaux de l'État contre de nouveaux, et un droit serait perçu à cette occasion; 4 pour remédier à la prime de l'or et de l’argent, d'annuler le numéraire : « l'or et l'argent ne seront plus employés comme monnaie ».
Ce plan est une pure chimère. En effet : 1° le blé était à un prix encore plus élevé que l'argent, réduire l’assignat au taux du blé c'élait décréter une banqueroute plus formidable que celle dont Johannot préconisait l'adoption; 2° vendre les biens nationaux pour une somme de quarante fois leur revenu, c'était favoriser leur acquisition à vil prix par la bande noire des spéculateurs, l'expérience
le démontra bientôt après ‘; 3° obliger le public à échanger tous les
trois mois ses assignats contre un nouveau type de papier-monnaie, c'était multiplier à plaisir les embarras du commerce et les difficultés des transactions ; 4 interdire la frappe et la circulation des espèces
était absurde, c’est le rêve d’un utopiste, et les considérants par
lesquels Jeanbon justifiait sa proposition montrent une fois de plus, combien son esprit, une fois lancé dans le domaine de l’a priori, s'’égarait en théories irréalisables. « Organisez donc votre système social indépendamment du reste de la terre, s’écrie-t-il. Qu'elle finisse pour vous aux frontières dé la République, que vos lois ne connaissent d’autres denrées que celles qui sont créées par votre travail ! Il ne fait pas naître l'or, l'argent. Eh bien! que ces mots: or, argent, restent inconnus aux législateurs 2, » Le lendemain 27 floréal, Jeanbon combattit sans succès la démonélisation des petits assignats à face royale *.
Mais l'heure n’etait plus aux discussions théoriques. Le 26 floréal, Escudier, soutenu par Ricord, avertit vainement l'assemblée que les émigrés reparaissent dans Toulon, qu'ils chas-
1. Un décret du 10 prairial an 111, ordonnant que les biens nationaux seront adjugés à qui payera soixante-quinze fois leur revenu annuel, revenu calculé d’après les baux de 1790, donnera lieu à des spéculations scandaleuses.
2. Opinion de Jeanbon Saint-André sur les bases de l’économie polilique, Imprimerie nationale, floréal, l’an Ill, 34 p. in-80. Voy. l’Introduction. Résumé au Moniteur, t. XXIV, p. 472. Jeanbon, le 2 février 1792, avait lu au club de Montauban une adresse à l’Assemblée nationale « sur la nécessité de retirer un décret qui déclare
l'argent monnayé marchandise » (Reg. C du club), et demandé le 5 juin 1793 à la
Convention qu'on examinât « la grande question de l'impôt en nature pour la contribution foncière » (Moniteur, t. “XVI, p. 570). Cf. le cahier des curés du Quercy aux États-Généraux, on y demande que 4 portion congrue des curés et vicaires soit
‘ établie «en denrées et non en argent » (Combarieu, op. cit., p. 62), à cause sans
doute du métayage à mi-fruit usité dans toute la région. 3. Journal des Débats, floréal an HI, p. 369.
sent des propriélés qui leur ont été enlevées par confiscation les
nouveaux acquéreurs, en s’autorisant d’un décret du 22 germinal qui a permis la rentrée en France de tous les individus mis hors la loi par suite ou à l’occasion du 31 Mai’. Le 1* prairial (20 mai), le peuple de Paris force à nouveau l'entrée de la Convention : invasion tumultueuse d’une foule affolée par la misère et par la rancune, qui s’emporle aux derniers excès, hurle, et frappe au hasard. Accusant de ses souffrances tous les conventionnels indistinctement, n’'écoutant ni les promesses de la majorité apeurée, ni les conseils des Montagnards, le peuple remplit l'enceinte, crie, tourbillonne, gesticule et malmène les Représentants, scène affreuse dont il faut lire le récit dans Michelet, Louis Blanc, Claretie, et qui se prolonge jusque dans la nuit. Duquesnoy, Du Roy, Bourbotte, Romme, Soubrany, Goujon, Prieur de la Marne, viennent d'arracher à la lâcheté de leurs collègues des décrets de réorganisation du gouvernement révolu-. tionnaire lorsque, à minuit, les bataillons des sections royalistes arri-
vent, expulsent la foule épuisée et libèrent la Convention. Le 4 prai-
rial, les faubourgs sont désarmés, la démocratie parisienne est définitivement vaincue. :
Jeanbon n’est point intervenu au cours de celte terrible séance, il a déclaré plus tard que l'attentat du peuple lui avait fait horreur, que la Convention avait raison de s’indigner contre ce mouvement ?. Cela se comprend, il n’admet pas de rébellion vis à vis de
la représentation nationale. Il'esl vrai qu’il a accepté le coup-d'État
du 31 mai 1793, mais parce qu'il le considérait comme nécessaire. L'Assemblée délivrée montre d'autant plus de férocité qu’elle a eu plus d’effroi. Dans la nuit même du 1 au ? prairial, elle décrète d’arrestation Bourbotte, Duquesnoy, Du Roy, Prieur de la Marne, Romme, Soubrany, Goujon, cinq autres Représentants. À Prieur de . la Marne, l’ancien compagnon de mission de Saint-André, Defermon impute l’assassinat « par une commission qu’il avait créée » des «administrateurs les plus patriotes de la France, ceux du Finistère ». Le ? prairial, on accuse Robert Lindet d’avoir tenu chez lui « un directoire pour organiser le mouvement qui a eu lieu », les Représentants décrétés d’arrestation quelques heures auparavant sont décrétés d'accusation, et avec eux Le Carpentier, Thuriot, Cambon *. Les dénonciations se pressent, les membres de la majorité emploient: des ruses de policiers pour saisir ceux qu'ils frappent de leurs décrets, et la Convention rétablit la mise hors la loi pour les inculpés
1. Moniteur, t. XXIV, p. 470. Noter qu’un décret du 12 floréal a ordonné l’exécution de la loi du 25 brumaire an III, traduisant tous les émigrés rentrés en France devant les tribunaux criminels.
2. Voy. sur ces événements, Procès-verbal, t. LXIL, p. 5-30; Moniteur, t. XXIV, pp. 507-513. Voyez l'opinion de Jeanbon dans sa: Réponse à la dénoncialion des citoyens de la commune de Brest. «Et les événements de prairial?...…. J'en ai gémi comme vous; ils m'ont fait horreur comme à vous... la Convention justement irritée contre les auteurs de la révolte... »