‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 857 sur 889 · Nicolas, op. cit., p · texte numérisé non relu

Nicolas, op. cit., p

2. Mémoires du chancelier Pasquier, Paris, 1893-1895, 6 vol. in-8, t. 1, p. 344. Nicolas raconte la scène avec quelques différences de détail (op. cit. p. 130).

3. Jeanbon au ministre de l’intérieur, Mayence, 18 novembre 1812 (F1 Mont Tonnerre). .

De même, toutes les idées politiques antérieurement professées par Saint-André se retrouvent dans les écrits, les propos du préfet du Mont Tonnerre. Loin de les dissimuler, il les a développées à nouveau.

Le 16 germinal an XII (5 avril 1804), à la première séance publique de la Société des Sciences et Arts de Mayence, le 7 frimaire précédent (27 novembre 1803), à l'ouverture du lycée, il a prononcé deux discours bien curieux. 11 y glorifie la Révolution : « Les écrivains du xvui° siècle cherchaient la vérité et ils la voulaient claire, évidente et démontrée. Libres et indépendants ils citaient tous les préjugés au tribunal de la Raison. Ils revendiquaient pour euxmêmes et pour les autres les droits dont le genre humain était privé depuis trop longtemps. Le peuple les entendit et il opéra cette Révolution à jamais étonnante ». Puis : « La Révolution! quel mot ai-je prononcé ? Qui peut se flatter d’avoir une idée nette et précise de la série de ces événements tour à tour glorieux et déplorables, fruits du génie et de l'audace, des vertus les plus sublimes et des vices les plus bas, de la droiture la plus respectable et de l’iniquité la plus perverse, qui ont ébranlé le globe entier ?.....…. Que celui qui, pendant la durée de l’orage, n’a élé froissé par aucune secousse douloureuse, qui n’a sacrifié à aucune passion, n’a épousé aucun parti, n’a éprouvé aucun sentiment de haine ou de ressentiment, dont l’opinion a toujours élé calme, l’esprit toujours froid, le jugement toujours impartial, que celui-là écrive l’histoire de la Révolution. » Et Jeanbon ne cherche point à cacher son rôle personnel dans cette crise, il y a été, dit-il, «jeté par cette force invisible qui maîtrise nos destinées », et « appelé par un concours de circonstances extraordinaires à des emplois redoutables où le moment de la réflexion était

sans cesse absorbé par la nécessité d'agir ». Nous savons, d'autre .

part, qu’il déclarait ne rien regretter de sa conduite passée, qu'il assurait « que dans les mêmes circonstances où la France avait été placée pendant la Convention, il agirait encore de la même manière ! ».

Dans son discours à la Société des Sciences et Arts de Mayence, il célèbre l’appel lancé aux savants par la Révolution en vue de la défense nationale : « Quand la France, cernée de toutes parts, déchirée au dedans, attaquée au dehors, était obligée de tirer de son propre sein tous ses moyens de défense, quand son gouvernement appelait autour de lui les hommes les plus distingués dans les sciences, quand ces savants, pressés par les circonstances, imaginaient en une nuit des méthodes expéditives, dont en d’autres temps l’invention aurait exigé des années, quand ils fouillaient le sol de la France pour y découvrir et en extraire le fer qui devail armer nos soldats et le cuivre qui devait doubler nos vaisseaux, fabriquaient des armes,

1. Nicolas, d'après des notes de Bellue, op. cit., p. 109 et note. Cf. Beugnot à propos de Jeanbon : « Il n’a pas désavoué un seul » des actes de la Révolution, (t. II, p. 11).

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du salpêtre, de la poudre, des chaussures comme par magie, que le

télégraphe étonnait le monde, que l'Institut national était créé, que

les écoles normales étaient convoquées, peut-on dire que les sciences

étaient près de périr », et il ajoute fièrement que « la Révolution a

eu ce grand et inappréciable avantage de mettre les sciences el les

arts à leur véritable place », c'est-à-dire de leur donner dans l'État

le rôle essentiel dont ils sont dignes. Dans le même discours, on

retrouve son aversion pour les corporations fermées, pour l'esprit

de corps. « irascible et implacable », dit-il, et à un magistrat de son

ressort il écrit : « Souvenez-vous des scandales des anciens corps

de judicature, de leurs petitesses, de leurs prétentions à des pré-

séances insignifiantes, mettez tous vos soins à les éviter ‘. » Il fait aussi l’éloge de la vérité « principe de tout bien, source féconde de

toutes les vertus ». La mission des savants c’est de « faire la guerre

aux préjugés », ils exercent « le plus saint de tous les sacerdoces

parce qu’il est gratuit et volontaire, celui de conduire ou de redresser

l'opinion à la douce lumière d’une raison saine et exercée ». Il pro-

clame la liberté «le plus précieux des dons de la nature, le seul

- auquel il n’est pas permis à l'homme de renoncer », et «le premier

devoir des sociétés littéraires est de conserver cette liberté de penser qui constitue l’essence de l'esprit humain », Il y a même, dans son discours à la Société des Sciences et Arts de Mayence, un écho de ses théories d'autrefois sur la propriété : la propriété, dit-il,

est affermie quand on l’a rendue « sans secousse plus générale et plus uniforme ».

Dans la correspondance administrative du préfet, on démêle le souci constant de défendre contre les exactions « le paysan, le manouvrier, le petit marchand », de mettre « à l'abri des vexations, de- la rapacité des agioteurs le pauvre vivant du travail de ses mains ou du produit de sa petite agriculture ». Lors des illuminations des fêtes dynastiques, Jeanbon signale « non sans émotion, la maison de l’homme peu fortuné » qui a voulu « honorer son prince par le faible éclat d'une ou deux chandelles », le pauvre qu'il a vu « ne pouvant pas faire mieux, suspendre sa lampe à la croisée ? ». Il semble aussi qu’il ait gardé les prédilections des disciples de Rousseau pour l’homme primitif et vertueux *. Dans son Discours prononcé à l'ouverture du lycée de Mayence, il paraît considérer que l’Université napoléonienne représente le système d’éducation nationale qu’il avait prôné à la Convention. Il y relrouve l'instruction à trois degrés qu’il réclamait; dans les lycées « des principes communs, une morale uniforme, des institutions appropriées à l'esprit national feront du peuple français un peuple ami

1. Jeanbon au commissaire national près les tribunaux civil et militaire de Trêves, 5 messidor an X (F1c 43. Arch. nat.).

2, Jeanbon au ministre, 31 octobre 1810, 16 août 1812 (Ft IIT, Mont Tonnerre).

3. Discours à la Societé des Sciences et Arts de Mayence, il parait y croire que pour « l'honneur de l'espèce humaine », il vaudrait mieux que l'homme restât confiné dans un horizon borné.

des lois », et tandis que dans les collèges de l’ancien régime « le nom respectable de la palrie n’était même pas prononcé, ici Ja patrie marche avant tout » Jeanbon considère toujours que linstruction n’est qu'une partie de l'éducation, que la science n’est pas le principe de la vertu, qu’il faut cultiver chez les enfants pour développer la vertu : « Celte précieuse sensibilité, don du ciel accordé à. l'homme », et que les maîtres doivent étre « les guides et les amis de leurs élèves ». On voit qu’il n’avait rien abandonné de ses idées politiques, et dans le nouveau régime, si différent pourtant de la France qu’il rêvait sous la Terreur, il aimait l’application de quelques-uns des principes auxquels il demeurait attaché.

Sur les questions religieuses ses opinions n'avaient pas varié davantage. Il acceptait avec le gouvernement de respecter tous les cultes. Toutefois, il n'ometltait pas de dire aux élèves du lycée de Mayence, en se couvrant de l'autorité de Mounier, qu’ils ne devaient pas attribuer « comme tant de chrétiens ignorants, plus d'importance aux cérémonies du culte qu’à la morale chrétienne ! ». Il flétrissait publiquement la révocation de l’Édit de Nantes, donnait sa bibliothèque à la Faculté de théologie protestante de Montauban ?, projetait une institution analogue à Deux-Ponts, et il montrait dans ses rapports avec l’évêque de Mayence une susceptibilité que Portalis était obligé de tempérer. Il gardait donc ses antipathies de pasteur calviniste pour le catholicisme. Et toutefois, comme sous la Révolution, il se montrait rationaliste et déiste plutôt que calviniste. A l'heure où le protestantisme reconstitué prononçait par l'organe des ministres Marron à Paris et Pradel-Vernezobre à Montauban, l’anathème contre la philosophie *, Jeanbon, dans son Discours à la Société des Sciences et Arts de Mayence, adressait à la vérité, à la science, à la raison, à la vertu, cet hymne dont nous avons cité des fragments, et qui prouve que la religion se ramenail pour lui à l’enseignement de la loi morale. e

Dans l'administration, il gardait son initiative audacieuse et indépendante. Commissaire général dans les quatre départements de la rive gauche du Rhin, il vsa de lui-même engager les immenses travaux nécessaires pour la construction d’une route le long du Rhin, de Mayence à Coblentz, et il prit sur lui d’y affecter un reliquat de fonds en dépôt chez le receveur-général de Mayence, et provenant de crédits non employés. Quand la nouvelle en fut connue à Paris, le ministre de l’intérieur demeura deux jours sans oser la

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