A DÉFENSE CONTRE SES ACCUSATEURS DE BREST
réplique : « Je défie qu'on produise cet arrêté. A-t-on voulu faire:
entendre ce qu’on n’a pas osé articuler ouvertement, que je pouvais: avoir détourné ces réquisitions à mon profit? Ah! c'est ici que je. défie toute la noireeur de mes ennemis. Elle est à moi cette honorable . pauvreté dont je me glorifie, elle est à moi et nul ne me ravira ce: précieux trésor. Je puis faire quand on voudra le bilan de ma for-tune, où plutôt le tabléau de mon indigence ; et s’il faut que je meure : jemporterai au tombeau en dépit de la haine le sentiment de ma
probité. Je ne récriminerai même pas, car toute récrimination est au-dessous de moi. » Jeanbon, prétend la dénonciation, a appelé à Brest un tribunal révolutionnaire : nous avons vu que ce tribunal avait été demandé d’abord par Bréard, Tréhouart et Prieur de la Marne malgré Jeanbon, établi malgré Jeanbon par Laignelot, mais qu'ensuite Jeanbon avait accepté l'établissement d’un second ‘tribunal recruté dans le personnel de celui de Paris, et qu’il avait organisé, . soutenu ce tribunal. IlLest dit encore dans le pamphlet des Brestois
que Saint-André a délégué à l’accusateur public du tribunal tous ses
pouvoirs au moment de partir sur l’escadre ; on n’ajoute pas que cette
décision du 18 floréal avait pour but d'accélérer, en l’absence du Re-
présentant, la libération des individus détenus sans motifs légitimes.
«Il a aussi désorganisé la partie civile et administrative de là marine en plongeant dans les cachots des administrateurs probes et instruits pour les remplacer par ses créatures, telles que l’abbé Verteuil, frère de l’accusateur public de l’ex-tribunal égorgeur de Brest, qu’il fit inspecteur général du port et qui l’a administré d’une manière si favo-
rable aux projets du cabinet de Saint-James. » Or, on sait que Jeanbon fut indulgent surtout pour les administrateurs de la marine compromis dans les intrigues fédéralistes et que Armand Verteuil s’est
conduit en honnête homme et en bon citoyen. Jeanbon est également
pris à partie à propos du 13 prairial : nous avons montré plus haut
quelle a été sa conduite dans la croisière de la flotte de Brest. On lui
reproche avec plus de fondement la suppression des régiments de
marine et l'exode des terroristes de Brest à Toulon en l’an III.
La défense que présente Saint-André est également mêlée de vrai et de faux. Il nous avertit dans la conclusion qu’il l’a composée, privé. dans sa prison de ses papiers et n'ayant d’aulre secours que ses souvenirs. Il n’y a donc pas lieu de s'étonner qu’il se trompe sur quelques points, qu’il déclare, par exemple, qu’il n’a pas nommé Verteuil inspecteur général du port et des hôpitaux et qu’il n’a jamais prêté l'oreille à des dénonciations venant des forçats. On comprend aussi que Jeanbon, à propos de plusieurs des décisions qui lui sont repro-’ chées, rappelle qu’il les a prises de concert avec Bréard et Tré-: houart, maintenant passés à la réaction thermidorienne, ou sur. l’ordre du Comité de Salut public. Mais il faut convenir que certaines: déclarations du Représentant sont équivoques : s’il montre qu’il a: combattu la politique de déchristianisation violente, il oublie que, tout en défendant de porter matériellement atteinte à la liberté de: conscience, il a apporté le plus possible de restrictions légales à
l'exercice public du culte catholique; il repousse toute responsabi-: lité dans l organisation du tribunal révolutionnaire de Brestet affirme ; n'avoir agi sur lui que pour modérer sa rigueur; il chicane sur le: nombre des individus qu’il a fait venir de Brest à Toulon. Ge sont là des arguties misérables qui dénotent une défaillance du caractère. En revanche, le plaidoyer de Jeanbon se relève singulièrement dans les dernières pages. Accusé d’avoir désorganisé la marine, il s’indigne et proteste dans un langage magnifique : « Depuis la Révolu-. tion les équipages avaient été perpétuellement insubordonnés. Depuis quand sont-ils rentrés dans le devoir ? N'est-ce pas depuis l'arrêté: supplémentaire du Code pénal que j'ai concu et rédigé et que la Convention nationale a converti en décret? Cette loi n’a-t-elle pas rétabli l’ordre, et se plaint-on depuis que les équipages refusent d’obéir ?. Ai-je désorganisé la marine par l’épuisement des magasins, mais je n’y ai rien trouvé. J'ai paré au besoin comme j'ai pu, et j'ai laissé en partant de Brest une flotte de 32 vaisseaux de ligne. Ai-je désorganisé la marine en refusant d'employer des sujets capables ? Il n’est pas un homme ayant quelque réputation en faveur duquel je n’aie parlé quand il m’a été connu. J'ai désorganisé la marine ! Mais dans quel temps a-t-elle porté des coups sensibles au commerce ennemi ? Qu’ on relise les bulletins de l’an Il, qu’on examine comment les con- | vois de cabotage ont été faits pendant ma mission, qu'on demande aux négociants de Bordeaux, s’il n’est pas vrai que les assurances sur ces convois étaient tombées à trois pour cent, et qu’elles sont. remontées depuis jusqu'à cinquante. J'ai désorganisé la marine! Serait-ce en provoquant l'examen légal de la conduite de quelques officiers? Je n’ai pas oublié que dans l’ancien régime, le corps entier de la marine se croyait offensé quand on voulait juger un de ses membres; je pensais qu’il devait en être autrement sous le nouveau. Officiers de Toulon, vous avez perdu une flotte toul entière et sans tirer un coup de canon ! Et l'autorité vous a absous. Officiers de la marine, soit que vous portiez l'épée ou que vous maniez la plume, oui, j'ai voulu vous assujetlir à une discipline républicaine ; elle était dans mon caractère et dans mes principes. Osez dire que vous n’en avez pas besoin, osez dire que tous les vices de l’ancienne marine ne se reproduisent pas chaque jour au milieu de vous; 0sez dire qu’il n'existe plus de cabales contre vos chefs, des prétentions au commandement, des ferments de désobéissance et d’insubordination. Osez dire que le principe de votre haine contre moi ne vient pas de ce que je me suis efforcé d’arracher ces germes de malheur et de honte.» Et les noms, les faits se pressent sous la plume du Représentant: Souffleté par l'injustice, il relève la tête et brave ses adversaires. Il conclut ainsi : « Mon sort est entre les mains de la Convention nationale, ma probité est dans ma conscience, je suis tranquille et résigné. Si mon sang pouvait éteindre le feu des divisions, ramener la concorde et la paix, je désirerais mourir comme Sénèque pour avoir le plaisir de le voir couler. »
Les auteurs de la dénonciation ne laissèrent pas la réponse