DE SA MISSION EN VENDÉE
I. La lutte transportée à Paris. — Lettre au Comité de salut public. — Il. Philippeaux dénoncé aux Jacobins. — IT. L’accusation solennelle. — Etat de l'opinion à Paris. — IV. Le rapport de Choudieu. — Chute des Hébertistes. — V. Les rapports de la Société populaire du Mans avec Levasseur et Philippeaux. — VI. Garnier (de Saintes) et la Société populaire du Mans. — VII. L'arrestation. — VIII. Le procès et l'exécution. — IX. La mémoire de Philippeaux vengée. — X. La femme et le fils de Philippeaux.
Rentré à Paris, Philippeaux reprit, avec l’ardeur qu'il avait toujours déployée, ses travaux à la Convention. Nous le voyons de nouveau intervenir dans les discussions. Le 16 octobre, dans la discussion de la loi contre les étrangers : « Frapperez-vous, demande-t-il, les patriotes mayençais qui ont fui leur pays pour échapper au supplice dont les menaçait leur tyran mitré ? Irez-vous dans la
Vendée arracher du milieu de nos colonnes deux de ces citoyens qui n’ont pas voulu abandonner notre collègue Merlin, et qui se battent tous les jours à ses côtés (1) ? » Le 24 octobre, il s'oppose au rapport d’un décret enjoignant aux comités révolutionnaires de donner au Comité de sûreté générale les motifs des arrestations qu’ils ordonnent (2). Le 5 brumaire (26 octobre), il intervient dans la discussion sur l'égalité des partages et prononce un discours sur cette question (3). Le 10 brumaire, il appuie une pétition des Sociétés populaires de Paris demandant le tutoiement obligatoire; sa proposition est décrétée (4). Le 19, il lit plusieurs traits d’héroïsme accomplis lors de la guerre de Vendée, et la Convention en ordonne l'insertion au Bulletin (5). Quelques jours avant,le 16, lors du renouvellement du bureau, il était élu secrétaire (6). En même temps, il continuait à rédiger son journal, qu’il n'avait pas cessé de faire paraître pendant sa mission. Si son activité se maintenait toujours la même,
(1) Moniteur, t. XVII, p. 150.
(2) Ibid., p. 215.
(4) Moniteur, t. XVIIL, p. 314.
(5) Ibid., p. 384.
(6) Zbid., p. 363. — Le Journal de la Montagne nous le montre : encore intervenant dans la séance du 25 hbrumaire, et lui attribue des paroles qui témoignent une fois de plus de sa nature humaine et généreuse, « Les deux filles du député Deperret, tombé sous le glaive de ia loi, se trouvant à deux cents lieues de leur famille, sans appui, sans vêlements, sans secours, supplient la Convention de leur accorder les moyens de retourner dans leur pays. « Quand un père coupable <est puni, dit Philippeaux, la loi ne dit point frapper des enfants « innocents én les plongeant dans une affreuse misère. Je demande «que le Comité de législation soit chargé de faire un rapport sur la « question de savoir si, quand les biens d'un coupable ont été confis- < qués au profit de la République, il n’en pourrait pas être distrait « une partie pour alimenter ses enfants. » Le renvoi est adopté. » (Journal de la Montagne du 26 brumaire, n° 3, t. IL, p. 23.) Mais le Moniteur (t. XVIIL, p. 440) attribue cette intervention à Merlin (de Thionville).
sa probité demeurait également inattaquable. Fort de cette honnêteté, il demandait, le 20 brumaire, que chaque membre de la Convention fût tenu de présenter, dans l’espace d’une décade, l’état de sa fortune avant le commencement de la Révolution et, si cette fortune s'était augmentée, d'indiquer par quels moyens, sous peine d’être déclaré traître à la patrie et puni comme tel (1).
Mais, pour avoir quitté le théâtre de la guerre, il ne se désintéressait pas de ce qui s’y passait, et surtout de ce qui s’y était passé pendant sa mission, Î! continuait d’accuser les hommes auxquels il imputait la prolongation de la guerre et le sang versé inutilement. Dès son retour à Paris, il s'était présenté au Comité de salut public pour lui rendre compte de sa mission et lui exposer ses critiques sur la façon dont la guerre était conduite. On ne voulut pas l'écouter (2). Cependant, ses dires reçurent bientôt une éclatante confirmation.
Le 22 octobre, une députation de la Société populaire de Tours se présentait à la barre de la Convention pour dénoncer les généraux des côtes de la Rochelle et les agents que la République avait employés dans la guerre de Vendée. Elle confirmait toutes les accusations de Philippeaux et demandait l’établissement d’une commission
(1) Cette proposition fut soutenue par Romme et combattue par Basire. (Moniteur, t. XVIII, p. 394.) Buchez et Roux, dans leur Histoire parlementaire de la Révolution (t. XXX, p. 213) attribuent à cette proposition de Philippeaux un motif absolument fantaisiste. « Phi, lippeaux, disent-ils, était alors dans le paroxysme de la colère qu'il avait rapportée de Vendée. Humilié par son rappel, qu'il regardait comme un blâme public de sa conduite, irrité contre ceux à qui il imputait de l'avoir provoqué et contre le Comité de salut public, qui n'avait pas attaché une grande importance à ses dénonciations sur leur compte, son impuissance à se venger tournait en un rigorisme farouche. >» À deux reprises, Buchez et Roux disent que Philippeaux fut rappelé de sa mission et qu’il en fut profondément humilié, alors que, comme nous l'avons vu, c’est lui qui sollicita son rappel.
(2) Séance des Jacobins du 6 nivôse (Moniteur, t. XIX, p. 45. — Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, p. 2, note).
d'enquête pour examiner la conduite de Rossignol et dé Ronsin. Philippeaux convertit cette demande en motion, la fit voter ét fut chargé de rédiger le décret (1).
Mais le lendemain, d’heureuses nouvelles de la Vendée. étant venues « pénétrer tous les cœurs d’allégresse et d’enthousiasme », Barère en profita pour demander le rapport du décret rendu la veille, et l’on convint de « jeter un voile sur le passé » (2).
Cependant Philippeaux, par ses accusations, s'était attiré la haine des amis de Rossignol et de Ronsin et de leurs auxiliaires des bureaux du ministère de la guerre, et ceux-ci s’apprêtaient à lui rendre coup pour coup. Il en eut la preuve quelques jours après, le 7 brumaire (28 octobre), dans un dîner auquel il fut convié par un Manceau, Valframbert, qui venait d’être nommé adjudant-général de l’armée des côtes de Brest et qu’il « avait secouru dans l’adversité, le croyant honnête homme (3) ». Il y rencontra, outre ses collègues de la Sarthe, Levasseur et Boutrouë, Vincent, secrétaire général du département de la guerre, Vilain d’Aubigny, adjoint au ministre, Hébert, Chaumette et quelques autres convives. Philippeaux et Vincent ne se connaissaient pas de vue. La conversation tomba sur la Vendée; Vincent fulmina contre Philippeaux qu'il avait, dit-il, dénoncé aux Cordeliers et qu’on saurait
(1) Compte rendu, 4° partie, note au bas des pages 1, 2, 3, — Moniteur, t. XVIII, p. 194. — Voici le texte de ce décret: « La Convention nationale, après avoir entendu les députés extraordinaires de la Société des Sans-culottes de Tours, sur la motion d'un membre, décrète qu'il sera formé dans le jour une commission pour examiner Ja conduite de Ronsin, Rossignol et autres généraux de l’armée de l'Ouest, et les véritables causes des désastres que la République a éprouvés dans la Vendée, pour lui en être fait incessamment rapport. — L'assemblée nommera elle-même les membres qui doivent composer cette commission. »
(2) Philippeaux.. au Comité de salut publie, p. 10-11. — Moniteur t. XVII, p. 208.
(3) Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, p. 16.
mettre à la raison. Philippeaux répondant que rien ne l’empêcherait de faire son devoir : « Nous avons, dit Vincent, fait justice de la commission que tu as provoquée, et nous saurons faire ébouler les députés qui, comme toi, oseront critiquer la conduite des généraux investis de notre confiance. » La discussion s’échauffa et Philippeaux, que son hôte ne faisait pas respecter, prit le parti de s’en aller (1).
Quelques jours après, le 23 brumaire (13 novembre),
Ronsin écrivait une lettre (2) où il faisait retomber la responsabilité des désastres de la Vendée sur Philippeaux, l’accusant d’avoir trompé le conseil de guerre du 2 septembre en promettant que l’armée de Mayence trouverait à Nantes des vivres pour plus de trente mille hommes, tandis qu'il n’y avait rien (3). Enfin, le 27 brumaire, Philippeaux était dénoncé au club des Cordeliers (4).
Ainsi attaqué, Philippeaux dut se défendre. Il publia
-(1) Sur ce fameux dîner, voir, comme documents émanés de Philippeaux : sa lettre du 16 frimaire au Comité de salut public, p. 11-12, note, où il donne le texte de la dénonciation par lui faite à la Convention et au Comité de sûreté générale, le 22 brumaire, contre Vincent et consorts; — et Philippeaux à ses collèques et à ses convitoyens (du 6 nivôse), p.-16-17. — Comme documents émanés de ses adversaires : les déclarations, presque identiques, faites, le 26 frimaire, par d'Aubigny et le citoyen Rigeasse, notaire public et géomètre à Autrèche, devant le commissaire de police de la section des Tuileries (Arch. nat., F744747%, pièces 257 et 288 ; imprimées dans : P, d'Aubigny à Philippeaux, p. 68, pièces justificatives, n° 22.) Les appréciations de d'Aubigny, ennemi de Philippeaux et ami de Vincent, diffèrent naturellement de celles de Philippeaux, mais le fond du récit est le même. Nous y trouvons un détail que ne donne pas Philippeaux : Levasseur et Boutrouë, prenant parti pour Vincent, auraient dit à Valframbert de mettre leur collègue à la porte, « sinon, qu’ils l'y mettraient eux-mêmes ». Levasseur a donc, à ce moment, déjà pris position contre Philippeaux.
(2) V. d'Aubigny à Philippeaux, p. 64. Pièces justificatives, n° 21.
(3) Reproche ridicule, puisque Philippeaux se plaignait au contraire qu’à Nantes, il n'y eût rien pour les besoins de l’armée, le ministère envoyant tout à Saumur. (V. p 188.)
(4) Club des Cordeliers. Société des amis de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, séant au Musée, rue de Thionville. Séance du 27 brumaire an II. — Imprimerie Momoro, in-f° ple,
une lettre au Comité de salut publie (1), datée du 16 frimaire (6 décembre), moins encore dans le but de répondre aux attaques dont il était l’objet que pour forcer le Comité et la Convention à mettre un terme aux abus dont la Vendée était le théâtre. « Ce Comité, écrivait-il plus tard (2), assailli par l'intrigue et les manœuvres en tout genre d’une faction criminelle, avait repoussé dédaigneusement mes révélations et celles de mes collègues sur les horreurs dont nous avions été témoins. Il n'avait été possible de nous faire entendre ni sur le principe de nos désastres” ni sur le. remède prompt qu’exigeait le salut du peuple. Je frémissais de voir que, depuis mon retour, une nouvelle boucherie de quarante mille patriotes. eût été la suite d’une opiniâtreté cruelle. Je voulus ouvrir les yeux de la Convention sur les désastres trop prolongés dont on lui déguisait l’affreux tableau, et ce fut l’objet de ma lettre du 16. » |
Dans cet écrit, il reprenait toutes ses critiques sur la guerre de Vendée, montrait les bons généraux destitués et les traîtres comme Beysser, les imbéciles comme Rossignol, les intrigants, voleurs et menteurs comme Ronsin (3), encouragés et comblés d’honneurs. Il se plaignait que la commission votée à sa demande eût été contremandée sur la motion de Barère. « Citoyens collègues, s’écriait-il, la France vous accusera un jour de vous être opposés à l’établissement d’une commission qui offrait des moyens si simples de connaître la vérité, Si les hommes que vous
(1) Philippeaux, représentant du peuple, au Comité de salut public. — Paris, le 16 de frimaire an II de la République française une et indivisible. 20 pp. in-8.
(2) Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, p. 2, note.
(3) V. p. 8, le portrait de Rossignol, « mauvais caporal de cabaret avant son généralat, qu'il n’a mérité. par aucune expédition militaire », et celui de Ronsin, qui a « beaucoup intrigué, beaucoup volé,
beaucoup menti » et auquel Philippeaux impute la responsabilité du désastre de Coron.
protégiez n'étaient pas coupables, elle eût manifesté leur innocence. S'ils étaient coupables, vous êtes devenus leurs complices en leur assurant l'impunité, et le sang de vingt mille patriotes égorgés par suite de cette fausse mesure crie vengeance contre vous-mêmes. »
Il retraçait tous les désastres qui avaient suivi son retour, critiquait les opérations et ‘demandait l’échafaud pour les chefs militaires, les bureaucrates et les machinateurs infâmes qui avaient éternisé la guerre. « Vivement pénétré de mes devoirs comme représentant du peuple, disait-il en terminant, et profondément indigné de tout ce que je vois, j'ai dû vous dire la vérité tout entière, sans ménagement et sans faiblesse. Malheur à celui qui compose entre sa personne et la patrie dans les circonstances critiques où nous sommes ! Je communiquerai ma lettre à la Convention pour qu’elle vous observe et vous juge. Vous me lirez, puisque vous n’avez pas voulu m’entendre. J'ai payé ma dette, je vous somme d’acquitter la vôtre (1). »
(1) Il fallait certes du courage pour parler sur ce ton au terrible Comité Le même jour, 16 frimaire, Gillet écrivait à Robespierre une lettre (Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, p. 239; pièces justificatives, n° LXIX) qu'il est intéressant de comparer à celle de Philippeaux. Elle confirme en tous points les accusations de celui-ci : « La cause de tous nos désastres est dans le mauvais choix des généraux... Une seconde cause est dans l'intrigue qui a souvent trompé le Comité, On lui représente comme suspects les hommes les plus dignes de sa confiance, et on a mis à la place des hommes qui n'étaient distingués que par leur ineptie et leur lâcheté; et à cet égard, je ne puis me dispenser de faire un petit reproche au Comité...: il n'a pas pris toutes les précautions nécessaires pour s'informer, dans les armées, des hommes vraiment dignes de commander... Je veux aussi, moi, des généraux sans-culottes ; mais ce titre seul ne suffit pas. Les braves soldats dont le soin leur est confié sont aussi des sans-eulottes. À mon retour de l’armée, j'avais prédit au Comité tous les malheurs qui nous sont arrivés. je ne négligeais rien pour engager le Comité à remédier promptement au mal. L'événement n’a que trop cruellement justifié mes craintes. Ecoute la voix de cinq à six départements dévastés, les mânes de quarante mille patriotes sacrifiés depuis six mois par l’impéritie des
Pour que cet écrit ne pût servir d'arme aux ennemis de la République, Philippeaux n’en fit tirer que mille exemplaires et fit briser les planches (1). « Je n'ai point formellement accusé le Comité de salut public de desseins criminels, écrivait-il plus tard (2). Il existe dans son sein des membres trop purs, trop vertueux pour que cette idée sinistre puisse entrer dans mon cœur. Je l’accuse seule ment de faiblesse et d’une crédulité trop aveugle envers une ligue de fripons. » s
Doit-on faire un reproche à Philippeaux d’avoir, dans cette lettre, divulgué des faits qu’il aurait fallu tenir secrets, d’avoir gêné l’action du Comité en lui faisant opposition ? À cette question, voici ce que répond M. Robinet (3) : Se
« Philippeaux avait contrôlé, censuré la politique du Comité de salut publie dans la Vendée? Oui, selon son droit et selon son devoir. Envoyé par la Convention sur le théâtre de cette guerre terrible, ne devait-il pas déclarer au peuple, que l’on disait souverain, à l’Assemblée, toujours dépositaire de l'autorité déléguée par elle aux Comités, et au gouvernement lui-même, toujours faillible, toujours responsable et révocable, ce qu’il avait vu, ce qu'il approuvait, ce qu'il condamnait ? Ses écrits sur la Vendée ne pouvaient donc constituer ni délit ni crime, surtout si l’on considère leur véracité. »
Cet écrit combla de joie Camille Desmoulins, qui menait
généraux... > Comme on le voit, c’est exactement le langage de Philippeaux ; mais celui-ci averlissait bien haut le Comité pour le forcer à remédier au mel, tandis que Gillet, comme nous l'avons déjà fait observer, terminait en disant : « J'écris pour toi seul, personne ne verra ma lettre. »
(1) Cependant Levasseur l'accusa plus tard d’avoir envoyé sa brochure en Maine-et-Loire, mais Philippeaux le nia formellement. (V. p. 234, note 3.)
(2) Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, p. 2, note.
(3) Le procès des Dantonistes, p. 354.
de son côté une campagne vigoureuse contre les amis de Ronsin, Hébert et Vincent, et qui, dans son Vieux Cordelier du 25 frimaire (15 décembre), loue fort « la lettre pleine d’affreuses vérités que vient de publier le courageux Philippeaux, quoiqu'on puisse lui reprocher d'y avoir trop méconnu les grands services, du Cumité de salut public ». « Depuis que j'ai lu cet écrit véritablement sauveur, ajoutait-il, je dis à tous les patriotes que je rencontre : « Avez-vous lu Philippeaux ? » Et-je le dis avec. autant d'enthousiasme que La Fontaine demandait : « Avez-vous lu Baruch ? » Il écrivait encore, à la fin du même numéro : « Je n’ai point prétendu faire d'application à personne dans ce numéro. Ce ne serait pas ma faute si M. Vincent... jugeait à propos de s’y reconnaître à certains traits. Mon cher et brave collègue Philippeaux n’a pas pris tant de détours pour lui adresser des vérités bien plus dures. »
Mais tout le monde ne partagea pas l'enthousiasme de Camille Desmoulins, et particulièrement les commis des bureaux de la guerre. L'un d'eux, Vilain d’Aubigny, créature de Robespierre (1), répondit à Philippeaux dans un volumineux libelle (2) où il s’attaquait surtout à Tuncaq ; mais Philippeaux avait aussi sa bonne part d’injures. Sous prétexte de réfuter la lettre de celui-ci, où « l’astuce, la perfidie, l'audace, le mensonge, la calomnie et l'envie fortement exprimée de nuire se disputent les honneurs du triomphe », il déclarait qu'il se garderait bien de s’attacher « à repousser les calomnies atroces et à relever les injures dont cet écrit présente partout l’affreux assem-
(1) Voir, sur les antécédents et l'élévation de ce personnage, les Mémoires de Barras, t. [. p. 146.
(2) V. d'Aubigny, membre du Comité révolutionnaüre de la section des Thuileries et adjoint au ministre de la guerre, à Philippeaux, député à la Convention nationale. De l'imprimerie du département de la guerre, l’an 2 républicain. 76 pp. in-8.
blage ». Et, en effet, il ne réfutait aucune des assertions de Philippeaux ; il se bornait à un éloge dithyrambique et boursouflé de Bouchotte, de Vincent, de Ronsin et de Rossignol. Mais il s’acharnait particulièrement sur TFunceq, dont il faisait un marquis pour le diffamer plus aisément.
Momoro, de son côté, entreprit de réfuter les accusations. de Philippeaux, dans des Observations sur la lettre de Philippeaux écrite le 16 frimaire au Comité de salut public relativement à la guerre de la Vendée (1).« Cet ouvrage, dit-il en parlant du Compte rendu de Philippeaux, paraît respirer la haine et la passion, je suis forcé de le dire, et ceux qui l'ont lu sont obligés d’en convenir. Il est écrit avec tant de fiel, qu’il a dû généralement exciter l'indignation ou la pitié. » « IL est presque ridicule, dit-il ailleurs, de répondre à tant de folies, auxquelles les hommes justes et sages ne croient pas. » Mais « il faut cependant détruire les assertions ridicules et fausses disséminées dans ces écrits; il le faut, pour rendre hommage à la vérité, pour faire connaître les intrigants, pour dessiller les yeux des citoyens que l’on pourrait égarer par de semblables rapports; il le faut, pour faire triompher le patriotisme, que l'aristocratie attaque de tous côtés et sous toutes sortes de formes; il le faut enfin, pour justifier le Comité de salut public lui-même de l'inculpation la plus irréfléchie qui ait pu lui être faite. »
Momoro s’inspirait des plaisanteries de Choudieu à l'adresse de Philippeaux. « Il faut avouer, disait-il, que Philippeaux n’a pas de grandes connaissances de l’art militaire ; il faut même convenir qu’il n’a pas vu de bien
(4) Ces Observations font partie des pièces justificatives d’un Rapport sur les événements de la guerre de la Vendée et le plan d'oppr'ession dirigé contre les chauds républicains, fait par Momoro, le 14 nivôse, à la Société des Cordeliers, qui en ordonna l'impression. (Paris, imprimerie Momoro, s. d., 4 vol. in-8°., — Bib. nat., Lb*°/2388.)
. près les brigands, quoiqu'il ait dit dans un de ses rapports que le boulet avait caressé son panache. » Et plus loin : « Ce député, qui n’a vu la guerre de la Vendée qu’en chaise de poste (comme on l’a fort bien observé), parle avec autant d'assurance que s’il se fût trouvé à toutes les actions. »
Il s’attaquait surtout à Tuncq, pour lequel il renvoyait à l’écrit de d’Aubigny ; il reprochait à Philippeaux d’avoir soutenu « les hommes vraiment dangereux, les généraux ci-devant nobles, Canclaux et Aubert-Dubayet, Tuncq, etc. » Ceux que Philippeaux appelle des « hommes de bien », disait encore Momoro, sont « des individus proscrits par l'opinion publique, et pour la plupart enfermés aujourd’hui dans les prisons ». C’est pour les venger que Philippeaux a entrepris de perdre ceux qui les ont démasqués. « Quelle prédilection pour des ex-nobles ! s’écriait-il. On voit bien que Philippeaux n'aime guère les sans-culottes. » Et encore : « Philippeaux, qui à Pair d'ajouter tant de foi aux vertus des nobles, s’est empressé de ranger dans la classe des traîtres Ronsin et Rossignol, parce que ces deux généraux ont su maintenir l’autorité du Comité de salut public et faire exécuter les lois de la Convention nationale rendues contre les rebelles. » Momoro prend la défense de ces deux généraux, surtout de Rossignol : il use d’un argument commode pour réduire à néant les reproches de Philippeaux à Rossignol, relativement à l’ordre de recul donné par celui-ci à Chalbos. « Il n’y a, dit-il, qu'un mot à répondre : Montrez donc cet ordre de rétrograder ! » Il était évidemment difficile de le montrer, puisqu'il avait été détruit (1).
Enfin, Momoro s’attache à démontrer que Philippeaux a principalement dirigé ses coups contre le Comité de
(4) V. p. 190, note.
salut public, qu'il en est un adversaire déclaré. « Il ne faut pas se dissimuler que c’est le Comité de salut public que Philippeaux inculpe ; c’est à lui qu’il reproche le sang des patriotes. Ne reconnaît-on pas à ces traits la même main qui naguère demandait le renouvellement de ses membres ? » Il y revient en terminant : « On ne peut d’après cela se dissimuler que Philippeaux sert parfaitement bien la coalition formée contre les plus chauds patriotes et particulièrement contre le Comité de salut public, dont les mesures sages. viennent de sauver la France et de rendre Toulon à la République (1). »
Le jour même où parut le pamphlet de d’Aubigny (27 frimaire), Ronsin et Vincent étaient arrêtés.
« Quand, dit Philippeaux (2), le 27 frimaire, on apprit aux Jacobins leur arrestation, ils (leurs complices) n’osèrent attaquer directement cet acte de justice (3); mais le 1* nivôse, quand ils savent que tous les députés sont retenus au sein de la Convention et que la séance des Jacobins sera presque déserte, ils y font affluer tous les
(1) Ces derniers mots montrent que ces Observations furent écrites quelques jours après le 29 frimaire (19 décembre 1793), jour de la reprise de Toulon par l’armée républicaine. Elles ne doivent pas être postérieures au 18 nivôse (7 janvier 1794), jour où Philippeaux fit à la Convention l'accusation que nous verrons plus loin. Momoro en aurait certainement parlé, ef il n’en dit rien.
(2) Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, p. 35.
(3) Voir la séance des Jacobins du 27 frimaire, Aulard, l& Société des Jacobins, t. V, p. 568.
commis de la guerre, les épaulettiers de l’armée révolutionnaire et tous les coupe-jarrets dévoués à leur cause. Hébert monte à la tribune où il vocifère contre moi et trois de mes collègues un torrent d’imprécations, en faisant l'apologie des célèbres Ronsin et Vincent. »
Le 1°’ nivôse (21 décembre), en effet, Hébert fit une sortie violente (1) contre Bourdon (de l'Oise), Fabre d’'Eglantine, Camille Desmoulins et Philippeaux « un être équivoque », qui « avait l'audace » de vanter des généraux nobles, comme Aubert-Dubayet, et « osait accuser Rossignol ». « Qui ne voit, s’écriait-il, que M. Philippeaux regrette les talons rouges et les nobles qui étaient à la tête des armées de la République (2)? » « Jene citerai de lui qu’un propos, dit-il encore. À un dîner auquel je me trouvais, et auquel il n'était point attendu, il osa dire que les Jacobins n'étaient que des factieux et des intrigants qu'on ramènerait à l’ordre. A ce blasphème, on s’empressa de jeter à la porte cet effronté (3). »
« Le lâche avait beau jeu contre des absents », écrit Philippeaux. Aucun des accusés, en effet, n’était là. Philippeaux, absorbé par son travail, fréquentait peu les clubs. Mais le 3 nivôse, il alla à la séance des Jacobins.
Dans cette séance (4), l’homme qui le déchira avec le plus d’emportement, de passion, de fureur, fut son collègue Levasseur. « Je demande, s’écria-t-il, à arracher le masque dont se couvre Philippeaux. Son patriotisme consiste en bavardage et en déclamations; pas une action républicaine ne parle en sa faveur. Je fus avec lui officier
(1) La Société des Jacobins, t. V, pp. 570-572.
(2) Moniteur, t. XIX, p. 27. He
(3) Journal de la Montagne du 4 nivôse, n° #1, t. IT, p. 325.
(4) Moniteur, t. XIX, pp. 43-44. — Journal de la Montagne, n°° 42 et 43, t. IT, pp. 333-334 et 339-340. — La Société des Jacobins, t. V, pp. 574-571.
municipal du Mans, jamais il ne mit la main à l’œuvre (1). » Et il l’accusa d’avoir, dans le procès de Louis XVI, voté pour l’appel au peuple et d’avoir, lors du dîner Valframbert, déclaré que les Jacobins n'étaient composés que de fripons. .
D'où venait cet acharnement de Levasseur contre Philippeaux, à côté de qui il avait combattu dans la Sarthe, de 1789 à 1792, pour la cause de la Révolution ? Quand était née cette hostilité qui se manifesta ce soir-là d’une façon si éclatante ? Levasseur était un partisan déclaré de Robespierre et ne pardonnait sans doute pas à Philippeaux la liberté avec laquelle celui-ci avait parlé au Comité de salut public. On peut supposer aussi qu’il avait toujours été quelque peu jaloux de l'influence exercée au Mavs par Philippeaux : nous verrons plus loin (2) que celui-ci comptait à ce moment, dans la Société populaire
an
de cette ville, plus de sympathies que Levasseur. Notons enfin une autre explication donnée par Philippeaux, qui déclara aux Jacobins, dans cette séance du 3 nivôse, que l’acharnement de Levasseur contre lui venait de ce que, en faisant rapporter un décret sur la résiliation des baux, il avait fait perdre à son collègue cinq cents livres de rente.
Cependant, cette sortie violente de Levasseur semble avoir surpris autant qu'afligé Philippeaux. « Je ne m'attendais pas, dit-il, à être accusé par Levasseur, lui, mon compatriote et mon confrère. » Îl répondit aux accusations de celui-ci, qui l’interrompait violemment, soutenu par Hébert. La séance commençait à devenir tumultueuse « à raison de l'impression différente que faisait le
(1) Philippeaux avait été officier municipal du Mans bien moins longtemps que Levasseur, ayant donné sa démission lorsqu'il fut élu juge au tribunal de district.
(2) V. plus bas, chap. V.
- discours de Philippeaux sur les membres de la Société ». Danton demanda que l’on écoutât en silence celui qui se défendait. « Quant à moi, dit-il, qui n’ai point d'opinion formée sur cette affaire, je désire acquérir une conviction... Je n’ai aucune opinion formée sur Philippeaux ni sur d’autres. Je lui ai dit à lui-même : Il faut que tu prouves ton accusation, ou que tu portes ta tête sur un échafaud. »
Ces paroles, attribuées par le Moniteur à Danton, ne témoignent pas de l’amitié qui, on le sait, l’unissait à Philippeaux (1). Peut-être Danton ne voulait-il pas trop montrer eette amitié en public, de peur de paraître prévenu en faveur de l'accusé, ce qui aurait rendu son intervention sans effet.
C’est alors que Robespierre intervint à son tour, avec des paroles doucereuses, une apparente bonhomie, que l’on ne peut s'empêcher de trouver singulièrement perfides. « S'il est question ici, dit-il, d’une querelle individuelle, si Philippeaux n’a obéi qu'à des passions particulières, si l’'amour-propre a été seul mis en jeu, il doit faire le sacrifice de son opinion (2). Mais si une passion plus violente,
(1) Elles s'accordent peu également avec cette anecdote racontée par Barras dans ses Mémoires (t.I, chap. xvr, p. 156-157) : « Sortant un jour de la Convention avec Danton, Courtois, Fréron et Panis, nous rencontrâmes dans la cour du Carrousel plusieurs députés membres des Comités. Danton, les abordant, leur dit : «Lisez donc les mémoires de Philippeaux. Ils vous fourniront les moyens de terminer cette guerre de la Vendée que vous avez perpétuée pour rendre nécessaires vos pouvoirs.» Vadier, Amar, Voulland et Barère accusèrent Danton d'avoir fait imprimer et distribuer ces mémoires; Danton répondit seulement : « Je n'ai point à m'en défendre. » La discussion s'échauffa, on en venait aux personnalités. Danton menaça les membres du Comité de monter à la tribune et de les accuser de malversations et de tyrannie. Ceux-ci se retirèrent en silence, mais non sans rancune. »
(2) Est-ce qu'il n'avait pas toujours été dans le caractère de Philippeaux de sacrifier tout intérêt personnel au bien général ? Par exemple, lorsqu'il combattait, contre son intérêt, pour le ‘partage égal des successions (V. p. 134, note); quand, au conseil de guerre de Saumur, il s’opposait à ce que les Mayençais commençassent les
l’amour de la patrie et de la liberté, l’a engagé à dénoncer à l’univers entier (1) le Comité de salut public, alors ce n’est plus une querelle d’individu à individu, et la Société doit entendre un homme qui, j'aime à le croire, n’a eu que de bonnes intentions. On dit qu’il a accusé le Comité dans sa brochure — je ne l’ai point lue — d’avoir fait sacrifier par intérêt trente mille hommes. Quoi! le Comité de salut public accusé d’être composé d’assassins! Que diraient de plus les aristocrates et nos véritables ennemis? Cependant Philippeaux n’a point eu d'intention contre-révolutionnaire. II faut l'entendre et juger entre lui et le Comité... Je demande que Philippeaux soit entendu et on lui répondra (2). »
Philippeaux reprit donc la parole et continua à démontrer la pureté de ses intentions, toujours interrompu par Levasseur (3). « L’ennemi est à nos portes, s’écria enfin
opérations par Saumur, bien qu'il eût le même intérêt que Choudieu et Richard à retenir l’armée dans ce pays pour repousser les Vendéens du voisinage de la Sarthe, où il avait ses propriétés (V. Compte rendu, 3° partie, p.,86, note). Enfin, quand il dénonçait les scandales de la Vendée, malgré les dangers auxquels l’exposait cette dénonciation, malgré les colères qu’elle soulevait contre lui, est-ce qu'il ne faisait pas encore passer l'intérêt du pays avant la considération de sa propre sécurité ?
(4) Philippeaux avait écrit pour la-Convention. Comme Robespierre sait bien, sans avoir l'air d'y toucher, se servir de mots qui peuvent nuire à Philippeaux !
(2) Le Journal de la Montagne prête à Robespierre un langage plus brutal. « Le Comité de salut public, plutôt que Ronsin, a été dénoncé à la France entière. Philippeaux l'a rendu coupable (on me l’a dit, car je n'ai pas lu sa brochure). il l’a, dis-je, rendu coupable du sang de trente mille hommes qui a coulé dans la Vendée. Le Comité de salut public méprise de pareilles accusations ; il n’a pas le temps de faire une guerre de plume et de répondre à des libelles... Je crois que Philippeaux a été entrainé par la passion et même par le patriotisme. Mais qu'il réfléchisse ! »
(3) Philippeaux disant, par exemple, que, pour ne pas servir l'aristocratie, il n'avait fait tirer de sa lettre au Comité de salut public que le nombre d'exemplaires nécessaire pour les membres de la Convention : « Tu en as menti! lui crie Levasseur: tu en as envoyé des exemplaires à Saumur et à Angers ! »
PHILIPPEAUX ET LES JACOBINS 239 Eu
Danton, et nous nous déchirons les uns les autres! Toutes nos altercations tuent-elles un Prussien ? Je demande, pour terminer ce procès, qu'il soit nommé une commission de cinq membres qui entendront les accusés et les accusateurs. »
— « Je demande à Philippeaux, dit à son tour Couthon, s’il croit dans son âme et conscience qu’il y a une trahison dans la guerre de la Vendée ?
— Oui! s’écria Philippeaux.
— Alors, continua Couthon, je demande aussi la nomination d’une commission. »
Cette proposition fut votée « au milieu des plus vifs applaudissements (1). »
Trois jours après, Philippeaux faisait paraître une bro-
chure, Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens, où il répondait aux imputations mensongères dirigées contre lui, particulièrement à celles de Levasseur, qui l’avaient le plus touché (2). Levasseur lui répondit dans un pamphlet d'intention méchante, mais, en somme, assez insignifiant (3).
À la même époque, les ennemis de Philippeaux cherchèrent à l’impliquer dans un prétendu complot qui aurait ew pour but de soulever le faubourg Saint-Antoine. Entre
(1) « Les rôles, écrit Philippeaux, étaient distribués [à cette séance du 3 nivôse] pour m'y porter le dernier coup de massue... Les cerbères de la faction m'interrompaient à chaque instant; les trépignements du proxénète Momoro, du P. Duchesne et des pantins qui avaient le signal causèrent un désordre scandaleux. » (Philippeaux à ses collègues et à ses concitoyens.)
(2) « La faction, dit-il, avait mis dans ses intérêts jusqu’à un de mes collègues, nommé Levasseur, dont l’âme aussi laide que la figure était digne d'un tel personnage.» Reprenant les accusations de son collègue, « en voilà plus qu'il n’en faut, remarque-t-il, pour envoyer ‘un homme au Tribunal révolutionnaire », et il répond successivement à chacune.
(3) Ma première et dernière réponse à Philippeaux. Paris, 15 nivôse an II, 8 pp. in-8°.
tous ces ennemis, Hébert se distinguait par son acharnement, par ses attaques multipliées : attaques aux Jacobins, attaques dans son journal. Dans la séance des Jacobins du 6 nivôse (26 décembre) (1), il présenta à la Société une délégation de la section des Quinze-Vingts qui venait révéler un projet d’insurrection. Les conspirateurs qu'Hébert avait dénoncés, disait-on, avaient essayé de soulever le faubourg Saint-Antoine. L’orateur de la députation ajoutait qu'un citoyen de sa section avait reçu un imprimé de Philippeaux, un du général Tuncq et un projet d'adresse à la Convention, pièces qu’il avait déposées au Comité de sûreté générale. Hébert demanda qu’on fît immédiatement une enquête à ce sujet; Momoro déclara que le Comité de salut public était saisi de l'affaire. On reconnut sans doute qu'il n’y avait rien à tirer de cette accusation, car il n’en fut plus question dans la suite. Ces pièces avaient sans doute été fabriquées par ceux qui les mirent en circulation; tel semble être le sentiment de Camille Desmoulins qui, parlant d’une fausse lettre signée Fréron et Barras et venue, on ne savait d’où, au Comité de salut public (2), trouvait qu’elle ressemblait fort « à celle qu'on a fait parvenir, il y a deux jours, à la section des Quinze- Vingts, par laquelle il semblait que d’Eglantine, Bourdon (de l'Oise), Philippeaux et moi, voulions soulever les sections ». Mais s’il ne fut plus question de cette affaire, l’idée d’impliquer Philippeaux dans une soi-disant conspiration ne devait pas être perdue : elle fut reprise quelque temps après ; seulement on mit le siège de cette conspiration en province. |
(3) La Société des Jacobins, t. V, p. 581.
(4) Le Vieux Cordelier, n° V, du 5 nivôse. Sur cette fausse lettre, lue à la Convention le 19 frimaire, v. Moniteur, t. XVIIL, p. 623, et Recueil des actes du Comité de salut public, t.IX, p. 93, note 2; p. 558; t.:X; Dot
En même temps, Hébert faisait à Philippeaux l'honneur de lui consacrer spécialement plusieurs numéros de son journal. Le n° 330 disait « la grande colère du Père Duchesne de voir une nouvelle clique de modérés, de Feuillants, d’aristocrates, nommés Phélipotins, soudoyés par l'Angleterre, pour remplacer les Brissotins et brouiller les cartes à la Convention, en dénonçant les meilleurs patriotes pour faire revenir sur l’eau tous les brigands qui sont à l'ombre et chasser tous les généraux sans-culottes, afin de mettre à leur place tous les talons rouges et les blancs-becs de l’ancien régime ». Le n° 332, revenant sur le même sujet, contenait encore « la grande colère du Père Duchesne de voir toutes les manigances des Phélippotins contre les meilleurs citoyens et surtout contre les généraux sans-culottes, à qui l’on veut donner de la pelle au cul, pour les remplacer par des talons rouges, afin de vendre encore des batailles à milord Pitt et de lui livrer nos villes de guerre ».
D'autre part, la Société des Cordeliers, qui avait déjà pris un arrêté contre Philippeaux et quelques autres, le 27 brumaire, le dénonçait de nouveau dans sa séance du 10 nivôse (30 décembre); elle déclarait qu’elle regardait Philippeaux « comme un calomniateur qui a outragé le patriotisme dans la personne des défenseurs de la Révolution et particulièrement dans celle des membres du Comité de salut public »; que Bourdon (de l'Oise) devait être regardé comme un complice de Philippeaux ; que Fabre d'Eglantine partageait les sentiments de Bourdon (de l'Oise) et de Philippeaux, et que tous deux avaient également perdu sa confiance. Enfin, elle décidait que cet arrêté serait « imprimé, affiché, envoyé aux quarante-huit sections, aux Jacobins, aux Sociétés populaires (1) ».
(1) Club des Cordeliers. Extrait du registre des procès-verbaux du
Cependant, comme la commission chargée d'examiner les accusations de Philippeaux et d’en faire un rapport déployait peu de zèle, Hébert s’en plaignit, dans la séance des Jacobins du 11 nivôse et demanda que cette commission fit son rapport pour la séance suivante. À cette séance suivante (13 nivôse-2 janvier 1794), Vadier ayant annoncé que la commission ne pouvait encore faire son rapport, un membre l’accusa de vouloir enterrer l'affaire : sur sept membres dont on l'avait composée, il n’y en avait jamais plus de deux à se rencontrer, La Société arrêta que l'affaire de Philippeaux et des autres inculpés viendrait à la prochaine séance et que le bureau écrirait à chacun d'eux de se trouver à la Société le jour de la diséussion (1).
Cette discussion eut lieu le 16 nivôse; c’est Collot d'Herbois qui présenta le rapport (2).
Ce rapport est un chef-d'œuvre de mauvaise foi. Collot d'Herbois y disait : « Au lieu de dénoncer franchement les abus dont il croyait être témoin (3), Philippeaux a mieux aimé écrire un libelle où il a entassé des faits plus extraordinaires les uns que les autres. » I] l’accusait de n'avoir jamais rien dit de Biron, de l'avoir constamment passé sous silence (4), d’avoir dit du bien d’Aubert-Du-
10 nivôse an II. — Imprimerie du Club des Cordeliers, in-fo pl. — Journal de la Montagne du 1e ventôse, n° 68, t. II, p. 538,
(1) Moniteur, t. XIX, p. 135. — Lo Société des Jacobins, t, V, p. 589.
(2) Moniteur, t. XIX, D. 150. — Journal de la Montagne des 18-19 nivôse n° 55 et SG, ET, pp. 438 et 444. .— La Société des Jacobins, t. V, pp. 590-592.
(3) Qu'avait donc fait Philippeaux, dans sa Correspondance avec le Comité de salut publie et dans le compte rendu de sa mission, sinon de « dénoncer franchement les abus » dont il avait été témoin ? -
(4) C'était un mensonge : Philippeaux parlait de Biron dans ses lettres au Comité de salut publie, datées de Poitiers, 5 juillet 1793 (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. V, p. 187) et de Tours, 17 juillet (Ibid, p. 286), et dans son Compte rendu, 2 partie, p. 12 et pp. 22-28, Il eut d’abord, dit-il, confiance en ce général, mais il reconnut ensuite que le Comité de salut public avait eu raison de le destituer.
bayet, du mal de Rossignol, et d’avoir calomnié l’armée avec fureur. « Je ne veux pas dire, ajoutait-il, que Philippeaux est soudoyé; mais il a au-dedans de lui un génie contraire à la liberté, Est-on patriote, quand on accuse avec tant de violence des individus honorés de l'estime de tous les vrais républicains ? Est-on patriote, lorsqu'on accuse le Comité de salut public, qui a besoin de la confiance de toute la nation ? Il est évident que c’est une querelle d'individus, que c’est le résultat de petites passions, dont on aurait dû faire Le sacrifice à la chose publique. A-t-on dessein de dire la vérité, quand on parle de la guerre de la Vendée comme l'a fait Philippeaux? Je ne reconnais plus cette fille du Ciel quand on la présente sous le masque des Furies. »
Dans tout ce fatras, pas l’ombre d’une argumentation quelconque pour examiner, discuter les allégations de Philippeaux.
Le rapport concluait en demandant l'expulsion de Philippeaux de la Société.
Après avoir subi les calomnies de Collot d'Herbois, de Momoro et d’un autre membre — Choudieu, très probablement (1) —, Philippeaux monta à la tribune pour répondre, mais le tumulte et les interruptions l’empêchèrent dé se faire entendre et Robespierre fit remettre sa réponse au lendemain. Mais le lendemain, Philippeaux écrivit une lettre aux Jacobins pour leur annoncer que, voyant la façon dont on l’accueillait, la tactique sans loyauté ni pudeur qui l’empêchait de parler et laissait les commis dela guerre maîtres du champ de bataille, il ne lui
(4) Ce membre reprocha à Philippeaux : 1° de n'avoir parcouru la Vendée qu’en voiture, et de n'avoir vu les opérations militaires que par la portière d'un carosse; 2° d'avoir menti en disant qu’un boulet avait caressé son panache, aux Ponts-de-Cé, et de n'avoir pas assisté au combat dont il parlait. Or, ces deux reproches constituent le fond de toutes les accusations et de toutes les plaisanteries de Choudieu contre Philippeaux. :
convenait plus d’exposer le représentant du peuple à de nouveaux outrages. En même temps, il publiait le discours qu'il avait voulu prononcer la veille (1). « Je ne viens point, y disait-il, prendre devant vous l'attitude d’un accusé qui se justifie, mais d’un accusateur qui attaque, qui pose des faits, qui offre des preuves aussi lumineuses que décisives. » Il rappelait son passé, sa conduite pendant sa mission, sa campagne contre le fédéralisme, ses discours montagnards dans les Sociétés populaires des villes qu'il avait traversées. « À qui persuaderez-vous, demandait-il, que l’homme qui, après avoir conduit le tyran à l’échafaud, contribua si activement à l’immortelle révolution du 31 mai, dont les opinions et la conduite furent toujours à la hauteur des grands principes, soit devenu tout-à-coup un girondin ou un feuillant? » Et il terminait par cette apostrophe énergique adressée, non à la Société des Jacobins, mais à « la faction », à ses ennemis : « Votre puissance et vos menaces nem'en imposent pas plus que les persécutions ministérielles de l’ancien régime. Quand on est sans ambition et sans reproche, qu’on a le témoignage de sa conscience et qu'on ne craint pas la mort, on est plus fort, seul au milieu de tous les périls, que toutes les puissances ensemble, Ainsi donc, sachez, une bonne fois, que vous ne me ferez point trembler; que je vous attaquerai corps à corps et que, si vous me faites périr, ce crime, ajouté à tous les autres, ne fera que rendre votre condamnation plus certaine, »
(2) Discours de Philippeaux à la séance des Jacobins, le 16 nivôse (suivi de sa lettre du 17). 8 pp. in-&.
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