‹ Le Conventionnel PhilippeauxChapitre 36 sur 78 · IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

se séparer bien vite de l’Église romaine. De ces données il déduit la légitimité de la Révolution : puisque Dieu est notre commun père, nous sommes tous frères, tous égaux ; si nous avons été longtemps réduits à la servitude par quelques-uns de nos semblables, ç'a été par un oubli des lois da ciel et parce que des fourbes ont dit à nos pères que Dieu le voulait ainsi.

Il accorde très bien la religion et la Révolution. Il voit dans la marche des événements depuis 1789 la main de Dieu. La Révolution à été favorisée par la Providence, elle en est l’œuvre; elle a vaincu tous les obstacles que les hommes lui ont opposés pour la faire échouer : si elle a poursuivi sa marche, c’est avec l’aide de Dieu (1).

Nous avons vu avec quel zèle il avait défendu la Constitution. civile du clergé : c’est que, pour lui, elle rend au christianisme le caractère que lui avait donné Jésus- Christ (2). Il démontre, par une foule de textes sacrés

(1) « L'Eternel, qu’ils (les ennemis de la Révolution), outragent en l’associant à leur égoïsme, manifeste au contraire par des signes éclatants combien il protège cette Révolution qui doit étendre sa gloire et redoubler l’adoration des peuples. Tout ce qui s’est fait depuis un an nous montre une foule de prodiges opérés par sa main bienfaisante, qui semble avoir tout dirigé pour le bonheur des humains. >» (Motion du 6 juin 1790.) « La Révolution nous a fait franchir depuis trois ans un intervalle immense; elle a pris un essor si majestueux et si rapide qu'on ne peut y réfléchir sans apercevoir l'impulsion d’une main tutélaire qui a voulu rétablir le genre humain dans ses droits primitifs et rappeler sur la terre le bonheur et la vertu. » (Prospectus du Défenseur, 1792, p. L.) « Les cafards qui nous traitent d’impies sont forcés de convenir qu'ils blasphèment contre la Providence; car si nous étions des impies, elle ne prendrait pas plaisir à confondre nos ennemis et à sanctionner notre conduite par des signes éclatants ; or, elle nous a si constamment favorisés à toutes les époques de la Révolution, qu'il faudrait fermer les yeux à l’évidence même pour ne pas apercevoir la main tutélaire dont chaque événement porte l'empreinte sacrée. » (Défenseur, n° 36, 20 octobre, p. 309.)

(2) Le Défenseur (n° 32, 6 septembre, p. 258) contient un Hymne à l'Éternel, que Philippeaux invite les pasteurs « à faire chanter les dimanches et fêtes par les citoyens rassemblés dans l’église pour leur

qu'il résume dans la formule Vox populi, voxæ Dei, que les ministres du culte doivent être élus par le choix libre du peuple comme dans les premiers siècles de l'Église (E);

Tels sont ses principes philosophiques, moraux et religieux. Quant à ses idées politiques, l’étude de sa vie et de ses écrits depuis 1789 nous en a déjà donné un aperçu; son attitude à la Convention achèvera de nous les faire connaître. Nous allons étudier sa participation à l’œuvre

politique, juridique, économique et sociale de la Convention.

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Philippeaux songeait-il à la République avant le 22 septembre 1792? Dans son journal, il avait combattu de toutes ses forces la « tyrannie ». Dans le discours qu'il prononça lors de son élection, il disait : « Ma plus forte passion est de terrasser les tyrans. » Sans doute, par tyrannie », il entendait, non pas la monarchie d’une façon générale, mais la royauté absolue, l’ancien régime. Mais sa lettre du 6 septembre à la Législative, où il exprime le

élever l'âme et leur inspirer un genre de piété plus digne du Créateur que le latin barbare et inintelligible auquel la plupart ne conçoivent rien du tout ». En voici une strophe :

- Français, élevons notre âme Jusqu à son divin auteur; Que l'amour qui nous enflamme Soit digne du Créateur.

Si quelque chose t'honore, Dieu puissant de l'Univers !

C’est un peuple qui t'adore Quand il à brisé ses fers.

(1) Défenseur, n° 3, 16 février, p. 17.

désir de ne voir à la Convention « ni aristocrate, ni modéré, ni royaliste » et l'espoir qu'on pourra mettre dans les affiches « Trône à vendre >», nous montre qu'après le 10 août, il avait dû envisager comme très possible la suppression de la royauté. Dans cette lettre, ainsi que le fait remarquer M. Aulard (1), « sans prononcer le mot de République, il présente l’Assemblée électorale de la Sarthe comme animée de sentiments très nettement antiroyalistes, et cela, à une époque où la France n'a pas encore cessé officiellement d’être un « royaume ». Effectivement, le 9 septembre, le commandant de la garde nationale de Saint-Calais ayant, en présence de l’Assemblée électorale, « juré une haine éternelle aux rois et à la royauté », ce serment, que les trahisons atroces du pouvoir exécutif, dit le procès-verbal, avaient provoqué, fut « unanimement répété par l’assemblée, pénétrée d’indignation contre les tyrans (2). >

Ce qui est certain, c’est que, une fois la République proclamée, Philippeaux s’en montra tout de suite un des partisans les plus enthousiastes.

Tout d’abord, il n'eut même pas l’idée qu il pût y avoir quelque division entre les républicains. Il rassure à ce sujet ses amis et ses lecteurs. « On a prétendu, écrit-il dans son journal (3), qu’il existait au sein de l’Assemblée deux factions opposées, également ennemies des grands principes de philosophie et d'égalité; je n’ai pas encore aperçu bien distinctement ces deux factions, mais beaucoup y

(4) La Révolution française, &. XXIV, p. 369.

(2) Dans son compte rendu des élections à la Convention (Défensewr, n° 33, p. 266), Philippeaux dit également que le corps électoral, en terminant ses travaux, jura « anathème éternel aux rois et à la royauté ». Ce serment fut une imitation de celui que l'Assemblée législative avait prêté dans sa séance du # septembre. (Moniteur, t. XL p617)

(3) N° 36, 20 octobre, p. 311.

croient. » Ce qu’il voit pour le moment, c’est une manie de bavardage, une passion mal entendue de célébrité qui pousse tout ce qu’il y a de médiocre et de nul dans la Convention à parler sur toutes les matières, à assiéger la tribune, à ennuyer l’Assemblée de leur babil, à rendre les discussions fastidieuses et interminables par leurs motions indiscrètes ; mais la Convention renferme une multitude de grands hommes inconnus du vulgaire, qui se taisent pour étudier avant tout l'esprit de l’Assemblée et le jeu des passions, mais qui donneront à la Convention un tout autre caractère quand ils entreront en scène; les bavards seront remis à leur place et réduits au silence; l’organisation des comités, qui n’est pas encore achevée, préparera des travaux bien digérés, dont la discussion intéressante exclura le mécontentement et les murmures ; l’Assemblée se connaîtra elle-même et prendra l’attitude qui lui convient. « Ce malheureux système de factions, imaginé peutêtre à dessein d’en faire naître et de jeter au milieu de nous une pomme de discorde, s’évanouira devant une majorité bien prononcée de législateurs purs et incorruptibles, dont la résolution ferme est d’opérer le salut public. »

Il est donc plein d’une généreuse confiance, qu'il témoigne encore dans une lettre à ses amis de la Société populaire du Mans, du 5 novembre (1). « On vous dira, leur écrit-il, qu'il existe des factions, des partis puissants qui se font la guerre; il existe bien quelques individus qui, par leurs prétentions ou leur esprit turbulent, cherchent à mettre le désordre au sein de la Convention; mais la grande majorité est saine, et quand elle sera parvenue à se bien connaître, elle agira d’une manière vigoureuse et sage pour le bonheur de l’humanité. » Il montre que la division entre partis détruirait la République naissante

(4) Archives municipales du Mans, n° 1007.

en causant des déchirements civils qui nous conduiraient au despotisme par l'anarchie. Pour l’empêcher, il faut « inspirer à tous les citoyens l’amour de l’ordre, le respect des lois et l’obéissance aux autorités légitimes. Sans cela il n’y a point de liberté, car si les volontés arbitraires, si les caprices aveugles du moment se substituaient aux lois, tel homme qui profite aujourd’hui de la faveur populaire pour assouvir ses passions individuelles fera revivre tous les abus du despotisme, et lui-même succombera bientôt aux excès de la licence; il apercevra trop tard le mal qu'il aura fait en flagornant le peuple au lieu de l’éclairer sur ses véritables intérêts. De vrais républicains doivent ne s'attacher qu'aux choses et non aux personnes; ils doivent se défendre de l’idolâtrie comme de la haine et ne porter les bannières d’aucun parti, pour suivre toujours avec une âme indépendante les principes éternels de la morale et de la justice. »

Il ne voit donc pas de parti proprement dit, mais seulement quelques divisions qui, il l'espère, ne dureront pas. Déjà, en effet, il avait eu à rendre compte de la séance du 24 septembre, où Robespierre, accusé d’être soutenu par un parti qui voulait l’élever à la dictature, avait à son tour dénoncé une faction ayant pour chefs Brissot et les députés de la Gironde. Mais, ajoutait Philippeaux, « l’Assemblée a prouvé dans cette séance que, s’il existe des factions, elles doivent être écrasées sous le poids de la majesté nationale; sa contenance vigoureuse et prononcée a dû faire pâlir les conspirateurs (1). »

Cependant les passions ne s’apaisent pas, elles s’échauffent au contraire ; les luttes à l’intérieur de la Convention prennent un caractère de plus en plus aigu. Philippeaux ne peut plus se le dissimuler. Forcé de le constater,

(4) Défenseur, n° 34, 6 octobre, pp. 287-288.

il en gémit. « Cette assemblée, qui renferme une multitude de grands hommes, et dont la masse est aussi pure que bien intentionnée, se trouve arrêtée sans cesse dans ses efforts généreux par je ne sais quel esprit d'inquiétude et d’agitation.. Les préventions et la discorde exercent toujours le même empire ; on s’accuse, on se dé- - nonce mutuellement, et l’effervescence des passions individuelles absorbe un temps précieux qui devrait être exclusivement consacré à des opérations utiles (1). » Voilà ce qui lui est le plus sensible : la perte de temps qui résulte de ces querelles de membre à membre. Plusieurs autres raisons l’empêchent également de se rallier à aucun parti : la crainte de se laisser aveugler par la passion et de se jeter dans une opinion qui ne serait pas la bonne (2); l'amour de la paix et de la concorde qui lui fait déplorer ces querelles entre républicains (3); sa largeur d'esprit, qui admet chez les autres une opinion différente de la sienne, pourvu qu’elle soit inspirée par l’intérêt de l’État (4); enfin l’idée que « la chose publique

(1) Défenseur, n° 39, 10 novembre, p. 364. C'est surtout à l'occasion du procès de Louis XVI que Philippeaux est forcé de se rendre à Pévidence et de constater « cette lutte de deux partis qui, loin de se rapprocher et de s'entendre pour le salut public, ne font que s'aigrir et s'éloigner de plus en plus par une funeste animosité ». (Tbid., n° 43, 8 décembre, p. 430.)

(2) « Pour moi, qui ne veux d’autre faction que le bonheur social et le triomphe de l'égalité, je me tiens en garde contre les préventions et l'engouement pour conserver toujours la situation d'âme que doit avoir un observateur attentif et impartial. » (Lettre du 5 novembre à la Société populaire du Mans.)

(3) C’est ce désir de la paix qui lui dicta son sentiment sur les massacres de septembre. « Il importe, dit-il, de jeter un voile épais sur les catastrophes sanguinaires des 2 et 3 septembre, au lieu de s'appesantir sur ces événements lugubres qui ne peuvent que contrister l’âme et produire de funestes divisions. » (Défenseur, n° 39, 10 novembre, p. 365.)

(4) « Pour moi, je croirai difficilement qu'un de mes collègues soit aristocrate par cela seul qu'il partagera l'opinion de tel qui a mérité ce titre, et que tel autre soit un agitateur et un anarchiste,

serait en danger le jour où ils (les agitateurs et les factieux) seraient jugés assez redoutables pour qu'on dût leur appliquer des mesures extraordinaires et asservir les représentants du souverain à l'instruction d’un procès dont la durée et les suites seraient incalculables » (OX Mais ce qui le touche surtout, c’est le temps perdu dans ces discussions oiseuses d’où il ne sort aucun résultat pratique. Philippeaux est avant tout un travailleur (2). Il s'était, en arrivant à Paris, représenté d'avance la Convention comme une assemblée d'hommes ayant pour mission d'accomplir une grande tâche : repousser l'invasion,

parce qu’il aura voté comme Robespierre et Marat. » (Jbid., 2° année, N° 1,5 janvier an 2*, pp. 3-4.) « C'est. une bien mauvaise méthode que celle de soupconner le cœur d’un citoyen parce qu'il n'a pas opiné comme nous. » (Jbid., 2° année, n° 4, 26 janvier an 2, p. 51, note.)

(1) Ces lignes, qui sont du 10 novembre 1792 (Défenseur, n° 39, p. 464, contiennent en germe son discours du 16 avril 1793.

(2) Ses travaux à la Convention, au Comité de législation, à différentes commissions, son journal, lui prennent tout son temps. Il continue son journal parce qu’il trouve « dans ses forces et les habitudes austères de sa vie privée le moyen d'’allier les deux choses: tout entier au travail et à l'étude, ne connaïissant ni parties de société ni plaisirs factices, ni toutes les dissipations qui enlèvent la moitié du temps, il lui en reste assez pour rédiger son journal ». (Prospectus du Défenseur imprimé à Paris.) Lorsque la Commission des vingt-quatre, dont il est, commence à examiner les papiers de Louis XVI, Philippeaux, après avoir travaillé trois jours et deux nuits à la mairie, rédige son journal en poste, sans avoir le temps de relire ses feuilles avant de les envoyer à l'imprimeur. (Défenseur, n° 34, 6 novembre 1792, p. 290.) Il ne fréquente pas les Jacobins parce que «ses jours sont si pleinement occupés par le travail qu'il ne pourrait pas en distraire seulement une heure pour fréquenter le club ». (Zbid., 2e année, n° 16, 20 avril an 2, p. 254, note.) « Mes plans de conduite et de travail m'ont presque toujours privé, depuis la Convention, de suivre les séances de cette célèbre société. » (Philippeaux à ses collèques et à ses concitoyens.) Il ne quitte son cabinet que pour aller à la Convention. (Réponse à tous les défenseurs, ete, p. 88.) C'est cette préoccupation d'économiser le temps qui lui avait fait choisir un logement aussi rapproché que possible de la Convention; il s'était fixé au n° 3 de la rue de l'Echelle, à quelques pas de la salle du Manège.

* Je rappelle que, dans son journal, an 2 signifie 1793 depuis le 4er janvier.

juger Louis XVI, faire une constitution, de bonnes lois, organiser sur des bases stables toutes les branches de l'administration, la justice, les finances, l'instruction publique. II s’était évidemment imaginé des séances consacrées exclusivement à ces travaux, l’assemblée n’en quittant un que pour passer à un autre, et ne s’occupant que de questions pratiques, d'objets d'intérêt public. C’est là ce que, pour son compte, il était venu faire, et nous le verrons constamment se plaindre des luttes de parti, surtout parce qu’elles font perdre du temps.

Telles sont les raisons pour lesquelles il n’appartint pendant longtemps à aucun parti (1). Cependant, il ne devait pas toujours rester neutre. Tout en conservant son entière indépendance, il se rapprocha de la Montagne et finit par en devenir un des partisans les plus zélés. Comment expliquer cette contradiction entre sa conduite et ses théories ?

C’est qu’il y a en Philippeaux deux états d’Âme contraires qui ont toujours été en lutte : si son amour de l'humanité lui fait désirer l’union et le bon accord, son caractère ardent (2), son tempérament de lutteur lui font défendre avec acharnement les idées qu’il a adoptées : si la froide raison le tient d’abord à l'écart des partis, la passion de la justice et de la vérité finit par le jeter au milieu de la mêlée, lorsqu'un des partis lui semble s’écarter de la bonne voie. C’est ainsi qu'au Mans il préchait la concorde entre citoyens; mais l'attitude de l'aristocratie

(4) Le 20 avril 1793, il écrivait que, s’il n'allait pas aux Jacobins, c'était, ainsi que nous venons de le voir, parce qu’il n'en avait pas le temps, et aussi parce qu'il voulait « pour conserver son indépendance el sa fierté républicaine, ne tenir à aucun parti, afin de pouvoir les juger tous sans prévention ». (Défenseur, 2 année, n° 16, p. 254, note.)

(2) «.… Avec un tempérament aussi brûlant que le mien », écrit-il au Comité de salut public. (Arch. nat., AFnr, 267. Recueil des actes du Comité de salut public, t. VI, p. 263.)

l’obligeait à lutter contre elle. A la Convention, après avoir voulu ignorer les divisions intestines, il les déplora, puis il se tourna contre des hommes qu'il avait longtemps estimés et admirés. Enfin, dans sa mission en Vendée, désireux par-dessus tout de voir tous les républicains unis contre les rebelles, il ne pourra taire son, indignation devant la conduite de certains hommes : il entrera en lutte avec ces hommes et leurs défenseurs; les abus et les scandales dont bien d’autres que lui gémiront, — mais pas trop haut, — il les dénoncera avec force, dût-il trouver la mort dans cette lutte, s’il a le dessous.

La « psychologie » de Philippeaux (si ce mot n’est pas trop ambitieux) nous explique son attitude vis-à-vis des députés à la Convention. Voyons maintenant quelle fut cette attitude.

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