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CRITIQUE DES OPINIONS DE PHILIPPEAUX

De retour à Paris, Philippeaux va continuer ses accusations contre les hommes de Saumur, dénoncer la mauvaise direction de la guerre de Vendée. Mais il est attaqué à son tour. Dès le 13 octobre, Choudieu écrit de Saumur au Comité de salut public (2) une longue lettre où il rejette sur Philippeaux et les généraux de l’armée de Nantes la cause des échecs subis. « Je demande, dit-il, que la conduite de Philippeaux soit examinée, et j’offre de prouver que, s’il n’est pas fou, il est au moins suspect. » Il demande également l'arrestation de Canclaux et de Tuneq, l'examen de la conduite d’Aubert-Dubayet, et accuse Reubell et Merlin (de Thionville) de calomnier sans cesse l’armée.

Les critiques de Philippeaux devaient causer sa perte. Avant de poursuivre le récit des faits, nous devons donc nous

pub., t. VIT, p. 546.) Richard désigne-t-il par le mot « nous » luimême et (houdieu ? En tout cas, puisqu'à cette date il connaissait le décret de rappel, Ghoudieu devait le connaître aussi, et il restait. Qu'il soit resté dans des intentions louables, c'est possible, mais il n'en est pas moins vrai que, sur ce point, il ne dit pas la vérité dans ses Notes sur la Vendée. D'autre part, puisqu'il reste après avoir été rappelé, tandis que Philippeaux était revenu avant, pourquoi Choudieu dit-il que tous furent contents de leur rappel, excepté Philippeaux ? Il faut donc reconnaître que tout ce qu'a écrit Choudieu à propos de Philippeaux lui a été dicté par la passion et doit inspirer la méfiance.

(1) Monitewr, t. XNIIL, p. 125.

(2) Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle: — Ree. des act. du Com. de sal. pub., t. VII, p. 401.

- demander si ces critiques étaient fondées, s’il ne faut pas voir dans Philippeaux un esprit hargneux et chagrin, critiquant pour le plaisir de critiquer; s’il n’a pas eu tort de « fatiguer le Comité et la Convention de ses doléances importunes (1) ». Sans doute, le récit des événements a pu nous faire croire que ses critiques étaient justes; mais, pour ce récit, nous avons suivi sa narration, nous nous sommes appuyés sur des documents émanés de Jui. Il nous faut contrôler ses assertions par des documents émanés d’autres que de lui, adversaires aussi bien qu'amis. Sur chacune de ses accusations, nous devons nous demander : A:t-il été seul à formuler ces accusations ?

S'il à attaqué, il a aussi défendu; il a défendu un plan de campagne qui lui a été reproché; il a défendu des généraux condamnés par les Jacobins. Là encore, était-il seul de son avis?

1° Ce qu'il a attaqué.

Philippeaux a rejeté les défaites sur l’armée de Saumur. Dès les débuts de sa mission, il a montré cette armée mal dirigée, indisciplinée : ce sera plus tard une charge contre lui; Collot d'Herbois le lui reprochera, le 16 nivôse, aux Jacobins. Il a voulu écarter l’armée de Mayence de celle de Saumur par crainte de la contagion ; il a accusé de lâcheté les soldats de cette dernière, et particulièrement les volontaires parisiens. « La lâcheté a été cause de la prise des Ponts-de-Cé par les rebelles, écrit-il au Comité de salut public (2). Les bataillons parisiens poussent la

(1) Compte rendu, 4° partie, p. 3. — «Il n'y a de répréhensible, dit Hentz dans ses Observations sur la guerre de la Vendée (p.18),que ceux qui, au lieu de se réjouir avec toute la République de la prospérité de nos armes et de l’anéantissement des rebelles, élèvent de ridicules querelles, fatiguent la Convention de leurs clamitations. »

(2) Angers, 27 juillet. (Rec. des üuct. du Com. de sal. pub., t. V, p. 397.)

perfidie jusqu’à faire rétrograder les citoyens qui viennent réparer nos désastres; ils mettent le désordre partout; l’un d'eux a crié: Vive Le Roi! (1) »

Là-dessus, ses allégations sont confirmées par d’autres témoignages. Le 26 juillet, — la veille du jour où Philippeaux écrivait la lettre dont nous venons de citer un passage, — Momoro, qui n’est pas son ami, écrit aux administrateurs du département de Paris : « Nos troupes ne veulent pas se battre. Je ne conçois rien à nos bataillons de Paris : ils perdent leur réputation. Il est bien facile aux rebelles de vaincre des gens qui ne veulent pas résister (2)»; — et au Conseil exécutif : « Nos revers ne sont pas étonnants; nos soldats, pour la majeure partie, sont des traîtres ou des:lâches qui ne se battent absolument. point; il est bien facile aux rebelles de les vaincre (3). »

Le 28 juillet, Choudieu et Richard imputent également l'échec des Ponts-de-Cé à la lâcheté du 5° bataillon de Paris (section des Lombards) (4). Le même Choudieu écrit de Tours, le 31 juillet: « Tout le monde sait que la lâcheté de nos troupes a causé tous nos malheurs (B). »

Besson-Barre, ami de Rossignol, et Bruslé, commissaires du pouvoir exécutif près l’armée des côtes de la Rochelle, écrivent au ministre, au mois d'août : « Le même plan de désorganisation existe foujours parmi les bataillons de Paris. Il semble que l’on ait envoyé tous les motionneurs de la capitale (6). » Bruslé écrit encore au ministre sur « la lâcheté ordinaire de nos bataillons. Ils n’ont pas

(1) Quelques jours après, Tallien et Turreau annoncent l'exécution d'un soldat qui, au milieu de nos carnps, avait jeté le cri infâme de Vive le roi! (Chinon, 1% août; Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 445.)

(2) Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. — Savary, t. I, p. 419.

(3,4, 5) Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle, aux dates.

(6) Savary, t. II, p. 42.

attendu l'ennemi... L'on a entendu dire à plusieurs d’entre eux qu’ils n'étaient pas venus pour se battre (1). »

Philippeaux a-t-1l tort quand il dénonce le pillage auquel se livraient les soldats et qu'encourageaient les officiers ? « Rien, écrit-il au Comité de salut publie, n’est comparable aux atrocités commises par les déserteurs de deux bataillons de Paris, après la nouvelle déroute du 27. L’exécration publique se faisait entendre de toutes parts. J'ai requis toutes les administrations voisines d'arrêter et

désarmer ces infâmes brigands. Les soldats sont encouragés au pillage et aux excès de tous genres ; ils déshonorent la République et rendent notre cause odieuse. Depuis quinze jours, ils ont recruté plus de vingt mille hommes pour les brigands: maisons incendiées ou dévastées, meurtre de patriotes, violences brutales sur les femmes, jamais hordes barbares ne commirent d’excès plus atroces (2). » Et dans son Compte rendu : « Les brigauds n’ont pas commis plus d’atrocités contre les citoyens paisibles que nos propres soldats ; l’habitant des campagnes a pu douter qui, des uns ou des autres, étaient les plus barbares (3). »

Nous avons sur ce sujet le témoignage des populations, des représentants et de certains chefs militaires.

Le 30 juillet, Philippeaux répond aux membres du Comité de surveillance et révolutionnaire établi à Angers, qui lui ont dénoncé les pillages commis par deux volontaires et transmis l’interrogatoire des coupables. « Le pillage, disent-ils, a eu lieu sous les yeux du commandant temporaire du Pont-de-Cé, qui semble l'avoir sur-

(1) Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle.

(2) Arch. nat., AFu 272, — Rec. des act. du Com. de sal. pub. t. V, p. 432.

(3) Compte rendu, 2° partie, p. 39.

198 LA MISSION DE PHILIPPEAUX veillé, » La réponse de Philippeaux mérite d’être citée tout entière (1).

« Le délit, dit-il, est d’une nature si grave, qu'il mérite d'être puni avec la plus grande sévérité. L'homme qui, défenseur de la liberté, la viole d’une manière si atroce en portant la désolation dans l’asile des citoyens, est un brigand qui s’est mis lui-même hors de la loi; il mérite, comme tel, d’être puni militairement. Les deux volontaires qui sont dans ce cas appellent sur leur tête le glaive vengeur de la loi et leur commandant, pour avoir tacitement autorisé une telle horreur, doit subir la même peine. J'avais requis le général Duhoux, dès le 28, de former une commission militaire pour juger les délits de ce genre et ceux dont se sont souillés les lâches qui, en désertant leur poste, ont commis des horreurs chez les citoyens paisibles ; mais, considérant que, d’après les observations du général, cette commission se composerait naturellement d'officiers, dont quelques-uns sont coupables ou complices du brigandage ; que, d’un autre côté, le tribunal criminel dont j'aurais voulu employer le ministère pour la répression de ces délits, se trouve maintenant désorganisé par suite des troubles qui désolent le département ; que cependant il est essentiel d’arrêter par des exemples prompts et terribles la propagation de ces horreurs qui tuent l'esprit public et procurent des armes puissantes aux contre-révolutionnaires ; que les exemples, pour être utiles, doivent être donnés dans le lieu même où l’indignation publique a été provoquée par ces attentats: tout vu et considéré, j'établis, au nom du salut public, le Comité révolutionnaire d'Angers pour juger provisoirement les délits dont il est question et y appliquer les peines prononcées par la loi, jusqu'à ce que la commission centraie

(4) Arch. nat, AFn 146; doss. 1167.

CRITIQUE DE SES BLAMES 199 ou le général divisionnaire, d’après ma réquisition, aient investi un autre tribunal de cette mission importante. »

D'autre part, trois jours avant cette lettre de Philippeaux, le 27 juillet, l’adjudant général Talot écrit, de Tours, à Choudieu : « Les bataillons de Paris se mettent à piller. Ils se battent bien, mais ils pillent encore mieux. Ce n’est pas là de la troupe; ils dévastent les maisons des patriotes comme celles des brigands (1). »

Le 1” août, Tallien et Turreau félicitent la Convention des mesures qu’elle a prises pour réprimer le pillage (2).

Le 2 août, un représentant écrit de Niort à Gasparin (3) : « Déjà les murmures se font entendre; les officiers désespèrent de pouvoir contenir le soldat en marche, s’il sait que le général en chef (4) a été inculpé d’avoir souffert le pillage et de l'avoir autorisé par son exemple lorsqu'il était chef de corps Déjà les propriétés n’ont été que trop souvent violées dans cette malheureuse guerre, et je dois vous dire que l'esprit public s’est considérablement refroidi parmi les plus zélés patriotes, qui, déjà

pillés par les rebelles, craignent que le peu qui leur reste ne leur soit enlevé par ceux-là mêmes qui doivent les dé- .fendre. Nous avons cherché à les rassurer, mais la nomination de Rossignol n’est pas faite pour les convaincre. » Besson-Barre et Bruslé écrivent de Saumur, le 20 août :

« Nous devons vous instruire que les désordres et les excès les plus condamnables règnent encore parmi nos troupes et surtout dans les bataillons de Paris. Les soldats qui sont cantonnés à Doué, formant l'avant-garde de l’armée de Saumur, s’écartent jusqu'à trois lieues pour piller

(1) Grille, {& Vendée en 1793,t.1, p. 340.

(2) Chinon, 1* août. (Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 445.)

(3) Cité par Savary, t. Il, p. 9.

(4) Rossignol.

tout. Les bataillons de Paris renferment des révolutionnaires, des émigrés, des voleurs, formés en compagnies (1). »

Richard et Choudieu parlent également de grands abus dans l'avant-garde de l’armée aux ordres du général Salomon. « Plusieurs citoyens avaient été pillés par des soldats qui déshonoraient les drapeaux de la République (2). »

Le 21 septembre, Gillet et L. Turreau se joignent à Philippeaux pour adresser aux soldats une proclamation les invitant à s'abstenir du pillage. « Braves soldats, leur disent-ils, vous êtes armés pour faire triompher la liberté, pour protéger les personnes et les propriétés ; les brigands que vous combattez ont porté dans tous les lieux qu'ils ont envahis la dévastation et le pillage; c’est à vous que la loi a confié l'honorable mission de punir leurs forfaits. Comment se peut-il donc faire qu’il se soit trouvé parmi vous des hommes assez lâches pour les imiter (3) ? »

Collot d'Herbois, le 16 nivôse, aux Jacobins, dira de Philippeaux : « A-t-il rendu justice à l’armée? Non; il n’en est pas, au contraire, qu'il ait calomnié avec plus de fureur (4). » On peut voir que les accusations de Philippeaux contre les soldats de l’armée de Saumur ont été confirmées par bien d’autres représentants, et même par des adversaires de Philippeaux.

Celui-ci a également, à plusieurs reprises, reproché à

(4) Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. Bruslé écrit encore (Jowrnal historique de Tours, 28 juillet-3 août) : « Il n’y a dans l'armée ni instruction ni discipline. Nos soldats commettent des choses qui font horreur. Je ne puis rapporter tous les viols, vols, assassinats. »

(2) Saumur, 22 août. (Arch. nat., AFn 267. — Rec. des act. du Com. de sal, pub., t. VI, p. 62))

(3) Proclamation des représentants du peuple près l'armée des côtes de Brest et de Mayence à l’armée de Nantes (1793), 8 pp. in-&.

(4) Moniteur, t. XIX, p. 150.

l’armée de Saumur de fournir les Vendéens, par ses défaites continuelles, d'armes et de munitions. Cette assertion est pleinement confirmée par un rapport que Carrier adressait au Comité de salut public, au commencement de décembre 1793 (1). « J’ai trouvé, dit-il, dans celle (larmée) de Saumur, une foule de pillards et de lâches qui ont fourni toute espèce de munitions aux brigands de la Vendée, au point que, lorsque ces derniers en avaient besoin, ils disaient : « Marchons sur Saumur et nous en aurons. »

Gillet, Ruelle, Cavaignac, Reubell et Merlin se joignent à Philippeaux lorsqu'ils écrivent de Nantes, le 8 septembre : « Il nous a paru que l’on ne s’y occupait (à l’armée de Saumur) que des moyens de rejeter sur autrui les défaites qu'on n’a cessé d’éprouver dans cette partie. On dirait que cette armée n’a été envoyée que pour fournir des canons, des armes, des vivres et des munitions aux rebelles. »

Philippeaux nous a fait le tableau de la licence qui régnait dans cette armée: des femmes étaient introduites dans les camps, au mépris des règlements. — Besson et Bruslé écrivent en août 1793: « La loi relative aux femmes qui suivent les armées ne s'exécute point (2). »

Philippeaux n’a pas accusé les soldats seulement, mais aussi et surtout les officiers, les généraux. — Besson et Bruslé écrivent: « Les états-majors se sont emparés de tous les chevaux de luxe, tout est au pillage (3). »

Reubell écrit à Barère: « On (4) ne vous faisait part que de victoires sur victoires de la part de ces généraux à qui on veut confier la guerre de la Vendée, et au même moment ils perdaient des canons et leurs caissons. Ils ne

(1) Reproduit par Taschereau, Revue rétrospective, t. V, pp. 108-

(2 et 3) Savary, t. IL, p. 43.

(4) « On », c'est-à-dire les représentants près l'armée de Saumur.

s'occupent qu'à déguiser leurs défaites, qu'à mentir, et ils se dédommagent de tous leurs chagrins à table et dans les bras de très sales Vénus avec lesquelles ils concertent des plans de calomnie contre tous ceux qui ne leur ressemblent pas. Quand je m'aperçois ensuite que ces calomnies sont saisies avec la plus grande ardeur pour des vérités certaines, je désespère du salut de la République... Goupilleau et Bourdon (de l'Oise) n'étaient pas pour le plan de campagne qui a été adopté... et cependant je m'en rapporte à eux sur mes peintures (1). »

Ruelle, Bodin et Tallien écrivent de Tours, le 21 juin, au Comité de salut public: « Il est vrai de dire que nous n'avons pas d'armée, que l’ordre et la discipline ne sont point établis. Il est vrai de dire que la plupart des généraux n’ont pas la confiance générale des soldats (2). »

Cavaignac écrit d'Ancenis, le 3 août: « Je ne vois à la tête de l’armée des côtes de la Rochelle que des généraux sans talents et sans expérience, le matin invisibles et l’après-dîner intraitables (3). »

Bourdon (de l'Oise) et Goupilleau (de Fontenay) écrivent de Chantonnay, le 18 août: « On cherche à désorganiser la division de l’armée où nous nous trouvons, en suspendant celui qui a su la conduire à la victoire (4);. on cherche à la désorganiser en faisant des nominations absurdes et en donnant des grades à des hommes qui n’ont pas la première idée du métier des armes. » (5) « Nous avons gémi, disent-ils encore, de voir élever aux grades

(1) Lettre de Reubell, représentant du peuple, lun des commissaires nommés pour conduire la garnison de Mayence contre les rebelles de la Vendée, à Barère. (Nantes, 13 septembre 1793). Imprimée par ordre de la Convention nationale, du 8 vendémiaire an III. Imprimerie nationale, 3 pp. in-8°. (Bib. nat., Le *°/77.)

(2) Rec. des act, du Com. de sal. pub., t. V, p. 41.

(3) Savary, t. IL p. 11.

(4) Tuncq.

(5) Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 22.

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de généraux de brigade et d’adjudants généraux des hommes qui n’ont peut-être jamais monté la garde (1). »

« Il y a bien des plaintes, écrivent Merlin et Reubell, contre les individus employés dans les armées de cet infortuné pays (2). »

« Qu'est-ce que des adjoints du ministre de la guerre ? demande Talot à Choudieu. Sont-ce des ministres? Sontce des généraux ? Êtres amphibies qui ont deux bouches, deux poches et n’ont pas deux épées. ;

« Grammont, comédien qui a joué dans les pièces de Ronsin, est fait adjudant général. Le voilà sur le même raug que moi. Merci!

« On crée des commissaires ordonnateurs qui n'ont jamais passé par une caserne (3). »

Mais ce que Philippeaux s’est surtout attaché à dénoncer, ç’a été l’impéritie, l’incapacité de Rossignol.

« J'apprends, continue Talot, que, protégé par Ronsin et Vincent, le pauvre Rossignol, fait le 12 juillet général de brigade et, le 15, général de division, vient d’être nommé, le 27, général en chef de l’armée des côtes de la Rochelle.

« Bone Deus ! »

Bourdon (de l’Oise).et Goupilleau (de Fontenay) suspendent Rossignol de son commandement en chef. « Le citoyen Rossignol, disent-ils, nommé commandant en chef de cette armée, s’y est comporté d’une manière qui, loin d’inspirer de la confiance, l’en rend indigne. » Des plaintes de pillage s'élèvent contre lui: il a enfoncé des caves, pillé le vin; il passe ses journées au cabaret à boire avec le premier venu (4). |

(1) Savary, t. IL, p. 57.

(2) Tours, 23 août. (Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 79.)

(3) Grille, l« Vendée en 1793, t. I, p. 342-343.

(4) Moniteur, t. XNII, p. 500.— Rec. des act. du Com. de sal. pub. t. VI, p. 63.

Merlin et Reubell se plaignent également de Rossignol. (1) Plus tard, Gillet, parlant de ce général, écrira à Robespierre: « Rossignol est patriote, je le crois, maïs c’est un délire de le croire général (2). » « Je suis l’ami de Rossignol et j'en fais gloire, écrit le général Turreau; mais cela ne doit pas m'empêcher d'émettre librement mon opinion sur son compte: magis amica veritas. Brave, france, loyal, Rossignol a toutes les qualités d’un républicain et n’a pas les talents nécessaires à un officier général... Le seul reproche fondé qu’on puisse faire à Rossignol, c’est de s'être mal entouré, cet il avait d'autant plus besoin d’avoir près de lui des officiers instruits qu’il l’était peu (3). »

Un autre témoignage qui apporte aux dires de Philippeaux une éclatante confirmation est celui de Reubell, dans sa lettre à Barère.

« J’ai lu avec effroi, dit-il, mon cher Barère,.. que l’on s'était chargé et flatté d'obtenir du Comité de salut public que Rossignol seul aurait la direction des opérations de la Vendée. Que Ronsin le désire, cela n’est pas surprenant, puisque c’est lui qui gouverne Rossignol, qui n’est que son mannequin. Mais quand il n’y a pas un homme dans l’armée qui ne convienne que Rossignol n’est pas général, que ce n’est qu'un homme de paille que tous les intrigants qui l’environnent font mouvoir à leur gré (4), quand Rossignol avoue lui-même... qu’il n’a pas la moindre des qualités nécessaires pour un commandement de cette

(1) Tours, 23 août. (Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. — Arch. nat., AF11 267. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 79.)

(2) 16 frimaire (6 décembre). — Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, p. 240; pièces justificatives, n° LXIX.

(3) Mémoires de Turreau (Paris, Baudouin, 1824), p. 93, note.

(4) Cf. Philippeaux : Rossignol, sous le nom duquel on a fait mouvoir tant d'intrigues, n’en est que la « manivelle passive ». (Compte rendu, 3° partie, p. 43.)

importance (1), on ne peut le lui confier sans trahison ou sans se rendre complice de son ineptie..

« On a le front de vous écrire que Rossignol a la confiance des troupes; il n’a pas même celle des troupes lâches, pillardes et crapuleuses, et il n'aura jamais celle de l’armée venant de Mayence, Rossignol est tellement en horreur dans le pays, que nos troupes, à qui l’on a fait part, dans la traversée, de tous ses hauts faits, ont conçu pour lui et pour tous ses alentours un si grand mépris, qu’il nous aurait été impossible de les retenir sous les drapeaux. »

Mais il y a mieux encore : Choudieu lui-même n'avait pas, des talents militaires de Rossignol, une plus haute opinion que Philippeaux. « Ce fut un grand bonheur pour l’armée, écrivait-il plus tard (2), d’être débarrassée de Biron ; mais on eut très grand tort de le remplacer par Rossignol. Cet officier était peut-être un des plus braves de l’armée, mais il n’avait aucune des connaissances nécessaires pour commander une armée; il avait tout ce qu’il fallait pour diriger un corps de partisans ou une avantgarde peu nombreuse; mais il n'avait rien de plus. » Choudieu rapporte que, en recevant sa commission de général en chef, « Rossignol en fut tellement surpris luimême qu'il me demanda si l’on était devenu fou à Paris en lui confiant un commandement qui était au-dessus de ses forces ». Et encore : « Brave à l'excès, franc et loyal, il avait toutes les qualités qui constituent un républicain, mais il lui manquait, je le répète, l’instruction qu’on doit exiger d’un général en chef (3). » C’est, on le voit, la

(1) Philippeaux raconte (1bid, p. 32) qu'au conseil de guerre du 2 septembre, Ronsin agissait « comme truchement de Rossignol, qui eut la bonhomie de convenir qu'il n'entendait rien à un plan de campagne >».

(2) Mémoires, pp. 415-417.

(3) IL est permis alors de se demander pourquoi Choudieu et ses amis de Saumur défendirent contre Philippeaux, avec tant d'achar-

même opinion, exprimée presque dans les mêmes termes, que celle du général Turreau.

Philippeaux a accusé les généraux et les hommes de Saumur de vouloir prolonger la guerre. Cavaignac écrit (1): « Avec des généraux tels que Rossignol et Ronsin, peut-on faire de bonne besogne ? Je crois qu’ils veulent prolonger la guerre. Je vais écrire contre eux au ministre, et à la Convention contre le ministre lui-même. Il faut que la vérité soit dite tout entière. »

Bien d’autres que Philippeaux ont dit de Ronsin autant de mal que lui. « Je n’aime pas Ronsin, écrit Talot dans la lettre à Choudieu dont nous avons déjà cité quelques passages; c’est un fanfaron, c’est un espion, c’est un jaloux et dangereux personnage qui ne vaudra pas mieux pour toi, un jour, que pour moi et pour nous tous; il est détesté à Angers. À Saumur il fait trembler tout le monde; il n’y a que les Vendéens qu'il ne fait point trembler. » Bourdon (de l’Oise) le dénonce au Comité de salut public comme un intrigant (2). La Société populaire de Tours dénonce à celle de Saumur « ce Ronsin.., ce fonctionnaire public amphibie, qui, adjoint au ministre quand on va se battre et général quand on fait les préparatifs, nous à prouvé depuis longtemps que l'intrigue, l'ambition et l’amour des assignats étaient chez lui des passions bien

nement, un homme dont Choudieu proclame l'incapacité. Choudieu va au-devant de ce reproche en déclarant que, « si la commission des représentants réunis à Saumur ne s'y opposa pas (à la nomination de Rossignol comme général en chef), c'est qu’on lui laissa pour chef d'état-major le général Berthier, qui depuis a été major général des armées de Napoléon. » — « C’est inexact, riposte M. Chassin (la Vendée patriote, t. II, p. 542, note 2): Berthier était alors rappelé et maintenu sans emploi. >» Encore une erreur à l'actif de Choudieu.

(1) Ancenis, 3 août. (Savary, t. IL, p. 11.)

(2) Camp des Roches, 30 août (Arch. nat., AFn1 267. — Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. — Rec, des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p.195.)

plus dominantes que celle du salut de la République...; cet homme enfin, à qui nous attribuons nos désastres et l’éternisation de la guerre de Vendée (1). »

Philippeaux attribue à Ronsin la défaite de Coron, où trois mille brigands mirent quarante-cinq mille patriotes en pleine déroute et s'emparèrent de notre artillerie, enfoncée dans une gorge, — « enfournée au fond d’un ravin », dit Santerre. — Santerre confirme entièrement cette accu-

sation, dans un placard, relatif à cette affaire, qu’il fit afficher (2).

Enfin, il est intéressant de constater que Choudieu, lui non plus, n'avait pas pour Ronsin plus d'estime que Philippeaux. Il lui reproche d’avoir sollicité la commission de général en chef pour Rossignol « parce qu’il n’osait pas la solliciter pour lui-même et qu’il croyait pouvoir diriger son protégé ». Choudieu, dont nous venons de voir l’opi-

(1) La Société populaire de Tours, affiliée à celle des Jacobins de Paris, aux citoyens composant la Société populaire de Saumur. Du 2 octobre 1793. (Chassin, la Vendée patriote, t. III, p. 160.) — «Il y a longtemps qu'ici Ronsin et Vincent étaient désignés comme des traîtres », écrit-on de Nantes à Robespierre, le 30 ventôse [20 mars 1794] (Courtois, Papiers trouvés chez Robespierre, p. 245; pièces justificatives, n° LXXIII b).

(2) Observations sur les journées des 16,17 ét 18 septembre 1793, Van IT de la République française une et indivisible, par Santerre, aux citoyens composant l'armée. (Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle, au 18 septembre).

« Qui est-ce, demande Santerre, qui a conduit la colonne, le 16 ? — Les généraux Ronsin el Turreau, en présence des représentants du pays.

« Qui a mis la tête de la colonne et l'artillerie dans Coron ? — Les mêmes.

« Qui n'a pas voulu qu’on marche sur deux colonnes ? — Les mêmes. »

Il confirme exactement le récit de Philippeaux. Répondant à l'objection qu'on peut lui faire: il fallait imposer votre avis: «Si je l’eusse suivi, dit-il, et que le sort des armes eût encore tourné contre nous, alors mes accusateurs étaient les représentants et les généraux Ronsin et Turreau. Je devenais criminel de n'avoir écouté aucun avis. »

nion sur l’aptitude de Rossignol au commandement d’une armée, se montra fort irrité. « J'en fis des reproches à Ronsin, avec lequel j’eus une altercation tellement vive qu’elle le détermina à quitter l’armée, et je suis d’autant plus fondé à dire que son intention, en faisant nommer Rossignol, était de diriger lui-même cette armée, qu’en - arrivant à Paris, il sollicita et obtint le commandement de l’armée révolutionnaire, quoiqu'il ne fût pas militaire. Commander une armée était au-dessus de ses forces, et de pareils choix ont failli compromettre les destinées de la France (1). » \

Ronsin écrivait de son côté au Comité de salut publie (2): « Le représentant du peuple Choudieu nous a traités d’intrigants pour avoir fait nommer Rossignol général en chef des côtes de la Rochelle. »

De l’aveu de Choudieu lui-même, Philippeaux avait: donc raison de n’avoir pas confiance en Rossignol et en Ronsin.

Les critiques de Philippeaux contre la fameuse « commission centrale » de Tours ne font que confirmer celles que d’autres représentants près de l’armée des côtes de la Rochelle avaient précédemment formulées. Le 21 juin, Bourdon (de l'Oise) et Dameron écrivaient de Tours au Comité de salut public que leurs collègues de la commission centrale leur avaient paru, ainsi que les généraux, très peu au courant de la situation de l'ennemi et que les soldats se plaignaient de l’accueil peu fraternel des représentants auxquels ils s’adressaient (3). Le même jour, Ruelle, Bodin et Tallien écrivaient, également de Tours,

(1) Mémoires de Choudieu, p. 416.

(2) Archives historiques de la guerre. Correspondance reçue par le Comité de salut public, 2° reg., f° 415. (Vendée patriote, t. II, p. 558. — Mémoires de Choudieu, p. 416, note.)

(3) Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 89.

au Comité : « Depuis la réunion de la commission cent trale dans cette ville, nous n'avons pas tardé à nous apercevoir que les meneurs de Saumur voulaient jouer le même rôle à Tours. Des conciliabules secrets se tiennent entre quelques-uns de nos collègues et les généraux. Jamais on ne rend compte à la commission du résultat de ces conférences,.… de l’objet desquelles on devrait au moins nous donner connaissance (1). » Ce reproche donne une autorité particulière à cette anecdote rapportée par Philippeaux (2) : « Je voulus connaître les moyens qu'on avait dû prendre pour concerter entre toutes les sections de l’armée une marche tellement combinée qu’elles pussent agir toutes à la fois contre les brigands. « Que t’importe ? répondit Choudieu. Es-tu venu ici pour contrôler nos plans de campagne? Nous n’avons rien à te dire. » Philippeaux ne se plaignait que de Choudieu. « J'aurais tort, ajoutait-il, d'adresser les mêmes reproches à tous mes collègues de Saumur ; Bourbotte et Ruelle se conduisirent d’une manière loyale et franche ; de plus, Richard est un homme d'honneur en qui je ne connais d’autre défaut que de se laisser guider par Choudieu.. Quant à Choudieu, que je ne caractérise point en ce moment, ses procédés sont inconcevables (3). » Tallien, Ruelle et Bodin vont plus loin que Philippeaux dans leurs accusations, ils désignent par leurs noms ceux qu'ils appellent « les meneurs de Saumur » : « La commission centrale de l’armée des côtes de la Rochelle, disent-ils, se trouve aujourd’hui renfermée dans Richard, Choudieu et Bourbotte. » Le lendemain, il est vrai, ils écrivirent au Comité qu'après « une explication fraternelle » avec leurs collègues, ils s'étaient réconciliés ; « chacun a fait à la chose publique le sacri-

(1) Rec. des act. du Com. de sal. pub. t. V, p. 40. (2) Compte rendu, 3° partie, p. 22, note.

(3) Ibid., p. 21, note.

fice de ses ressentiments personnels (1). » Mais les motifs qui avaient provoqué ces ressentiments et leurs récriminations de la veille n’en subsistaient pas moins.

Enfin, Philippeaux s’est plaint de la négligence qu’on apportait dans l’approvisionnement des côtes de Brest. Gillet formule les mêmes plaintes (2). Celui-ci, de concert avec Reubell et Ruelle, prend, le 16 septembre, un arrêté pour procurer des vêtements aux soldats. « Il a bien fallu y pourvoir nous-mêmes, écrivent-ils au Comité de salut public, puisque l'administration de l'habillement ne veut rien envoyer (3). »

Donc, de toutes les critiques qu’a faites Philippeaux, nous n’en voyons pas une qu'il ait été le seul à faire : toutes ont été formulées par d’autres que par lui.

2° Ce qu'il a soutenu.

Ce que les ennemis de Philippeaux lui reprochèrent le plus, c’est d’avoir fait commencer par Nantes la campagne des Mayençais. Bruslé déclarait que, commandées par Rossignol, les troupes de Mayence eussent fini la guerre en quinze jours (4). Aussi les amis de Rossignol ne cessèrent-ils d'attribuer les échecs qui suivirent le conseil de guerre du 2 septembre au fait d’avoir repoussé le plan d’une attaque rapide, avec les Mayençais, par Saumur, Richard et Choudieu donnent pour cause à la défaite de Tuncq, à Chantonnay, les mesures adoptées le 2 septembre, malgré leur opposition (5). Besson-Barre écrit au mi-

(4) Rec. des act. du Com. de sal. pub , t. NV, p. 55.

(2) Nantes, 16 août. (Jbid., t. VI, p. 5.)

(3) Arch. nat., AFn 267. (1bid., t. VI, p. 543).

(4) Saumur, 3 septembre. (Min. de la guerre, armée des côtes de-la Rochelle.)

(6) Saumur, 7 septembre. (1Lid. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t& VI, p. 340.)

nistre de la guerre : « L’on ne doit attribuer ce désastre qu'à la faiblesse du Comité de salut publie, qui s’est laissé séduire par Phelipau (sic), homme verbeux et dont le patriotisme est problématique. » C’est lui qui a amené le conseil de guerre à adopter l'attaque par Nantes. « Les représentants et les généraux de l’armée de Brest, ajoutet-il, sont bien ineptes ou des contre-révolutionnaires bien dangereux (1). » Ronsin, dans un rapport du 27 septembre au Comité de salut public, attribue les désastres au fait d’avoir envoyé l’armée de Mayence à Nantes, au lieu de la faire opérer par Saumur, avec l’armée des côtes de la Rochelle (2). Momoro, commissaire national, dans un rapport du 13 octobre au Conseil exécutif, rejette la cause des échecs sur le plan adopté les 2 et 3 septembre (3). Nicolas Hentz déclare que « le plan arrêté à Saumur ne valait rien, qu’il était inexécutable, tandis qu’il avait été présenté comme facile » (4). Enfin Richard et Chougieu dressèrent contre Philippeaux un long réquisitoire où ils ressassaient toutes les accusations que nous avons vues formulées contre lui (D).

Nous avons déjà pu nous rendre compte que ce plan avait été défendu par bien d’autres que Philippeaux, sans parler de ceux qui le conçurent ni de ceux qui le soutin-

(1) Cité par Wallon, les Représentants en mission, t. I, p. 454. (Appendice, XIV.)

(2) Min. de la guerre (armée des côtes de la Rochelle et armée des côtes de Brest).

(3) Rapport sur l’état politique de la Vendée, fait au Comité de salut public, au Conseil exécutif et au Département de Paris, par

: Momoro. Paris (22 vendémiaire an Il), 36 pp. in-& (Bib. nat, Lb*‘:/3389.)

(4) Observations sur la guerre de la Vendée, p. 16.

(5) Les représentants du peuple près l’armée de V'Ouest aux représentants du peuple composant le Comité de salut public de la Convention nationale. « Get exposé, dit Savary, renferme des faits et des assertions qui manquent pour la plupart de vérité et d’exactitude, et cependant ils ont conduit le malheureux Philippeaux à l’échafaud !» (Guerres des Vendéens et des Chouans, t. IT, p. 249.)

rent au conseil de guerre du 2 septembre. « Goupilleau et Bourdon (de l'Oise), dit Reubell dans sa lettre à Barère, n'étaient pas pour le plan de campagne qui a été adopté, qui seul cependant est vraiment militaire et bon. » — « Nos collègues, écrit Gillet le 1° septembre, se sont rendus à Saumur, avec le général en chef, pour assister à une conférence qui doit avoir lieu demain sur les opérations de la campagne. L’armée de Mayence est en marche; nous l’attendons avec impatience. Je puis vous annoncer que les rebelles seront soumis avant quinze jours, du moment que l’armée de Mayence sera réunie à celle des côtes de Brest (1). » k

Philippeaux répondit à ses détracteurs en imputant à son tour l’insuccès de la campagne de septembre aux fautes commises par les généraux de l’armée de Saumur. Cette fois encore, il n’est pas seul de son avis. Le jour où Canelaux rentrait dans Nantes (24 septembre), Philippeaux rédigeait l’historique de cette campagne manquée et le communiquait à ses collègues. Ceux-ci « ayant avoué les faits », Reubell en transmit une copie à Barère personnellement, et le lendemain, l’expédition officielle en fut adressée au Comité de salut publie. La responsabilité de l’insuccès y était entièrement rejetée sur Rossignol, Ronsin et les agents de Saumur (2).

Tous les commissaires près les armées de Mayence et des côtes de Brest, non seulement Philippeaux, mais Gillet, Cavaignac, L. Turreau, Ruelle, Reubell, Merlin (de Thionville), déclarent au Comité de salut publie : « Ce n’est pas en faisant reculer toutes ses divisions comme il (Rossignol) l’a fait jusqu’à ce jour, à mesure que notre armée

(1) Min. de la guerre, armée des côtes de Brest. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VI, p. 225.

(2) Chassin, la Vendée patriote, t. III, p. 120.

CRITIQUE DE SES ÉLOGES Ale

avançait dans le pays ennemi, que nous pouvons espérer

de vaincre (1). »

Le 28 septembre, Merlin écrivait à la Convention : « La grande mesure était l'accord des armées de Nantes

et des côtes de la Rochelle : de là dépendait le succès.

Rossignol s’y est opposé ; il a reculé tant qu’il a pu à envoyer au-devant de nous ses colonnes. Bien plus, il a rappelé celles de ses divisions qui s'étaient avancées pour nous seconder. Il s’autorise d’arrêts qui ne sont que des prétextes. Craint-il qu’on ne l’efface? Æh! la patrie avant tout! Qu'est-il advenu de ses retards? C’est que Mortagne, qui serait à nous, est encore aux brigands : nous le prendrons ; mais que de temps et de sang perdus!

« En septembre, nous avancions au pas de charge; il a fallu rétrograder par les fautes de Duhoux, de Ronsin, l’entêtement de Rossignol, l’erreur de nos collègues.

« Tancez Rossignol, qui nous regarde surtout, qui nous a fait le plus de mal, et donnez-nous quelqu'un qui entende la guerre (2). »

Donc, bien d’autres que Philippeaux soutinrent que les échecs de septembre n'étaient pas imputables au plan qu’il avait fait adopter.

On lui fit plus tard un crime d’avoir soutenu Canclaux, Aubert-Dubayet, des ci-devant nobles, Tuneq, dont on fit pour la circonstance un marquis.

Pour Canclaux, Cavaignac écrivait d’Ancenis, le 3 août : « Depuis que Custine m’a trompé, je ne me fie plus à aucun général; cependant, Canclaux mérite une exception; qu’il reste au commandement de l’armée des côtes de Brest. »

Le général Turreau dit dans ses Mémoires : « Si Can-

(1) Min. de la guerre, armée des côtes de Brest. (2) Nantes, 28 septémbre (Grille, l« Vendéè en 1793, t. II, p. 221).

claux n'avait pas mérité, il ne fallait pas lui donner le commandement général; mais devait-on le lui ôter, devait-on l’éloigner de l’armée, au moment où son absence pouvait retarder les opérations et même en compromettre

le succès (1)? »

Pour Aubert-Dubayet, Ruelle, Turreau, Cavaignac et Gillet se jnignent à Philippeaux pour vanter « les sages dispositions » de ce général (2).

En les défendant, Philippeaux ne fut .que l'interprète de leurs armées (3) et des populations (4).

En ce qui concerne Tuncq, l'opinion de Philippeaux était amplement partagée par Bourdon (de l'Oise) et Goupilleau, qui protestèrent énergiquement contre la suspension de ce général et le rétablirent même, de leur propre autorité, dans son commandement. « Qu’avait fait Tuncq pour être destitué ? demande la Société populaire de Tours. Nous l’ignorons encore. »

On reprocha aussi à Philippeaux de soutenir Rey, qui

(4) Mémoires de Turreau, pp. 110-111. — C'est ce que dit également Philippeaux; mais il soutient en même temps le mérite de Canclaux et le lave de l'accusation de royalisme. « Il fut toujours dans son commandement, dit-il, la terreur des royalistes ; il ne cessa de les vaincre avec peu de moyens, et, le 5 juillet, il sauva toute la ci-devant Bretagne des griffes du fédéralisme. » (Réponse à tous les défenseurs, p. 71, note.)

{2) Lettre de Nantes, 22 septembre 1793. (Rec. des act. du Com. de sal, pub., t. VII, p. 9.)

(3) Le rappel de Canclaux, de Dubayet et de Grouchy, dit Kléber, fut « un événement qui fit très grande sensation dans l’armée... Ils furent vivement regrettés, non seulement des soldats, mais encore de tous les généraux et de tous les officiers. On eût dit qu'on cherchait à les punir de leurs succès. » (Savary, t. IT, p. 220.) Rossiguol, de son côté, raconte que, quand Carrier présenta Léchelle aux soldats comme général en chef, « il y eut à ce sujet beaucoup de mécontentement dans l’armée de Mayence. Les soldats demandaient Canclaux et Dubayet; ils disaient qu'autrement ils n'obéiraient point au général Léchelle. » (La vie véritable du citoyen Jean Rossignol, p. 235.)

(4) La Société populaire de Tours prit énergiquement la défense de Canclaux et de Dubayet. (Chassin, Z& Vendée patriote, +. II, p. 160.)

“était mal vu de Ronsin, et qui fut du reste destitué le 30 septembre. — Choudieu et Bellegarde écrivent, le 8 octobre, que les soldats sont mécontents de cette destitution. « Nous vous invitons, ajoutent-ils, à vous faire rendre compte des causes des destitutions nombreuses qui enlèvent à l’armée des militaires instruits (1). Qu'on destitue les nobles et les gens suspects, mais qu’on laisse à l’armée tous ceux qui servent bien la République, sans quoi on découragera une foule de braves gens (2). » D'autre part, le 10 octobre, les « patriotes du district de Chinon, organisés par le général (Rey) en bataillon », envoient à la Convention une adresse de huit pages, revêtue de nombreuses signatures, dans laquelle ils protestent contre la destitution de Rey (3).

Rey était du reste, comme Tuncq, un enfant du peuple : Philippeaux n’a donc pas réservé aux seuls nobles ses éloges et son appui. Louis Blanc fait remarquer avec insistance que le comte de Canclaux, soutenu par Philippeaux, représentait le parti aristocratique et militaire, tandis que le plébéien Rossignol représentait le parti civil et démocratique (4). Quand on connaît la haine de Philippeaux contre les « aristocrates » et son zèle pour la

(1) Cette appréciation est intéressante, venant de Choudieu ; car, à cette époque, les généraux qui avaient été destitués étaient Tuncq, Canclaux, Aubert-Dubayet, Rey, tous ceux que soutenait Philippeaux.

(2) Lettre de Bressuire, du 8 octobre (Min. de la guerre, armée des côtes de la Rochelle. Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. VII p. 307). A propos de ces quatre généraux, Philippeaux écrivait plus tard: « On m'a presque fait un crime d’avoir pris la défense de quatre généraux victorieux, sacrifiés aux calculs pervers de la faction Ronsin. L'un, dit-on, est immoral, l’autre fut noble, le troisième a été royaliste. Si ces griefs ont quelque fondement, pourquoi employâtesvous à la Vendée un noble, un être immoral, un royaliste ? >» (Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, p. 17, note.)

(3) Cette adresse est au dossier de Rey, archives administratives de la guerre (la Vendée patriote, t: II, p. 574).

(4) Histoire de la Révolution française, liv. X, chap. x.

cause des « sans-culottes », il est impossible de voir en lui un allié du parti aristocratique, un adversaire du parti démocratique. Ce qui est vrai, ce qu’il faut dire, c’est qu’il n’a considéré dans les généraux, pour les soutenir ou les combattre, que les talents militaires : il a soutenu ceux qu'il jugeait capables, il a combattu ceux qu’il regardait comme incapables. Si on lui reproche d’avoir trouvé que, pour être général, il ne suffisait pas d’être sans-culotte, qu'il fallait encore avoir la science nécessaire, Richard et Choudieu ont encouru le même reproche, eux qui écrivaient le 9 août : « Les connaissances sont plus nécessaires dans le commandement des armées que la sansculotterie (1). »

Aïnsi, tout ce que soutint Philippeaux fut également soutenu par d’autres, de même que toutes ses critiques, toutes les plaintes, toutes les accusations qu’on lui repro- ‘cha plus tard, ont été formulées par d’autres, souvent même par ceux quiïles lui reprochèrent ensuite.

Mais les autres n’élevèrent pas la voix si haut que lui. Cavaignac menaçait bien d’écrire au ministre contre les généraux saumurois, à la Convention contre le ministre; mais il s’en tenait là. « Il faut que la vérité soit dite tout entière », déclarait-il; mais c’est par Philippeaux qu’elle fut dite.

Reubell terminait sa lettre à Barère, long réquisitoire contre Rossignol et les agents de Saumur, par ces mots : « Je sens tout ce qui m'attend si cette lettre, qui n’est que pour toi, mon cher Barère, parvient à la connaissance de ces gens. Mais que m'importe! Je porterai ma tête sur l’échafaud avec une conscience pure, et elle ne sera tombée que sous le poids de la calomnie. » Mais il prévenait

(4) Arch. nat., AFn 267. (Rec des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 518.)

: Barère que sa lettre n’était que pour lui. De même, Gillet terminait sa lettre à Robespierre, du 16 frimaire (1), par ce post-scriptum : « J'écris pour toi seul, personne ne verra ma lettre, mais si tu désires des renseignements précis sur les faits que je cite, je te les donnerai aux yeux de la France entière. J'ai dit la vérité et je ne suis guidé par d'autre sentiment que par l’amour de mon pays. » Seul, Philippeaux écrivait pour tout le Comité de salut public, pour toute la Convention. Cet homme énergique, très entier dans ses convictions, alla jusqu’au bout; il se refusa à garder le silence sur ce qu’il considérait comme des crimes ; il voulut que les responsabilités fussent nettetement établies. « La République, écrivait-il avec Gillet, accuserait un jour notre silence sur ces manœuvres perfides, si nous n’en dénoncions pas les auteurs à la France entière ; il faut qu’elle sache que, si la guerre de la Vendée n’est pas terminée dans cette campagne, la faute n’en peut être imputée, ni à nous, ni aux braves soldats qui combattent sous nos yeux (2). » « Moi, disait-il encore, qui n’ai d'autre idole que le bonheur de mon pays, d'autre ambition que le témoignage de ma conscience et l’estime publique, je ne puis souffrir que le salut du peuple soit sacrifié aux petites convenances personnelles, ni acheter par un honteux silence des faveurs éphémères, quand on cherche à étouffer les cris de la patrie en deuil (3). »

(1) Papiers trouvés chez RobeSpierre, p. 239.

(2) Nantes, 7 octobre. (Arch. nat., ADxvr®, 55. — Compte rendu 4° partie, pièces justificatives, n° 20. — Rec. des act, du Com. de sal pub., t. VIL p. 285,)

(3) Compte rendu, 4° partie, p. 3.

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