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PHILIPPEAUX SUR LE THÉATRE DE LA GUERRE

Philippeaux arrivait, sur ce théâtre de la guerre, plein d'enthousiasme, persuadé qu’il allait trouver, chez tous ceux que la République avait commis à sa défense, ce désintéressement, cette probité qui faisaient le fond de son propre caractère. Il fut bientôt détrompé. Nous allons, en le suivant pas à pas dans sa mission, nous rendre compte

(1) Compte rendu, 2° partie, pp. 14-15.

(2) « Quand il n'y aura plus de France, quand on cherchera sur cette terre refroidie l’étincelle des temps de la gloire, on prendra, on lira, dans les rapports de Philippeaux, l'histoire de sa course héroïque de juillet 93. Ces pages suffiront, la France pourra revivre encore. » (Michelet, Histoire de la Révolution, liv. XI, ch. 11.)

dés critiques qu'il eut à formuler sur la façon dont la guerre était menée, critiques d’abord toutes générales, mais qui ne tardèrent pas à se préciser et qui devaient, en prenant la forme d'attaques personnelles, s'élever à un ton acrimonieux qui lui a été reproché.

Il était à Poitiers lorsqu'il apprit la déroute de Châtil-. lon, le 5 juillet, Immédiatement il partit pour Niort qui, avec une garnison faible, courait des dangers. À deux lieues de cette ville, il trouva, blessé et sans connaissance, un jeune capitaine du 13° bataillon de la formation d'Orléans, qu'il ranima et transporta jusqu’à Niort, et qui lui donna des détails. Au moment de l’attaque des Vendéens, < aucun officier supérieur, et Westermann lui-même, n'était à son poste (1). Lorsque la légion fut attaquée, il y régnait la plus grande négligence : aucune garde avancée pour reconnaitre l'ennemi et sonner l’alarme ; une décharge à mitraille qui cribla nos frères fut le premier signal de leur approche. Nos canons se trouvaient dans un enfoncement très bas, d’où il était presque impossible d’en faire usage, et les bataillons, épars lors de la surprise, hors d'état de se rallier, furent assassinés d’une manière cruelle (2). »

À Niort, il trouve des forces insuffisantes : « l’état de l’armée, grâce à l'insuffisance des chefs, offrait un tableau peu flatteur (3) ,» Cependant, « cent cinquante mille hom-

(1) «Quand Westermann survint, dit-il encore, il dirigea la retraite de manière que sa cavalerie se trouvait à l'avant-garde, au lieu de protéger celle de l'infanterie, qui acheva d'être accablée par cette évolution perfide. » Philippeaux a donc, à ce moment, sur Westermann, une opinion défavorable sur laquelle il reviendra plus tard. Dans une lettre au Comité de salut publie, du 24 nivôse an II (13 janvier 1794), il déclarera avoir dit du mal de Wéstérmann «sur de faux rapports ». (Rec. des act. du Com. de sal, pub., t. X, p. 230.)

(2) Compte rendu, 2 partie, p. 14 — Lettre du 11 juillet su Comité de salut public (Rec. des act. du Com. de sal. DD LENT p. 237.)

(3) Compte rendu, 2 partie, p. 15.

mes au moins des départements environnants s'étaient levés pour exterminer cette horde d'animaux féroces. Ils venaient avec du courage et des subsistances pour quinze jours ou trois semaines. Il fallait profiter de ce beau mouvement qui eût terminé la guerre. On a eu le mauvais esprit de les congédier avec des formes odieuses (1). »

- Des rapports sûrs lui ayant appris que l'ennemi ne faisait aucun mouvement contre Niort, il quitta cette ville dans la nuit du 7 au 8 juillet pour se rendre à Angoulème,d'où il gagna Limoges et Châteauroux, puis Tours.

C’est là que le spectacle qui s’offrit à ses yeux commença à lui inspirer des critiques sérieuses sur la façon dont la guerre était conduite. Il nous dépeint son étonnement de trouver, à son arrivée à Tours, « un grand étatmajor et une légion d'hommes à épaulettes ». On lui dit que leur existence était nécessitée par un camp de réserve assez considérable. Il voulut voir ce camp : il y trouva douze à quinze cents hommes, la plupart mal armés, dans le plus triste état, n'ayant aucune notion de la tactique militaire, « On rencontrait des douzaines de chefs imberbes dans les lieux publics, et pas un seul ne daignait aller au camp pour y remplir ses devoirs. » Le général de la réserve, Beffroy, était un ci-devant noble qui avait vendu Stenay aux Prussiens et contre qui les plaintes s’accumulaient, Philippeaux ne voulut pas que les bataillons levés par ses soins pour marcher à la victoire subissent l'influence d’un régime aussi désastreux. Il confia le soin de les organiser à un brave sans-culotte, plein d'expérience, de talents et de zèle, le citoyen Rey, que la voix publique lui

(1) Lettre du 1 juillet au Comité de salut public. « On méprise trop le paysan, dont il faudrait honorer l'innocence, ajoutait Philippeaux. J'ai été témoin, à Niort, de la hauteur et du ton insolent dont on le traite. »

désigna et que la jalousie des généraux laissait sans emploi (1).

La déroute de Vihiers vint justifier ses critiques contre ‘la mauvaise organisation des troupes et la mauvaise tenue des officiers. Le récit que Bourbotte lui en fit, le 17 juillet au soir, l’éclaira sur les causes de cette défaite : l'absence d’un plan combiné entre les armées de Saumur et de Niort, qui devaient marcher ensemble (2), l’ineptie ou la malice avec laquelle avait été dirigé l’envoi des munitions (l’armée était restée vingt-quatre heures sans pain); enfin, la lâcheté des officiers. « Il n'avait pas été tiré quarante coups de fusil, lorsque, les officiers donnant l'exemple d'une infâme lâcheté, la confusion, le désordre, la fuite la plus honteuse et la plus précipitée devant six à sept mille brigands leur assurèrent un triomphe complet (3). »

Philippeaux n’était pas d’un caractère à souffrir en silence les causes de nos désastres et à se contenter de les blâmer en lui-même. Il dénonca très haut, sans faiblesse, les plaies qui rongeaient l’armée républicaine.

« C’est, dit-il (4), une chose scandaleuse et criante que la facilité avec laquelle on a empoisonné nos légions d’offi-

(1) Compte rendu, 2° partie, pp. 23-24. — Lettre au Comité de salut public (Tours, 18 juillet), Arch. nat., AFn1 46. Rec des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 297). L'arrêté de Philippeaux nommant Rey « chef provisoire de la nouvelle armée, pour donner tous ses soins et tout son zèle à sa prompte formation à mesure que les départements du Centre et de l'Ouest enverront les contingents auxiliaires qu'ils ont promis » (Tours, 17 juillet 1793), est aux Archives administratives de la guerre, dans le dossier de Rey. Il est reproduit in extenso dans la Vendée patriote, t. Il, p.572.

(2) «II est inouï que le mouvement de la grande armée de Tours n'eût pas été combiné avec celui de l'armée de Niort, qui n'a été instruite que trois jours après de sa marche et de sa déroute. On m'assurait cependant, lorsque j'arrivai à Tours le 18 [juillet], que le plan de campagne avait été concerté entre les généraux de toutes les colonnes. » (Compte rendu. {*e partie, p. 10.)

(3) Ibid., 2e partie, p. 25.

(4) Ibid., pp. 26-27.

ciers sans courage, de chefs sans morale, sans talents ou sans âme ; c’est une véritable gangrène qu'il faudrait extirper d’une main vigoureuse... L’intrigue est presque aussi puissante que sous l’ancien régime; elle a porté aux premières places des hommes de boue qui déshonorent la” République. On rencontre partout de ces fanfarons à moustache qui vont tout sabrer et finir la guerre, mais qui, au moment de tenir leurs belles promesses, se blotissent à l’arrière-garde ou décampent au grand galop sans brûler une amorce et donnent le signal de la déroute; d’autres qui joignent l’infamie et le brigandage à la Jâcheté en tolérant, en ordonnant ou commettant eux-mêmes des horreurs chez les citoyens paisibles (1). Plusieurs corps étaient sans chefs au moment de l’action (2). »

« C’est une chose bizarre, dit-il encore, que les soldats royalistes se battent pour le despotisme en véritables sansculottes, sans gratification, sans solde, avec un morceau de mauvais pain pour toute nourriture, tandis que nous, pour la cause sublime de la liberté, faisons une guerre d’esclaves et de sybarites (3). »

Il blâme le luxe et la dépravation dont l’armée de Tours donne l’exemple. Les généraux violent le règlement qui interdit l’entrée du camp aux femmes. « L'un d’eux (4), qui a sauté des tréteaux au grade d’oflicier supérieur, offrait encore aujourd’hui, 25 juillet, le spectacle insolent

(1) Après le désastre de Vihiers, des infamies ont été commises « dont la description ne servirait qu’à faire triompher nos ennemis » Les officiers mêmes ont encouragé le brigandage ; un d'eux a été saisi avec un énorme ballot d'effets volés ; il est resté impuni, quoique Bourbotte ait conjuré La Barollière de le faire fusiller en présence de l’armée. Pendant quatre jours, les plus grands excès ont été commis. (Compte rendu, 2° partie, pp. 28-29.)

(2) Le général Menou, voyant le 9* régiment de cavalerie sans commandant à sa tête, dut s'y porter lui-même et tomba renversé d'une grêle de balles. (1bid., p. 27.)

(3) Ibid., pp. 28-29.

(4) Ronsin.

de quatre courtisanes traînées dans un char fastueux et escortées de cinquante hussards pour observer les manœuvres du camp (1). »

Philippeaux ne craint pas de dévoiler tous les vices qu'il observe. « La guerre de Vendée ne finira point, écrit-il, tant qu’elle alimentera la cupidité d'hommes qui veulent la tirer en longueur pour gagner des millions ou conserver des traitements excessifs, ou pêcher en eau trouble au milieu du désordre. Peu importe à cette classe de vampires que le sang coule et que la patrie souffre, pourvu qu'ils nagent dans la volupté. Ce n’est ni l’avantage du nombre, ni celui de la bravoure qui causent nos échecs : quand on s’est battu vigoureusement, trois mille des nôtres ont renversé ou mis en pièces dix mille brigands; il en sera de même quand on aura purgé notre armée de tous les éléments vicieux qui la paralysent. »

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