DISPARITION DE LA MARINE DE L'OCÉAN
20 fructidor, complété le 2 et le 20 vendémiaire, proclama : « ceux qui, après avoir livré le port de Toulon aux Anglais, incendié neuf vaisseaux de ligne et une partie des magasins de l’arsenal, proclamé Louis XVII, combattu pendant quatre mois de siège contre les
troupes de la République, se sont relirés sur l’escadre anglaise, et
qui seraient rentrés sur le territoire français... sont déclarés émigrés et seront poursuivis comme tels ». La Convention, rappelant tous les Représentants en mission dans le Midi, envoya à leur place le 15 vendémiaire an IV, avec de pleins pouvoirs, Fréron maintenant brouillé avec la jeunesse dorée et aussi acharné à la poursuite des émigrés qu’il l'était naguère à la chasse des Montagnards. En vendémiaire, en brumaire de l’an IV, dans les départements du Sud- Est, les émigrés « décampent en foule ‘ ». Mais les meneurs de la démocratie ont été massacrés; la masse, déconcertée par tous ces revirements politiques et lasse d’agitations, a perdu toute énergie, toute conviction, se désintéresse de tous les événements qui ne la touchent pas immédiatement. Il ne reste sur les bords de la Méditerranée qu’une foule sans racines dans le pays, sans attaches parmi les indigènes, dressée par des révolutions successives au culte exclusif de la force, et ne se souciant que de satisfaire ses appétits, populace flottante et non peuple, sans patrie, sans idéal et sans scrupules ?,
Quant à la marine, sur l'Océan la ruine en est déjà consommée à l’époque où Jeanbon est emprisonné.
L’épuration et les réintégrations pratiquées par les thermidoriens dans les états-majors n’en ont point amélioré l'esprit ni accru les capacités. Leur esprit c’est toujours l’esprit de corps, d’exclusivisme étroit, d’orgueil injustifié contre lequel Jeanbon avait essayé de réagir. Et ce n’est pas seulement Jeanbon qui en note la persistance dans la diatribe véhémente qui termine sa réponse à la dénonciation des citoyens de Brest. Cambry déclare que les survivants de la marine royale, n’y eussent-ils figuré qu’à litre de simples pilotes, prennent vis-à-vis des anciens ofliciers de la Compagnie des Indes et des corsaires de la guerre d'Amérique des airs de supériorité ; Harmand de la Meuse, dans son séjour à Brest, constate l’existence de querelles féroces entre les officiers et l'administration, eñtre l'épée et la plume *.
1, Procès-verbal, t. LXIX, p. 75; t. LXX, p. 34; Moniteur, t. XX VE, p. 188, les derniers décrets sont rendus pour annuler les restrictions hypocrites apportées par Durand-Maillane à la loi du 20 fructidor; Moniteur, t. XX VI, p. 33. Un décret est rendu le 20 vendémiaire pour expulser des armées de terre et de mer, ceux qui « se sont emparés de la révolution bienfaisante du 9 thermidor, pour parvenir, à force d’intrigues, aux emplois qui devaient être réservés exclusivement aux patriotes énergiques et purs » (Moniteur, t. XX VI, p. 190). ;
2. Proclamation de Servière, Toulon, 15 brumaire an IV : les habitants « témoignent une criminelle insouciance dans l’exercice de leurs droits les plus sacrés, vous êtes sourds à la voix de vos magistrats qui vous convoquent dans vos sections pour y procéder aux élections que la Constitution vous charge de faire » (Arch. commun). Rapport de Mollis du 15 nivôse an V, sur la population des Bouches-du-Rhône, déjà cité.
3. Cambry. t. I, p. 134; Harmand de la Meuse, op. cit., passim.
L'inexpérience demeure extrême. Après le départ définitif de Renaudin pour Toulon, le Comité dé Salut public essaie d'obtenir de l’'escadre de l'Océan un nouvel effort, il pense à renouveler les préparatifs d’une descente en terriloire anglais, il décide l'envoi aux Indes Orientales de l'expédition dont Kerguelen escompte les résultats fructueux depuis les premiers mois de 1793, il tente par l’organisalion de croisières de vaisseaux le long du littoral de protéger les convois que les Anglais enlèvent presque impunément ‘. Le contre-amiral Vence sort en floréal dans ce but avec trois vaisseaux de l’escadre de Brest. Mais il est bloqué par la division anglaise de Corn wallis à Belle- Isle. Villaret-Joyeuse et le Représentant Topsent appareillent pour le délivrer avec le Peuple (ci-devant la Montagne) et huit vaisseaux de 74. Le 23 prairial, Villaret joint Cornwallis, le poursuit sans succès, et le 4 messidor il tombe dans les quatorze vaisseaux de lord Bridport qui vient de protéger le débarquement des émigrés à Qui- : beron. Villaret essaie vainement de s’esquiver, il est atteint le 5 messidor (23 juin), près de l’île de Groix, trois de ses vaisseaux seulement obéissent à ses signaux, quatre se tiennent en dehors de la bataille, finalement l’amiral français laisse trois vaisseaux aux mains de l’ennemi et se réfugie à Lorient. M. Chassin a prouvé qu’à ce moment même Villaret-Joyeuse était suspect de relations avec les émigrés. Toutefois il s’est vaillamment conduit. Au contraire, ses capitaines ont fait preuve, quelques-uns de désobéissance ou de lâcheté, d’autres d’une incapacité extrême. Or, le plus coupabie, le commandant du Zélé, est un des officiers qu’a rétablis en fonctions la réaction thermidorienne ?.
Les matelots se montrent insubordonnés comme aux premiers
mois de 1793, ou bien ils désertent à la première occasion. D'ailleurs, comme Villaret réfugié à Lorient n’y trouve pas de vivres, il lui faut congédier la majeure partie de ses équipages, et ceux-ci jetés à terre sans ressources vont se joindre aux chouans *. Dans la chiourme de Brest pour laquelle Jeanbon avait été si sévère, « le produit des vols se partage entre ceux qui doivent exercer la surveillance sur les voleurs * ». Les ouvriers ne peuvent être gardés en nombre suffisant. « Nous n’avons jusqu’à présent soutenu nos ouvriers, soldats et ma- - telots qu'avec le biscuit et les farines de l’armée navale », écrivent les Représéntants le 1° floréal; ces ressources étant limitées, Redon propose à Palasne-Champeaux de renvoyer les ouvriers, le Représentant ne peut sy décider, mais permet à ces travailleurs de demander des congés. Par suite l'arsenal se vide.
1. Expédition de Kerguelen décidée le 20 ventôse (AF ‘1 139), la croisière dans les (mers d'Allemagne décidée en messidor an IT est préparée le 21 ventôse an III ibid.). Voy. BB? 84, fol. 49 et 195 les enlèvements de convois, et AF1r 139 l’organisation des croisières du littoral.
&. Chevalier, pp. 202-219 ; Guérin, p. 475.
3. BBt 10, fol. 177; AF*n 139. Kerguelen, Guerres maritimes, p. 383; Maurice Loir, Jean-Gaspurd Vence, p. 55. :