ATTITUDE DE PHILIPPEAUX VIS-A-VIS DE LA GIRONDE ET DE LA MONTAGNE
1° Jusqu'au procès de Louis XVI.
‘étude du caractère de Philippeaux nous autorise à dire que, si ses opinions varièrent sur les hommes, il ne faut pas attribuer ces variations à un esprit inconstant, une humeur changeante ; elles tiennent à ce que les événements lui firent voir les mêmes hommes, à des époques diffé-
rentes, sous un jour différent (1).
(1) C'est ici le cas de se rappeler ce mot de Camille Desmoulins: «J'ai pris avec Mirabeau, tantôt la trompette, et tantôt le fouet... mais on ne peut en conclure que j'aie jamais varié; car ce n’est pas la girouette qui change, mais le vent. » (Révolutions de France et de Brabant, n° 69, 21 mars 1791, p. 185.)
Le premier homme sur le compte duquel il changea d'opinion fut La Fayette. Quand celui-ci quitta son armée en présence de l’ennemi pour venir apporter son appui à la cour, Philippeaux s’écriait : « O La Fayette!.…. tu étais mon héros, j'ai toujours pris ton parti contre tes autagonistes; aujourd'hui je reviens de mon erreur. » (1)
Jusqu'en 1793, il a uu véritable culte pour « le vertueux Petion », (2) une profonde admiration pour « le patriote Roland » (3). C’est que ces hommes ont été, comme lui, les champions des droits du peuple; comme lui, ils ont personnifié la lutte contre la cour, l'aristocratie, la « tyrannie» ; comme lui enfin, ils ont failli être victimes du pouvoir avant le 10 août; pour toutes ces raisons, il est avec eux.
Puis, cette générosité naturelle qui, lorsqu'il était avocat, lui faisait prendre par prédilection la cause de l’opprimé, se montre encore à la Convention; elle le rend instincetivement sympathique à ceux qui sont attaqués. Il s’indigne des accusations dirigées contre Petion, « qualifié de traître, lui qui, par sa constante fidélité au peuple, a eu les poignards du tyran mille fois levés sur sa tête, et, la nuit du 9 au 10 août, manqua de subir Les derniers excès du crime » (4). Il déplore le « système d’acharnement poussé
- jusqu'au scandale » contre Roland (5). « Je n’ai jamais, écrit-il, parlé une seule fois à Roland et n'ai avec lui
(1) Défenseur, n° 33, 5 juillet, p. 177,
(2) Le 20 juin, « le brave Petion.… a sauvé la capitale par sa prudence ». (1bid., p. 176, note.) Le 14 juillet a été un triomphe pour lui; les attaques de ses ennemis « n'ont servi qu'à le rendre plus vénérable aux yeux de tout ce qu'il y a d'honnête en France ». (Ibid. n° 25, 19 juillet, p. 199. « Les persécutions de la cour et son acharnement à le perdre ne l'ont rendu que plus cher au peuple, » Jbid.,
. n° 26, 26 juillet, p. 203.) Et encore, n°° 84, 6 octobre, p. 277 : 36, 20 octobre, p. 318.
(3) IL se félicite que ses vues sur Jes subsistances soient d'accord avec celles de Roland. (Zbid., n° 41, 24 novembre, p. 397.)
(4) Ibid., n° 43, 8 décembre, p. 424.
(5) Jbid., n° 1, 24 novembre, p. 398.
aucune espèce de relation ; mais je l’ai vu toujours marcher dans le sentier de la justice et de la vertu...; je me rappelle les services innombrables qu’il a rendus à la cause de la liberté » (1). Il prend la défense de Carra et de Uorsas, qui ont si puissamment contribué au 10 août (2). Mais il n’est point pour cela Girondin, comme Robespierre et Levasseur l’en accuseront plus tard, Il n’est pas systématiquement attaché à un homme ; tout en prenant la défense de Roland, il ajoute : « J'avoue que, pour croire à cette accusation terrible, il me faudra des preuves bien évidentes; mais en même temps, si ces preuves existent, je serai le premier à confondre le traître avec d’autant plus de rigueur qu'il aurait plus longtemps usurpé ma confiance, »
Des preuves, il lui en faut pour qu’il croie à la culpabilité d’un accusé: il apporte à la Convention l'esprit qu’il dut avoir dans ses fonctions de juge. C’est là sa ligne de conduite: on fait courir le bruit que Philippe d'Orléans est le chef d’une faction qui veut rétablir la tyrannie ; Philippeaux le défend. Il a confiance dans les preuves de patriotisme données par Philippe-Égalité ; il lui faut, pour le condamner, des preuves de sa trahison. « Je n’y crois pas plus, dit-il, qu'aux imputations sans cesse répétées contre le ministre Roland... Il ne faut pas accuser si légèrement sans avoir de preuves. J’en ai toujours demandé à ses antagonistes, qui m'ont toujours répondu par de simples conjectures ; j'en ai toujours demandé à ceux de Roland, qui ne m'ont pas plus satisfait (3). »
Étant d’instinct plus favorable aux accusés qu'aux accusateurs ; ayant toujours prêché la paix, l'harmonie
(4) Défenseur, n° 43, p. 424, note. Et encore, p. 424-425.
(2) Ibid., n° 43. Ce numéro deviendra plus tard, entre les mains de Levasseur, une arme terrible contre Philippeaux.
(3) Ibid., 2 année, n° 3, 19 janvier an 2, p. 36, note.
entre citoyens (1), le respect des lois; ami de l’ordre, opposé à l’émeute et à l'insurrection; supportant enfin avec peine qu’on fasse perdre du temps à l’Assemblée, il n’est naturellement pas tendre pour « le turbulent Marat (2) », qui « s'accroche pendant une heure à la tribune » pour jeter le désordre dans la Convention (3) ; ce « libelliste farouche, qui prêche le carnage et la dictature » (4); cet « écrivain atrabilaire », qui préconise le retour au despotisme, (3); ce « frénétique tourmenté de convulsions perpétuelles » (6); — ni pour ses partisans, « Catinilas » qui prêchent la théorie du meurtre (7).
Philippeaux montre un souci constant de juger hommes et choses, comme il l’a dit, en « observateur attentif et impartial ». Si une proposition de Vergniaud lui semble juste (8), s’il approuve les paroles de Buzot (9), il le dit comme il le pense; il critique le principe d’une proposition de Gensonné, mais il loue le motif qui l’a dictée (10). Mais s’il est, sur certaines questions, en conformité d'idées avec certains Girondins, il se rencontre aussi avec certains Montagnards. À propos des subsistances, « Saint-Just, dans un discours plein d'énergie et de méthode, a eu le
(1) Dans la séance de la Convention du 21 janvier 1793, il réclame une loi contre les provocateurs à l'assassinat. (Journal des Débats, n° 126, p. 303.)
(2) Défenseur, n° 36, 20 octobre 1792, p. 320.
(3) Séance du 24 septembre 1792. Défenseur, n° 36, p. 320,
(4) Ibid., n° 42, 1+ décembre, p. 418.
(5) 1bid., n° 43, 8 décembre, p. 423.
(6) Ibid., n° 46, 29 décembre, p. 477.
7) Ibid., n° 38, 3 novembre, p. 353, et n° 43, p. 423, (8) Séance de la Convention du 27 octobre. Ibid., n° 38, pp. 343-
(9) Ibid. Buzot parlait sur les moyens de réprimer les provocations à l'assassinat. « Les idées de Buzot ont été vivement applaudies. »
(10) 1bid., n° 39, 10 novembre, p. 369. Gensonné avait proposé que tous les membres de la Convention renoncçassent à tout emploi publie pendant six ans à partir de l'établissement de la nouvelle constitu-
tion, et l’Assemblée, emportée par l'élan d’un «enthousiasme sublime», avait décrété cette proposition. (Monitewr, t. XIV, p. 311.)
courage de remonter aux causes du mal, en sondant toutes les plaies de notre situation morale et politique avec une sévérité qui lui fait honneur (1) ». Il fait également l'éloge du discours prononcé par Saint-Just, dans la séance du 27 décembre, sur le procès de Louis XVI (2). Il approuve souvent la conduite ou les paroles de Barère.
Il n’a pas fait vœu de penser toujours comme les Girondins. Il est en désaccord avec Brissot, Buzot, Louvet, relativement à Philippe d'Orléans (3); il veut leur répondre, mais la parole ne lui est pas accordée ; il approuve l'attitude des Montagnards dans cette séance (4).
Dans le duel oratoire entre Louvet et Robespierre, ce qu'il voit de plus clair, c’est le temps perdu (5). Dans la séance du 29 octobre, Louvet a déployé « une éloquence vigoureuse ». Robespierre, en demandant un délai de huit jours pour répondre, « réclamait en cela une chose légitime (6) ». Dans son discours, « brillant et oratoire,.… il à été plus attentif à éluder les imputations directes qu’à les détruire, et son innocence n’a point été démontrée ». Mais Philippeaux a été le premier à voter l’ordre du jour,
(4) Défenseur, n° 42, 1°: décembre, p. 413.
(2) Ibid., n° 46, 29 décembre, p. 488.
(3) 1bid., n° 45, 22 décembre, pp. 470-472. Brissot demandait qu'on invitât Philippe d'Orléans à quitter la France, Philippeaux résume dans son journal les idées qu'il voulait développer à la tribune, idées pleines de justice et de bon sens.
(4) « Les membres qui siègent à la Montagne s’indignèrent de ce qu'on voulait enlever de haute lutte et sans discussion un décret dont l'importance était si majeure. Ils y opposèrent une résistance courageuse et soutenue ; mais, ajoute Philippeaux qui soutient encore Roland, ils en compromirent la gloire lorsque... ils demandèrent un décret de proscription contre Roland .»
(5) Déjà, dans la séance du 24 septembre, où Robespierre, accusé d’aspirer à la dictature, avait à son tour accusé Brissot et les députés de la Gironde, ce que Philippeaux relève surtout, c'est que. Robespierre a occupé la tribune pendant deux heures pour faire son apologie. (Défenseur, n° 34, 6 octobre, p. 288.)
(6) Ibid., n° 38, p. 348.
« non que l'innocence de Robespierre lui fût avérée, mais parce qu’il faut cesser de s'occuper des personnes et abjurer tout sentiment d’idolâtrie ou de haine pour s’attacher uniquement aux choses et aux principes (1) ». En somme, il ne se prononce pas, il ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre: mais il trouve que la dénonciation de Louvet à distrait l’Assemblée des grands travaux qui lui sont imposés. « L'Assemblée a pensé très sagement qu’il fallait mettre un terme à ces combats de ressentiment ou d’amour-propre pour s’occuper des intérêts plus majeurs de la chose publique... La dénonciation de Louvet ayant été écoutée, il fallait accorder à la défense de Robespierre le même avantage et s’en tenir là. C’est ce qu’a fait l’Assemblée, »
Enfin, il est intéressant de savoir quelle est à ce moment l'opinion de Philippeaux sur les deux Montagnards qu’il accompagnera à l’échafaud, Danton et Camille Desmoulins.
IL avait pour Danton une sympathie personnelle (2), outre son estime pour l’homme politique. Dès les premières séances de la Convention, cette sympathie eut l’occasion
(1) Défenseur, n° 39, pp. 365-366.
‘ (2) M. J. Claretie nous dit que, quand Desmoulins chercha dans Paris « un coin où vivre heureux avec uné épouse aimée » (par conséquent, après le 29 décembre 1790), « il s'établit Cour du Commerce, dans une maison que Danton et Philippeaux habitaient avec lui ». (Œuvres de C. Desmoulins, [Paris. Charpentier, 2 vol. in-12] t. I, p. 6.) Avant la Convention, Philippeaux résidait au Mans; lorsqu'il vint s'établir à Paris, en septembre 1792, il se fixa, comme nous l'avons dit, rue de l’Echelle, n° 3. Mais lorsqu'il habitait le Mans, il faisait des voyages à Paris. Nous voyons, par les procèsverbaux de la Société populaire du Mans et par des avis insérés dans les Affiches du Maine, qu'il était à Paris en septembre-octobre 1790 (séances de la Société populaire du 5 septembre et du 14 octobre: Affiches du 18 octobre, n° 42, p. 166), en mars 1791 (le 15, il assiste à la consécration de l'évêque de la Sarthe en l’église de l'Oratoire), en avril 1791 (Affiches du 11 avril, n° 15, p. 59 ; séance de la Société du 8 mai); on a vu qu'il y était en avril 1792, où il assistait à la fête civique du 15.
de se manifester. Le 29 septembre, on demandait que Roland et Servan fussent invités à rester au ministère, du moins provisoirement ; quant à Danton, il avait déjà refusé. « J’appuie la proposition, dit Philippeaux, et je demande que l'invitation soit étendue au ministre de la justice. Il importe que ce ministre révolutionnaire, qui est à la tête d’une administration aussi intéressante, la serve avec cette vigueur de caractère, cette énergie de talent qu’on lui connaît. » Des applaudissements éclatèrent, mais Danton se refusa à cette invitation, bien que Philippeaux maintîint sa demande avec insistance (1).
Quant à Camille, la première fois que Philippeaux en parle dans son journal, ce n’est pas pour en faire l'éloge. Dans la séance du 27 décembre, le discours de Lequinio sur le procès de Louis XVI fut applaudi. Barère, qui présidait, fit observer « avec beaucoup de raison » que, dans une matière aussi grave, il était convenable de ne manifester ni approbation ni improbation. « Bentabole et Camille Desmoulins ont eu l’indécence de répondre à cette observation par de nouveaux applaudissements.. Ce délit national à occasionné le plus grand trouble dans l’Assemblée... Bentabole a été inscrit avec censure au procès-verbal, et l’infamie sera le sort de ses imitateurs (2) ». On voit que, si Philippeaux était uni à Camille Desmoulins par les liens de l’amitié, sa sympathie ne l’empêchait pas de le juger sévèrement au besoin.
(1) Moniteur, 30 septembre 1792, t. XIV, pp. 76-77. Philippeaux rapporte aussi le fait dans son Défenseur, n° 35, 183 octobre, p. 296. Il cite ses propres paroles autrement que le Moniteur. Il y associe Roland et Danton dans un commun éloge. « Le vertueux Roland jouit de la confiance générale ; Danton est un vigoureux républicain qui châtiera sévèrement les juges prévaricateurs. »
(2) Défenseur, n° 46, 29 décembre, p. 488. Le Moniteur (t. XIV, p. 865) et le Journal des Débats (n° 101, pp. 459-462) rapportent l’agitation causée par les applaudissements de Bentabole, mais sans parler de Camille Desmoulins.
Jusqu'ici, Philippeaux est donc entre les deux partis opposés, ni avec l’un, ni avec l’autre; ce qui va contribuer puissamment à le rapproeher de la Montagne et à l'éloigner des Girondins, c’est l'attitude de ceux-ci dans le procès
de Louis XVI.
2° Depuis le procès de Louis XVI.
Dans les débats auxquels donna lieu le jugement de Louis XVI, Philippeaux garde encore l'attitude d’un observateur impartial (1). S'il loue Barbaroux, Buzot et Salle d’avoir fait rouler la discussion sur les principes et les considérations morales, sans faire intervenir le langage des passions et des personnalités odieuses, il signale « le fiel que Vergniaud et Gensonné ont distillé dans leurs discours » et qui « a été plus nuisible que favorable au système qu'ils voulaient défendre ». Il s’indigne des emportements scandaleux auxquels se sont livrés quelques partisans de l’appel au peuple, et qui, dit-il, « ont fait descendre de grands hommes bien bas dans mon opinion. Ils ont outragé avec une sorte de fureur la Montagne, qui a beaucoup de torts, sans doute, mais qui a écouté en silence leurs vociférations et qui ne méritait pas des bordées aussi virulentes parce que cinq ou six hommes pervers, ou simplement exaltés, siègent dans cette partie de la salle (2). >»
Dès lors, nous le voyons s’éloigner pour ainsi dire pas à pas des Girondins. Les deux numéros de son journal, du 19 et du 26 janvier, sont, à ce point de vue, d’un grand intérêt. Ils nous mettent sous les yeux les états d’âme par lesquels à passé Philippeaux daus ces quelques jours. Buzot l’impatiente, avec les incidents qu'il soulève et qui font perdre un temps énorme. Dans la séance du 14 jan-
(1) Pour son rôle et ses votes dans le procès de Louis XVI, voir le chapitre suivant.
(2) Défenseur, 2 année, n° 1, 5 janvier an 2, pp. 6 et 10.
vier, « Buzot, dit-il, dont j'aime à croire les intentions pures, mais dont l'imagination frappée n’envisage les objets que d’une manière sinistre, et qui, par une sorte de fatalité, ne monte jamais à la tribune sans exciter quelque orage, » Buzot, par un de ces incidents, fait perdre à l’Assemblée « trois grandes heures (1) ». Dans la séance du 15, le même Buzot demande, dès l'ouverture, le rapport d’un décret rendu la veille, « qu'il avait été si difficile de rendre au milieu des entraves de toute espèce mises à la délibération. Déjà on s'attendait à un nouvel orage du genre de ceux que les déclamations lugubres de Buzot produisent généralement, mais sa motion indiscrète n’a pas eu de suite, » A propos de l’ordre dans lequel seront votées les questions relatives à Louis XVI, « une nouvelle tactique (des Girondins) fatigue l’Assemblée pendant deux heures (2) ». |
Chez d’autres, il ne trouve pas la franchisé qu’on est en droit d'attendre; sur la question : Louis est-il coupable de conspiration ? « Lanjuinais et Louvet répondent à la fois oui et non (3). » L’agitation scandaleuse provoquée par le côté droit dans la séance du 16 janvier le remplit d’indignation. « Je me suis, dit-il, tenu en garde jusqu'ici avec la plus grande sévérité contre l'esprit de prévention, dont je déplore chez les autres le malheureux effet, et je ne veux être injuste vis-à-vis de personne; mais cette partie du journal, rédigée à la Convention et à la vue même des scènes qui s’y sont passées, est la représentation naïve des mouvements qui ont affecté mon âme et je n'ai pas dû les dissimuler (4). » Alors, selon son expression, les voiles qui couvraient ses yeux se déchirent, et il cesse complète-
(1) Défenseur, n° 3, 19 janvier an 2, p. 88.
(2) Ibid. p. 40.
(3) Ibid., p. A1.
(4) Tbid., p. 44, note 1.
ment d’avoir aucune sympathie pour les Girondins, qui « sacrifient le salut public à leurs passions individuelles », qui ne sont plus que des « factieux indignes du titre de législateurs ». Il prend contre eux la défense de la Montagne, à laquelle il est désormais rallié. « La Montagne, que vous représentez sous des couleurs si noires, s’écrie-t-il, combien ne l’avez-vous pas aigrie ou enflammée par un système méthodique de calomnies ?.. Du moins, à la Montagne, il y a de la franchise, .on n’y compose pas avec ses principes (1). »
Dès lors, il ne cessera de blâmer en toute occasion, de critiquer avec amertume l'attitude de « Buzot et compagnie », à propos, par exemple, des mesures prises contre Pâris, l’assassin de Le Peletier (2). Roland lui-même subit la conséquence de cette conduite des Girondins. Philippeaux aime toujours à le croire un républicain aussi vertueux que sûr, mais non exempt des faiblesses qui égarent une partie de ses collègues. Il ne lui trouve pas « une tête à révolution (3) ».
Cependant, pour s’être enfin jeté dans la mêlée, il n'entre pas pour cela dans ces discussions personnelles de membre à membre qui lui sont si odieuses parce qu’elles empêchent le travail. Il continue à préconiser une poli-
(1) Défenseur, 2° année, n° 4, 26 janvier an 2, p. 57.
(2) Un libelliste qui avait préconisé l'assassinat de Le Peletier a été incarcéré. « Aussitôt voilà le côté droit qui s’agite, Buzot qui recommence une kyrielle d'imprécations contre les factieux qui osaient manquer de respect à de si honnêtes gens. À les entendre, il n°y a plus de liberté à Paris, parce que les attentats du crime n’y sont plus soufferts, et une inquisition atroce menace tous les citoyens honnêtes, parce qu'on a arrêté une centaine de garnements qui mettaient la chose publique en péril ». (1bid., n° 5, 2 février, p. 77.) « Buzot et compagnie, qui ne croient pas que toute la malédiction du ciel et de : la terre puisse jamais suffire contre les hommes du 2 septembre, ont qualifié l’apologiste de Pâris, le provocateur du meurtre des députés qui ont fait courageusement leur devoir, d'homme de bien et d'ami
des lois, » (Ibid., n° 6, 9 février an 2, p. 92, note; et encore, p. 101) (3) 1bid., n° 6, p. 9.
LA GIRONDE ET LA MONTAGNE 101 tique d’apaisement, et s’il appuie énergiquement, le 10 mars, la création d’un tribunal révolutionnaire, ce n’est pas contre ses collègues qui ne pensent pas comme lui qu’il entend que cette institution soit dirigée, c’est contre les conspirateurs qui veulent rétablir l’ancien régime.
Il eut l’occasion de prouver son désir de l’apaisement en deux circonstances, à quelques jours d'intervalle.
Dans l'appel nominal qui eut lieu du 13 au 14 avril sur la mise en accusation de Marat, Philippeaux, malgré son peu de sympathie pour ce personnage, fut un des quatrevingt-douze députés qui, sur trois-cent-soixante, votèrent contre (1). « Si j'étais, dit-il, assez vil pour vouloir satisfaire ma vengeance contre Marat aux dépens de la justice, je voterais pour le décret d'accusation, car cet homme m'a calomnié dans ses feuilles. Mais je dois oublier mon injure personnelle, au moment où je deviens juge, et ne consulter que les principes austères de la justice. » Cependant, il ne semble pas pour cela réconcilié avec Marat; il donne comme raison de son vote que les règles ont été violées dans cette affaire, qu’on veut juger sans observer aucune forme capable d'éclairer la conscience des votants, et qu'il lui est impossible d'émettre aucun vœu jusqu'à ce que ces formes essentielles aient été remplies. « Quant à présent, conclut-il, je dis : Non (2). »
En racontant dans son journal la rentrée triomphale de Marat à la Convention, après l’acquittement du Tribunal révolutionnaire, il n’a pas un ton hostile, il ne témoigne
(1) Appel nominal qui « eu lieu dans la séance permanente du 13 au 14 avril 1793, l'an deuxième de la République française, à la suite du rapport du Comité de législation, sur la question: Y a-t-il lieu à accusation contre Marat, membre de la Convention nationale? Imprimé par ordre de la Convention nationale, envoyé à tous les départements et aux armées. (Paris, 1793,) Imprimerie nationale, 78 pp. in-6°. (Bib. nat, Le’*/223.) Reproduit dans la Révolution française, juinjuillet-août 1897, tomes XXXII, p. 532, et XXXIIT, pp. 70 et 153.
(2) La Révolution française, t. XXXII, p. 549.
102 PHILIPPEAUX A LA CONVENTION pas d’indignation; il rapporte la chose plutôt ironiquement, il semble s’en moquer un peu, sans le dire. Son jugement sur cette affaire est inspiré par les mêmes sentiments qu'il a déjà bien des fois exprimés : elle « a fait perdre à la Convention un temps qui pouvait être mieux employé, car le triomphe d’un parti, la mortification de l’autre sont certainement des choses indifférentes à la patrie, et ceux qui sont chargés de ses intérêts dans des circonstances aussi critiques devraient bien avoir quelque pudeur de les négliger pour satisfaire des passions personnelles (1). » Le lendemain, les sections de Paris apportaient leur fameuse pétition demandant l’expulsion de vingt-deux Girondins. Philippeaux prononça alors, le 16 avril, un discours d’une largeur d'idées vraiment admirable (2). En face des politiciens qui, uniquement occupés de misérables querelles de personnes, tout entiers à leurs rancunes et à leurs haines, ne savaient pas sacrifier leurs mesquines passions au bien public (3), il se dresse de toute la hauteur d’un véritable homme politique qui tient ses regards constamment attachés sur ce seul but : l’intérêt
(1) Défenseur, 2° année, n° 17, 27 avril an 2, p. 276.
(2) Le Moniteur du 20 avril (t. XVI, p. 171) ne donna qu'un bref résumé (une quarantaine de lignes) de ce magnifique discours, qui méritait réellement d'être reproduit in extenso. Philippeaux se plaignit qu'on eût mutilé et défiguré ses idées au point de le rendre presque ridicule « dans cette traduction parcimonieuserent infidèle ». (Défenseur, 2° année, n° 17, 27 avril, p. 266, n. 2.) Le Moniteur, dans son n° du 27 avril, p. 227, s'excusa sur « le défaut de place » qui l’avait forcé « de ne donner qu'un court extrait de l'opinion énoncée par Philippeaux dans la séance du 16 » et il rétablit ce discours en partie, mais en partie seulement. Le Journal des Débats le résuma en huit lignes (n° 212, p. 289.) Philippeaux le publia également dans son Défenseur, du 20 avril an 2, 2° année, n° 16, pp. 249-260, et en fit faire un tirage à part. (Bib. nat., Le**/1997.)
(3) « Je ne sais, disait-il, si ceux qui nous rassasient de déclamations atrabilaires sont de bonne foi dans leurs emportements, mais à coup sûr s'ils étaient républicains, ils eussent fait à la patrie le sacrifice de ces déplorables dissensions qui la tuent. »
supérieur de la République, auquel il est prêt à s’immoler, s’il le faut.
« Je ne viens point ici, dit-il, pour flatter les passions d'aucune sorte, mais pour remplir les devoirs impérieux d'un républicain ardent. » Il compare ce qu'était la Convention au début de sa carrière et ce qu’elle est devenue, l'enthousiasme fier et sublime qui transportait leurs âmes le 21 septembre, et l'esprit de parti qui règne actuellement, qui a fait consacrer à une lutte scandaleuse deux mois du temps le plus précieux. Il adjure ses collègues de repousser inexorablement cette manie d’imputations odieuses qui les entraîne au bord du précipice (1).« Au nom sacré de la patrie! s’écriait-il dans un élan de tout son être, qu'une sainte indignation fasse. à l'instant justice de ces divisions impies qui nous déshonorent!… que toute personnalité, toute allusion odieuse soit bannie pour toujours de ce sanctuaire! Il est impossible que nous ayons tous la même opinion sur la manière d’assurer le bonheur public; mais que chacun soumette la sienne, dans le calme et avec décence, au jugement suprême de la majorité. »
Il s'élevait avec force entre la pétition des sections, déclarant que le jour où elle serait sanctionnée « serait un jour de deuil et de désespoir pour tous les amis de la liberté ». Si l’on accordait aux sections l’exclusion qu’elles demandaient, la commune incivique de Lyon ferait, quinze jours après, la même demande contre les députés du parti opposé, et la Convention arriverait à se dissoudre avant d’avoir rempli sa mission,
(4) Lorsque, dit-il, il entendit, au Comité de défense générale, émettre cette idée que si Brissot, Gensonné et trois ou quatre autres pouvaient se réconcilier avec Robespierre, la patrie serait sauvée, il s’écria avec indignation : « Il n'existe donc déjà plus de République ! car si le schisme qui divise ce petit nombre d'individus peut la détruire, ces hommes seront nos maitres s'ils peuvent jamais s'entendre ! »
Rappelant alors cette mission, il demandait qu’on s’occupât des travaux importants que la Convention avait à accomplir : terminer la Constitution, organiser les finances, l’enseignement, l’assistance publique, rédiger un code de lois (1). Enfin il proposait un décret improuvant l'adresse des sections et déclarant mauvais citoyen quiconque voudrait la dissolution, en tout ou partie, de la Convention.
Ce discours fut un vrai triomphe pour Philippeaux. Mettant ses théories en pratique, il s'était attaché à ne blesser personne. Cependant « le côté droit et la partie inférieure du côté gauche où siégeait Gensonné » l’accueillirent avec des sarcasmes ct des injures. Il était écrit que les Girondins, en -leur aveuglement, repousseraient toujours la main qui leur était offerte. Froger-Plisson, député de la Sarthe, assis à côté de Gensonné, cria à Philippeaux « qu'il débitait une capucinade ». Gensonné luimême lui jetait des regards étincelants et la fureur se lisait sur son visage (2). « Il faut, écrit Philippeaux, parler dans le sens de ces messieurs pour mériter leurs faveurs, c'est-à-dire mettre l’Assemblée en feu et se prosterner devant Messieurs Brissot, Vergniaud, (rensonné, Barbaroux, Buzot, ete. (3). » Quant à la Montagne et à l’autre partie du côté gauche, bien qu'il n’eût pas plus ménagé cette portion de l’Assemblée que les autres, elle l’'applaudit sans réserve et demanda l'impression de son discours et
1) Quatre jours après, le 20 avril, il exprime encore les mêmes vœux. Boyer-Fonfrède demandant qu'on s'occupe de la pélition des sections, « Et moi, s'écrie Philippeaux, je demande qu'écartant de la discussion tout ce qui peut jeter des germes de division et mettre les passions en mouvement, la Convention s'occupe des moyens de sauver la patrie et entende les rapports importants que ses Comités sont chargés de lui présenter ». (Moniteur, t. XVI, p. 190; Journal des Débats, n° 215, p. 334.)
(2) Défenseur, 2 année, n° 16, 20 avril an 2, p. 250.
3) Tbid., p. 249, note.
Jenvoi aux départements. « J'y ai trouvé, dit-il, des collègues qui me serraient la main avec une effusion touchante; le sentiment précieux de la philanthropie les avait attendris jusqu'aux larmes. Cet accueil me dédommagea amplement des saillies indécentes de messieurs les brissotins (1) .»
À partir de ce moment, Philippeaux n’a plus aucune espèce de sympathie pour les « brissotins, bizotins, girondinistes ».-Il s'attache toujours à n'appartenir à aucun parti, il reste toujours impartial, il ne condamne pas forcément un collègue parce que ce collègue est un givondin; dans son Défenseur du 20 avril, par exemple, il fait l’éloge de Lasource, qui lui a toujours paru « un franc et loyal républicain (2). » Mais ses sympathies sont acquises à la Montagne, il est désormais « classé » comme Monta-
gnard.
(1) Les Mémoires de Levasseur (Paris, Rapilly, 1829, # vol, in-8,) parlent de ce discours et de l'accueil qui lui fut fait. Malheureusement, on ne peut déterminer ce qui, dans ces Mémoires, est de Levasseur lui-même, et ce qui est d'Achille Roche qui, en les publiant, les augmenta beaucoup. Il serait particulièrement intéressant de savoir à qui est dû le passage suivant, car, si Levasseur en était l'auteur, nous le verrions rendre à l'hoinme qu'il fit envoyer à l’échafaud un hommage précieux à enregistrer.
« Opposons à ces provocations (de Boyer-Fonfrède) le langage plein de sagesse du seul montagnard qui ait pris la parole dans cette discussion, Philippeaux, ami de Danton, qui, ainsi que cet éloquent orateur, n'avait jamais pris part à nos dissensions intestines et s'était contenté de songer aux intérêts de la France. Les applaudissements qui accueillirent ce discours, l’empressement avec lequel le décret de Philippeaux fut adopté, prouvèrent qu'il y avait encore dans le sein de la Convention une majorité bien intentionnée. Le bruit courut alors que la démarche de Philippeaux lui avait été suggérée par Danton, trop au-dessus des animosités personnelles pour ne pas protéger encore ses ennemis, mais qui ne voulait plus prendre la parole en leur faveur après la violente sortie à laquelle ils l'avaient poussé presque malgré lui; quoi qu'ilen soit, le décret de Philippeaux peut encore être regardé comme une trêve, mais ce fut la dernière »: (T. I, chap. v, pp. 187 et 189-190.)
(2) Défenseur, 2° année, n° 16, p. 255, note.