VUES SUR L'ARMÉE DE MAŸYENCE
étaiènt retournés à Paris. Rey raconta à Philippeaux que Choudieu s’était absolument opposé à la formation d’un camp distinct pour les levées auxiliaires ; les obstacles rebutant les collègues de Philippeaux, la correspondance avec les départements s’était ralentie, puis avait cessé, et la commission s'était dissoute. Ainsi, tous les efforts de Philippeaux n'avaient abouti à rien (1).
La façon dont les choses étaient menées par « la cour de Saumur », comme il dit, fortifia chez Philippeaux la conviction qu'il fallait à tout prix soustraire l’armée de Mayence à l'influence pernicieuse de Saumur et l’envoyer sur Nantes. Il partit pour Paris, « l’âme oppressée,.… se disant que tout était perdu s’il n’obtenait pas l’armée de Mayence ». Il rencontra, entre Beaugency et Orléans, le général Aubert-Dubayet avec l’avant-garde de l’armée mayençaise, et, entre Orléans et Étampes, les représentants Reubell et Merlin (de Thionville). Il leur communi-qua le projet qu'il allait soumettre au Comité de salut public (2) et obtint leur approbation. Arrivé à Paris, il en-
(1) Compte rendu, 3° partie, p. 23-24.
(2) Choudieu s'obstine à attribuer ce projet à Philippeaux. « Philippeaux, dit-il, qui s'était imaginé qu'il était le seul capable de terminer cette guerre désastreuse, se persuada en même temps qu'il devait présenter un plan de campagne qui seul pouvait pacifier le pays insurgé, qu'il ne connaissait que pour avoir longé la Loire sur la rive droite, depuis Saumur jusqu'à Nantes. » Il le communiqua à Canclaux et à quelques représentants qui n'étaient pas plus que lui sortis de l'enceinte de Nantes ; fort de leur approbation, il fit adopter son idée à Reubell et à Merlin, puis au Comité de salut public. (Mémoires, p. 421,) — Choudieu commet un certain nombre d’inexactitudes :
1° Philippeaux, dit-il, s’imaginait être seul capable de terminer la guerre, — Accusation toute gratuite, que rien ne justifie.
20 Philippeaux serait l’auteur du projet, qu'il aurait communiqué à Canclaux et à ses collègues rencontrés à Nantes. — Nous avons vu que Philippeaux ne fit qu’adopter ce projet, qui était dû à Grouchy,
3° Philippeaux ne connaissait le pays insurgé que pour avoir longé la Loire entré Saumur et Nantes. — Nous avons vu, par l’itinéraire de Philippeaux (V. p. 151, n. 1) qu’il avait parcouru ce pays en
tretint de vive voix le Comité, en même temps qu'il lui présentait un rapport écrit sur la question (1).
Dans ce rapport, Philippeaux, après un résumé succinct du compte rendu général qu'il a donné dans sa correspondance, fait le tableau de nos forces dans le pays soulevé et oppose l’armée des côtes de Brest à celle des côtes de la Rochelle. Il fait l'éloge de la première, de son courage, de sa bonne discipline, de ses vertus républi- ‘caines. Quant à la seconde, elle se divise en deux sec-
tions : l’une, qui occupe la ligne de Saint-Maixent aux Sables, est généralement bonne; les généraux qui la commandent, Tuncq, Boulard, sont accablés de vexations par l'état-major; l’autre, cantonnée à Tours, Chinon, Angers et Saumur, offre tous les éléments d’anarchie et de disso-
tous sens. « J'ai parcouru, dit-il dans son opinion au Conseil de guerre du 2 septembre, tout le circuit du théâtre de la guerre, des côtes de la Rochelle à celles de Brest ; j'ai également séjourné à Niort, Tours et Nantes; je n'ai pu me laisser éblouir par l'égoïsme des petits intérêts locaux ; j'ai saisi peut-être d’une manière plus générale le plan militaire qui convient à la crise où nous nous trouvons. » (Compte rendu, 3 partie, p. 34.)
Après avoir dit que Philippeaux a longé la Loire entre Saumur et Nantes, Choudieu dit que Philippeaux n’est pas sorti de l'enceinte de Nantes; faut-il souligner la contradiction ? Ù
(1) Rapport substantiel fait au Comité de salut publie, le 22 août 1793, l'an deuxième de la République une et indivisible, par Philippeaux, député commissaire dans les départements du Centre et de l'Ouest. Imprimé à la suile de la seconde partie de son Compte rendu à la Convention, pp. 36-41.
lution, il est presque impossible d’en faire une armée républicaine. Si l’on envoie l’armée de Mayence « au sein de ce marais fangeux », elle s’y perdra infailliblement. Il faut la faire descendre à Nantes pour qu’elle combine ses efforts avec l’armée des côtes de Brest, commence par s'emparer de Port-Saint-Père et de Machecoul, se joigne alors à l’armée des Sables, et coupe aux Vendéens toute communication avec la mer. L'armée de Tours et de Saumur formera un corps*de réserve pour protéger les rives supérieures de la Loire contre toute irruption. « Elle fera beaucoup en ne faisant pas de mal. »
Toutes ces assertions, appuyées par des faits précis et des preuves nombreuses, convainquirent le Comité de salut public, qui adopta le plan proposé par Philippeaux (1); le 25 août, il arrêta que l’armée de Mayence se rendrait directement à Nantes pour agir de concert avec l’armée des côtes de Brest, sous la direction du général en chef de cette dernière (Canclaux), attaquer les Vendéens sur leurs derrières, leur interdire la communication avec les ennemis du dehors et empêcher les secours qu'ils tiraient des pays étrangers. Le même arrêté renvoyait Philippeaux sur le théâtre de sa mission, en qualité de représentant du peuple près l’armée de Mayence (2).
Les hommes de Saumur n’acceptèrent pas cet arrêté. Ils avaient un autre plan, que Bourbotte alla présenter au Comité de salut public (3), et que Ronsin, venu également
(1) Compte rendu, 3° partie, pp. 24-25. Philippeaux s’attribuait si peu la paternité de ce plan qu'il écrit que Gillet, Cavaignac et Turreau lui donnèrent la mission écrite d’en solliciter l'approbation du Comité de salut public. « Leurs motifs étaient si évidents, dit-il, qu'ils frappèrent tous les esprits et j'obtins en conséquence que la garnison mayençaise descendrait à Nantes pour attaquer avec l’armée des côtes de Brest. » (Réponse à tous les défenseurs, p. #1.)
(2) Arch. nat., AFn 278. (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 68.)
3) Il accompagnait à Paris Rossignol destitué.
à Paris, fit passer le 29 août, par Bouchotte, au Comité, en l’engageant « à révoquer l’arrêté qui enjoint à l’armée de Mayence de se porter à Nantes, et à donner contreordre sur sa marche » (1).
Cet autre plan reposait sur l’idée suivante : puisque l’armée de Mayence arrivait par Orléans en descendant la Loire, au lieu de l’envoyer jusqu'à Nantes, ce qui retarderait de quinze jours son mouvement offensif, il valait mieux lui faire attaquer les Vendéens dès qu’elle arriverait dans le pays soulevé, c’est-à-dire dès sa jonction avec l’armée de Saumur.
Les deux systèmes avaient sans doute leurs avantages différents. S'il était utile d'empêcher le plus vite possible la communication des Vendéens avec la mer, c’est-à-dire avec l'Angleterre, l’idée d'employer les Mayençais dès leur arrivée dans le pays occupé par l’ennemi était également séduisante, Cependant Philippeaux s’y opposa pour deux raisons : d’abord, parce que c'était rejeter les brigands sur Nantes « qui, n'ayant que quatre mille hommes pour se défendre, eût nécessairement succombé pour ouvrir toutes les portes de la ci-devant Bretagne » (2); puis, ce qu'il voulait éviter par-dessus tout, c'était la jonction des Mayençais avec l’armée gangrenée de Saumur, dont il redoutait l'influence pernicieuse et corruptrice.
Mais le Comité de salut public, placé entre des arguments contraires qui lui semblaient d’égale valeur, hésitait. Ronsin en avisa Richard et Choudieu.
(1) Savary, t. IL, p. 85.
(2) Réponse à tous les défenseurs, p. 41. — Sur la faible défense de Nantes, cf. la lettre de Gillet (Nantes, 11 août): « La garnison actuelle de Nantes est d'environ 4900 hommes. » (Arch. nat., AF1r 267, analyse; Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 532); celle de Cavaignac et Turreau (Ancenis, 16 août), rendant compte de la faiblesse de la garnison de Nantes. (Min. de la guerre, armée des côtes de Brest; Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 6.)
Philippeaux était parti de Paris le 25 août, croyant avoir cause gagnée. En arrivant à Tours, il fit disposer la marche de l’armée mayençaise sur Nantes pour le lendemain. Mais Richard et Choudieu étaient également accourus à Tours. Ils rédigèrent, pour le faire sanctionner par le Comité de salut public, un projet d’arrêté d’après lequel les commandants en chef des armées réunies contre la Vendée arrêteraient en conseil de guerre, de concert avec les commissaires de la Convention, un plan définitif et irrévocable (1). Ils amenèrent Reubell et Merlin (de Thionville) à signer avec eux ce projet d'arrêté; mais Philippeaux refusa avec indignation d'y souscrire (2). Reubell et Merlin se joignirent du reste à lui, le lendemain, pour appuyer auprès du Comité de salut public les instances de Turreau, Ruelle, Cavaignac et Gillet, qui réclamaient l’armée de Mayence. « Nous vous faisons passer, écrivaient les premiers, une lettre de nos collègues près l’armée des côtes de Brest. Elle achèvera de vous décider, si vous aviez besoin de nouvelles lumières (3). »
Le Comité sanctionna l'arrêté qu’on lui proposait et qui rapportait, en somme, celui du 23 août. La lettre de Ronsin qui annonçait ce revirement donnait à entendre que le Comité avait « changé de fond en comble le plan de campagne du 23 ». Philippeaux l’apprit au moment où il venait d'écrire au Comité une lettre où il disait : « On a convoqué.., sans ma participation, un nouveau conseil de guerre. J'y assisterai. Si son résultat est conforme au vôtre, bene sit; s’il était en. opposition, j'ordonnerais d’o-
(1) Compte rendu de Philip peaux au Comité de salut publie, 4° partie, pièces justificatives, n° 2.
(2) Compte rendu à la Convention, 3° partie, p. 27-28. Lettre au Comité de salut public, Tours, 30 août (Arch. nat, AFr 272; Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 192.)
(3) Arch. nat., Dxin, 4. (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 154.)
béir au pouvoir central de la République... et je vous réponds qu’on obéira (1). » Il conçut une telle irritation de voir triompher les intrigues de ses adversaires, qu’il écrivit au Comité une seconde lettre, des plus vives (2) :
Tours, 30 août, 3 heures après-midi.
Depuis ma dernière missive, expédiée par le courrier ordinaire, une lettre de Ronsin nous annonce que, cédant aux observations de Bourbotte, vous avez changé de fond en comble le plan de campagne du 23. J’ignore si Bourbotte a su descendre jusqu’à protéger une ligue infâme qui vous déshonore et perdra la République, mais, en tous cas, votre rétractation, si elle existe, ne peut que vous compromettre essentiellement et vous faire soupçonner même de vouloir favoriser nos ennemis, qui certes, dans cette hypothèse, auraient tout l'avantage. Si c’est un mensonge de Ronsin, il est bien barbare à lui de consterner tous les hommes de bien qui veulent sincèrement sauver leur patrie. Cette nouvelle nous a pétrifiés, comme si on nous eût appris la perte de deux batailles. Nos deux collègues, Merlin et Reubell, pénétrés des vices absolus du plan de Choudieu, ne conçoivent plus rien à votre tergiversation, qui tue tout.
Si elle est réelle, vous pouvez dire adieu à la ci-devant Bretagne. Les patriotes, qui avaient poussé des cris d’allégresse lorsqu'ils voyaient l’armée de Mayence descendre vers eux, vont être glacés d’indignation et de désespoir. Les fédéralistes, les fanatiques et les aristocrates vont triompher. Vous pouvez concevoir dans quel abîme vous auriez plongé toutes les contrées occidentales de la République.
Quant à moi, qui n'ai d'autre passion que le salut de mon pays, mais qui suis capable de la porter aux derniers excès, . j'attendrai que cette nouvelle sinistre ait été confirmée ou détruite, pour décider quelle doit être ma marche ultérieure.
Il est bien cruel qu’on veuille éterniser la guerre de la Vendée pour nous empêcher de voler au secours de nos frères du
(1) Lettre de Tours, 30 août. Rec. des act. du Com. de sal. pub. t. VI, p. 192,
(2) Arch. nat., AFn 267 (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VE, p. 193.) Nous jugeons utile de la reproduire in extenso : la liberté du ton de Philippeaux vis-à-vis du Comité doit vraisemblablement être considérée comme une des premières causes de la haine que Robespierre laissera plus tard éclater contre Philippeaux.
Fa
- Midi avant que je mal soit irrémédiable. On nous fabrique à Saumur des nouvelles qui feraient rire de pitié, si leur insigne fourberie permettait un autre sentiment que celui de l’indignation.
Le Comité lui répondit qu'il n'avait rien changé au plan proposé le 23. « Il pense que l’armée de Mayence doit être aux ordres du général Canclaux (1). » Mais il a jugé convenable qu'il y eût à Saumur une réunion des représentants du peuple pour concerter et arrêter définitivement les mesures propres à « rétablir le règne de la liberté dans cette partie de la République ». Il exprimait en même temps sa surprise « du ton d’aigreur et de reproche » avec lequel Philippeaux avait manifesté ses soupçons, ses craintes et ses vœux. « Si tel était le caractère de nos communications réciproques, bientôt le concours de nos efforts ne présenterait qu'une lutte fâcheuse qui substituerait les résultats de la mésintelligence à ceux d’une heureuse et nécessaire harmonie (2). »
Le conseil de guerre se tint le 2 septembre, à Saumur (3). Choudieu, Richard, Bourbotte, Ruelle, Turreau, Méaulle, Cavaignac, Fayau, Philippeaux, Reubell et Merlin
(1) Cette phrase, ajoutée après coup, est de la main de Carnot. Choudieu dit (Mémoires inédits, p.421) que le Comité, qui avait ratifié le plan proposé par Philippeaux, ne contenait que deux militaires: Carnot et Prieur (de la Côte d'Or), et que l’un d'eux encouragea Choudieu à y opposer le plan qu'il préconisait. D'autre part, nous voyons dans les Mémoires de Barras (t. I, p. 156, note) que Prieur considérait Philippeaux comme un brouillon, étourdi et vaniteux; celui des deux militaires qui favorisa Choudieu doit donc être Prieur. Carnot, au contraire, semble s'être attaché au plan de Philippeaux, puisqu'il tient que l’armée de Mayence soit sous les ordres du général de l'armée des côtes de Brest: il désire done qu’elle opère avec cette dernière. u
(2) Arch. nat., AFn 267 (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 194.)
(3) On en trouve le procès-verbal dans le Compte rendu de Philippeaux, 4° partie, pièces justificatives, n° 4, et dans Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. IL, p. 90; et le compte rendu dans la
(de Thionville) y assistaient en qualité de représentants ; Gillet, excédé de fatigue et crachant le sang, avait dû rester à Nantes (1). Les généraux étaient : pour l’armée des côtes de Brest, Canclaux; pour celle de Mayence, Aubert- Dubayet; et pour celle des côtes de la Rochelle, non seulement le général en chef Rossignol, mais huit généraux divisionnaires : Dembarrère, Duhoux, Santerre, Menou, Chalbos, Salomon, Mieskowski et Rey. Ronsin y assista également, ainsi que La Chevardière, commissaire du Conseil exécutif, qui fut élu secrétaire. Canclaux avait amené Vergnes, chef d'état-major de l’armée des côtes de Brest; mais les généraux des côtes de la Rochelle lui refusèrent voix délibérative, sous prétexte qu’il ne commandait aucune division de l’armée, « comme si, dit Kléber qui rapporte le fait (2), l'essentiel n’était pas de prendre l'avis de ceux qui, par état, connaissaient le mieux le théâtre de la guerre et les ressources locales ».
Dans une première séance, qui dura de neuf heures du matin à quatre heures du soir, Choudieu voulut d’abord que les généraux fussent seuls à délibérer ; mais, comme l'arrêté du Comité de salut public disait formellement que le plan de campagne serait combiné par les représentants, de concert avec les généraux, sa prétention fut repoussée (3). Puis chacun donna son avis motivé. Les deux pro-
lettre de Reubell au Comité de salut public (Saumur, 3 septembre), Arch. nat., AFn 272 (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 262), dans le Compte rendu de Philippeaux, 3° partie, pp. 31-43, et dans les Mémoires de Choudieu édités par M. Barrucand, pp. 421-428.
(4) V. sa lettre de Nantes, 31 août, au Comité de salut public (Arch. nat., AFrr 149; Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 211.)
(2) V. ses réflexions sur le conseil de guerre du 2 septembre, Chassin, /a& Vendée patriote, t. IT, pp. 27-30.
(3) Il n'en persista pas moins à s'élever contre la mesure qui fit participer les représentants à la délibération (Mémoires, p. 421); cette obstination à critiquer une mesure conforme à la décision du Comité de salut public est bien propre à nous faire suspecter sa bonne foi dans toute cette affaire.
tagonistes furent Philippeaux et Choudieu (1). Ils reproduisirent l’un et l’autre les arguments qu'ils avaient déjà donnés au Comité de salut public pour soutenir leurs plans respectifs, et que nous avons déjà vus. Choudieu, dans ses Notes sur la Vendée, attribue à Philippeaux une attitude des plus inconvenantes; il nous parle de ses « injures », de ses « sarcasmes », de son « ironie amère », de ses « passions haineuses », de son « faux amour-propre ». En somme, si Philippeaux s'exprime souvent avec vivacité sur le compte de Choudieu, Choudieu n’est pas plus modéré quand :l parle de Philippeaux. De son côté, Philippeaux dit avoir été, lors de la discnssion, en butte aux outrages, interrompu à chaque instant par des récriminations violentes, des apostrophes injurieuses, des démentis insultants. Les généraux de Saumur, dit-il, écumaient de rage contre lui. Il est probable que les deux adversaires apportèrent une égale passion, une égale âpreté à défendre leurs idées.
Sur les onze représentants, un, Bourbotte, s’abstint de donner son avis ; c’est précisément celui qui était allé à Paris soutenir le plan de Choudieu auprès du Comité de salut public (2). Philippeaux fut soutenu par six de ses
(1) Philippeaux a reproduit le discours qu'il prononça dans son Compte rendu, 3 partie, pp. 33-41. Choudieu a reproduit le sien dans ses Notes sur la Vendée, (Papiers inédits publiés par M. Queruau- Lamerie, pp. 60-66. Mémoires édités par M. Barrucand, pp. 423-427.) Les paroles de Vergnes (qui soutint l'opinion de Philippeaux) sont données par Kléber, loc. cit.
(2) Dans ses Observations sur la querre dela Vendée (p.10). Hentz disait plus tard, parlant du conseil de guerre de Saumur : « Il y fut décidé, malgré l'opinion de Richard, Bourbotte et Choudieu, ainsi que de Rossignol, que le plan proposé à Nantes aurait la préférence. » Philippeaux répliqua, dans sa Réponse à tous les défenseurs officieux, etc. (p. 18): « Il (Hentz) fait voter Bourbotte au conseil de guerre du 2 septembre contre le plan de campagne du Comité de salut public, . tandis qu'il ne donna aucun suffrage. >» — Hentz ne dit pas que Bourbotte vota, il parle seulement de son opinion; il est certain qu’elle avait été conforme à celle de Choudieu ; peut-être, le 2 septembre, était-il.hésitant, puisqu'il s’abstint de donner son vote à l’un ou à l’autre des deux projets. -
collègues : Reubell, Merlin (de Thionville), Turreau, Cavaignac, Méaulle et Ruelle, dont l'intérêt était cependant de faire attaquer par Saumur, son domicile étant à Bourgueil. Leur collègue Menuau, qui assistait à la discussion, mais sans avoir voix délibérative (1), dit également que, bien qu'ayant sa femme et ses enfants à Vihiers, il trouvait que l’on devait attaquer par Nantes (2). Choudieu eut pour lui deux représentants, Richard et Fayau. Parmi les généraux, Canclaux, Dubayet et Mieskowski furent d'avis de marcher par Nantes; Rossignol, Menou, Duhoux, Santerre, Salomon, Chalbos et Rey se rallièrent au plan de Choudieu; Dembarrère opina pour Les deux. Il y avait done partage égal des voix.
On décida alors que les généraux se consulteraient entre eux pour arrêter un plan qui serait soumis aux représentants. Le soir, à huit heures, une seconde séance eut lieu. Les généraux s'étaient concertés dans l'intervalle, et, chose remarquable, /après avoir été le matin en ma)0rité pour le plan Choudieu, ils adoptèrent l’autre, — sauf Chalbos — quand ils ne furent plus qu'entre eux. Leur avis fut soumis à la ratification du conseil; Richard S'y rallia et le plan Choudieu n’eut plus pour lui, outre son auteur, qu'un représentant, Fayau, et un général, Chalbos (3). Donc, quand Choudieu déclare avec amer-
(1) Menuau, juge au tribunal de Vihiers, ne siégeait pas encore à la Convention à cette date. Ce n'est que le 28 septembre qu'il y entra, pour remplacer Leclerc, qui avait démissionné le 13 août.
(2) Compte rendu, 3° partie, p. 42.
(3) Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution (livre X, chap. x), ne rapporte que la première partie du conseil de guerre, celle où généraux et représentants délibérèrent ensemble ; il montre que chaque plan avait pour lui dix voix, mais que la majorité des généraux était pour le plan Choudieu; puis, sans parler de la séance du soir où les généraux ne furent plus qu'entre eux, il ajoute : « Ce qui fit pencher la balance, ce fut la générosité de Rossignol. » Celuici déclara faire à Canclaux le sacrifice de son opinion particulière. « Gette conduite pleine de grandeur termina tout, et l’armée de
tume, dans ses Notes sur la Vendée (1), que l’opinion d’un avocat de Colmar, Reubell, et d’un avocat du Mans, Philippeaux, l’emportèrent sur celle de sept généraux ; quand, parodiant le mot de Figaro, il s’écrie : « Il fallait des généraux, ce furent des avocats qui décidèrent », il se trompe ou il est de mauvaise foi : c’est l'acceptation des généraux qui fit triompher le plan d'attaque par Nantes.
La décision du conseil de guerre donnait donc, en définitive, raison à Philippeaux. Celui-ci, en exprimant sa satisfaction au Comité de salut public, s’excusa loyalement de la vivacité de sa lettre du 30 août. « J'ai mis effectivement, dit-il, beaucoup d’aigreur dans ma dernière lettre. Je trouve, en la relisant de sang-froid, qu’elle a dû blesser vos âmes généreuses, et cette pensée m’afflige. Mais mettez-vous à ma place. Dans ce moment, j'étais à toutes les épreuves qui peuvent exaspérer un républicain ardent. Qu’eussiez-vous fait, avec un caractère aussi brûlant que le mien, si, au moment de faire triompher la République, on vous eût apporté une lettre aussi désespérante que celle de Ronsin?… Rendez-moi la justice de croire que, jusque dans mes emportements civiques, je sais rendre hommage à la pureté de vos cœurs et à vos vertus généreuses (2). »
Carnot écrivit, en marge de cette lettre : « Répondre
Mayence prit la route de Nantes. » Ce récit laisse supposer que l'attaque par Nantes ne fut décidée que par l’appoint d’une seule voix, celle de Rossignol. Le procès-verbal du conseil de guerre ne montre pas du tout les choses sous un pareil jour. Quand les généraux délibèrent entre eux, « les avis se sont réunis à cette opinion que l’armée de Mayence marcherait par Nantes >; quand leur avis est soumis à la ratification du conseil, les généraux qui l'adoptent sont, outre Canclaux et Dubayet: Menou, Santerre, Mieskowski et Dembarrère ; Chalbos le rejette; Rossignol, Salomon, Duhoux et Rey s’abstiennent.
(1) Mémoires, p. 428.
(2) Arch. nat, AFnr 267. — Rec. des act. du Com. de sal. pub.,t. VT, p. 263.
que nous avons reçu avec plaisir les explications qu il nous donne, que nous faisons des vœux pour le prompt succès de nos armes, qu’il y contribuera beaucoup par son zèle. » Mais la réponse du Comité affecta un ton plus sec: « Citoyen collègue, disait-elle, lorsque l’amour de la République règle tous les mouvements des représentants du peuple, les différentes vues ne sont que des moyens différents de servir la patrie. La confiance réciproque conduit à des développements qui l’affermissent, et bientôt l’unité des moyens est le fruit de l’unité de sentiments. En concourant avec nous au triomphe de la liberté, le Comité se persuade que vous y contribuerez beaucoup par votre zèle (1). »