L'ACCUSATION SOLENNELLE
- rapport qu'il soumettrait sous deux jours à la Convention. — Il lui fallut plus de deux jours pour élaborer ce rapport, car ce n'est qu'un mois après, le 18 pluviôse, qu'il en donna çonnaissance.
Merlin (de Thionville) intervint : « Rossignol, dit-il, a dit lui-même qu'il n’était pas fait pour commander une armée, et je m'étonne qu'après cet aveu, on lui ait laissé son commandement, Je dirai plus : c’est que le conseil de guerre établi à Saumur, et qu'on a appelé désastreux, était nécessaire. L’ambition d'hommes qui se disaient eux-mêmes incapables de commander nous a fait le plus grand mal. »
Le soir, aux Jacobins, on appela trois fois Philippeaux pour le sommer de répondre au rapport de Collot d’Herbois; il était absent, comme il en avait prévenu la Société par sa lettre de la veille. Robespierre eut alors beau jeu pour lui décocher ses traits les plus envenimés. Abandonnant le langage hypocritement doucereux qu'il avait tenu le 3 nivôse, il laissa éclater sa haine contre l’auteur de la lettre au Comité de salut public (1). « Cet homme, dit-il, ne professa jamais les principes des amis de la liberté et de l’égalité .» Il fit même le plaisant : « Si vous croyez devoir vous occuper d’un Philippeaux, nous pourrons lire quelques pages de son Catéchisme moral et religieux. » Il reprocha à Camille Desmoulins de s’être épris d’une belle passion pour Philippeaux. « C’est son héros, c’est son Don Quichotte; en lisant ses écrits, il croit lire les Philippiques; mais Philippeaux n’a écrit que des Philippotiques (2).»
pas donner leur confiance, pour avoir calomnié avec une atrocité sans exemple des républicains ardents. > Philippeaux n’était pas nommé, mais tout ceci était dirigé contre lui. Est-ce là ce que Louis Blanc appelle « garder le silence » ?
(1) Moniteur, t. XIX, p. 166.
(2) Moniteur, t. XIX, p. 168. — Dans le compte rendu du Journal
Dans la séance du 21, il reprit ses attaques avec plus de violence encore. Il accusa Philippeaux d’avoir écrit en faveur du tyran dans son Défenseur de la Liberté (sic) (1).« Ce ne fut jamais, s’écria-t-il, qu'un mauvais soldat du.girondinisme, ce n’est encore qu’un enfant perdu de l'aristocratie (2). »
L’allusion ironique faite par Robespierre au Catéchisme de Philippeaux pourrait faire supposer que la question
de la Montagne (n° 59, du 22 nivôse, t. IL. p. 468), Robespierre est plus verbeux; sa diatribe est diffuse, délayée, il insiste sur son jeu de mots, il le développe avec complaisance. « Lorsque Desmoulins. prenait au collet tous ceux qu'il rencontrait et qu'il leur demandait avec un air empressé s'ils avaient lu Philippeaux, ces personnes étonnées demandaient : Qu'est-ce que Philippeaux ? Les aristocrates et les patriotes faisaient la même réponse parce que ce grand homme était aussi inconnu des uns que des autres. Desmoulins, tout plein de l'antiquité, a confondu les philippiques avec les philippotides ; il n'a pas réfléchi qu'il y avait une grande différence entre les auteurs et les sujets. Démosthène et Cicéron avaient choisi pour l'objet de leurs saires les tyrans et leur scélératesse. Philippeaux a cru devoir faire tomber ses diatribes sur les patriotes. Cicéron et Démosthène ont-ils jamais fait l'éloge des complices de Catilina et de Philippe ? Tuncq aurait-il été célébré par Cicéron ? »
(1) Il est à remarquer que, quelques jours plus tard, Levasseur faisait paraître une brochure : Philippeaux.… jugé par lui-même dans son n° 43 intitulé le Défenseur de la Liberté. Le titre du journal de Philippeaux était, on s’en souvient : Le Défenseur de la Nériré. Ce détail semble bien indiquer que Robespierre parlait de Philippeaux d'après les renseignements que lui fournissait Levasseur. Nous verrons plus loin celui-ci se rendre au Comité de salut public pour l’entretenir de Philippeaux, comme il nous l'apprend par sa correspondance avec Garnier (de Saintes). V. chap. V.
(2) Moniteur, t. XIX, p. 198. Dans cette séance encore, Robespierre accable Philippeaux sous les traits d’une plaisanterie un peu lourde, d'une raillerie pédantesque. « Robespierre ajoute une suite de faits inciviques qu'il reproche à Philippeaux, dont il fait ensuite la généalogie, qu'on a puisée, dit-il, dans une académie d'antiquités et d'après laquelle il est clair que Philippeaux descend d'une grande famille de la Grèce, dont le chef brüla le temple de Delphes pour ucquérir l’immortalité, >» De même Philippeaux, pour se faire connaitre, «s’est avisé de brûler le temple de la Concorde et de la Raison. Il a immolé, ou voulu immoler, dans son rapport, non seulement des patriotes, mais encore les autorités les plus dévouées à la cause du peuple. » (Journal de la Montagne du 25 nivôse, n° 60, t. II, p. 478.)
religieuse entrait pour quelque chose dans la haine du premier contre le second. Pourtant il n’en est rien. Les idées religieuses de Philippeaux étaient conformes à celles de Robespierre, qui, à ee moment, était dans toute l’ardeur de sa lutte contre l’athéisme. Comme Robespierre, Philippeaux était foncièrement déiste. Nous avons vu avec quelle force il réprouvait l’athéisme, « cette doctrine pernicieuse » qu'on ne pouvait professer à moins d’être « un insensé ou un ennemi de l'espèce humaine ». Nous avons vu qu'il se déclarait « fortement pénétré de l'existence d’un Dieu, père commun des mortels ». Ce Dieu est bien proche parent de l'Être suprême de Robespierre (1). Le 8 frimaire, — huit jours avant sa lettre au Comité de salut publie, — Philippeaux écrivait à Robespierre pour lui témoigner son admiration du discours que celui-ei venait de prononcer aux Jacobins contre l’athéisme (2). « Tu as vu par mon rapport sur la Vendée, ajoutait-il, que je ne suis pas un flagorneur, mais l'hommage dû à la probité, aux vertus philanthropiques, est un besoin de mon cœur. Je t'envoie l'essai d’un catéchisme moral et religieux que je te prie de lire; c’est l’ouvrage du sentiment. Juge-le et dis-moi franchement si je dois le continuer, comme j'en ai le désir (3). »
(1) Ce terme d'Ætre suprême, Philippeaux l'avait du reste employé dès 1789. « La puissance paternelle, dit-il dans son Projet de législation civile (liv. I, tit. vi, p. 34), est la première... et la plus respectable, après celle de l'Etre suprême, dont elle est l’image. »
(2) A la séance du 1‘ frimaire. (La Société des Jacobins, t. V, pp. 927-529.)
(3) Catalogue de la collection A.-P. Dubrunfaut sur la Révolution, vendue du 19 au 21 mars 1885 (Paris, Et. Chararay), n° 521. — Notons encore qu'au moment de publier sa lettre au Comité de salut public, Philippeaux faisait paraitre, dans les -deux derniers numéros de.son Défenseur (3 et 10 frimaire), le rapport présenté par Robespierre à la Convention, le 27 brumaire, sur la situation politique de la République. Il n'avait donc aucune inimitié personnelle contre Robespierre.
Ainsi, il envoyait en toute confiance son Catéchisme à Robespierre, parce que les idées qu’il y exprimait étaient d'accord avec les opinions de celui-ci. Ce n’était donc pas la question religieuse qui pouvait les diviser. Non, la cause de la haine de Robespierre contre Philippeaux, ce fut la franchise de ce dernier, ce fut l'audace qu’il eut d’imputer au Comité de salut public une part de responsabilité dans les fautes commises en Vendée. Pour Robespierre, s'attaquer au Comité, c'était s'attaquer à lui-même ; il ne le pardonna pas à Philippeaux, malgré leur communauté d'idées en matière religieuse. Si, le 18 nivôse, il tourna en ridicule le Catéchisme que Philippeaux lui avait envoyé, c'est que, probablement, il ne l'avait pas lu : il avait bien déclaré, le 3 nivôse, qu'il n'avait pas lu la lettre au Comité de salut public.
Les Cordeliers ne restaient pas en arrière sur les Jacobins. Après avoir dénoncé Philippeaux le 27 brumaire (17 novembre 1793), puis le 10 nivôse (30 décembre), ils entendaient, le 14 nivôse, un rapport de Momoro « sur les événements de la guerre de la Vendée.et le plan d’oppression contre les chauds républicains (1) ». « Après avoir entendu, dit le procès-verbal de la séance, le rapport du citoyen Momoro, l’un de ses membres, sur l’importante discussion relative aux inculpations si gratuitement dirigées contre les meilleurs patriotes, rapport dans lequel particulièrement l'analyse des événements de la Vendée qu'il a présentée prouve évidemment la fausseté de ces inculpations, la Société en a ordonné l'impression, afin d'éclairer l’opinion publique sur la vérité des faits qui ont servi de prétexte aux calomnies multipliées contre les patriotes, » Cet arrêté ne désignait pas par leurs noms les auteurs de ces « calomnies »; mais la Société chargea
(4) V. plus haut, p. 228, note.
. Momoro d’en rédiger un autre, dont il donna lecture le 22 nivôse, et dans lequel Philippeaux, Bourdon (de l'Oise), Fabre d’'Eglantine et Desmoulins étaient, une fois de plus, déclarés avoir perdu la confiance de la Société (1). La « Société ci-devant des Gobelins » prenait le même > arrêté le 6 pluviôse (25 janvier) (2).
Le 26 nivôse, les Jacobins, après avoir entendu lecture de deux lettres de Rossignol contre Philippeaux, en ordonnaient l’insertion dans le Journal de la Montagne (3).
< Le calomniateur tombera, leur disait Rossignol dans la première, et la liberté s’affermira par sa chute. Les intrigants ont mis la! calomnie à l’ordre du jour, mais vous serez toujours semblables à vous-mêmes, ct tels que je vous ai vus en 1789. Vous avez nommé une commission de six membres pour examiner les faits dont on m’accuses Sans doute elle ne tardera pas à faire son rapport (4). Si j'ai trahi mon pays, à bas ma tête! mais si la calomnie restait impunie, qui nous répondrait de l’établissement de la République ?.. J'attends de la Société le jugement qui m'est dû. » Et Rossignol terminait en disant qu'il ne craiguait pas l’échafaud, « quelques efforts que fasse Philippeaux pour m'y conduire ».
Sa seconde lettre était une « réponse à l’auteur d’un imprimé qui est tombé entre mes mains, sous le titre de Rapport fait au Comité de salut public par Philippeaux, représentant du peuple ».
« C’est un représentant du peuple qui m'accuse, y disait Rossignol; je ne sais point répondre à des personna-
(1) Moniteur, t. XIX, p. 200. — Buchez et Roux, t. XXXI, p. 243.
(2) La Société des Jacobins, t. V, p. 621.
(3) Moniteur, t. XIX, p. 230. — Journal de la Montagne du 28 nivôse, n° 65, t. IT, pp. 517-518.
(4) Ces deux lettres sont datées de Rennes, 15 et 19 nivôse: Rossignol n'avait pas encore connaissance du rapport fait par Collot d'Herbois à la séance du 16.
ges méprisables. Mais quand tu dis que j'ai trahi mon pays, que j'ai livré des canons aux rebelles, je publie à la face de la nation que tu en as menti! La commission des Jacobins saura nous apprécier l’un et l’autre. J'attends son rapport. » S
Rossignol, on le voit, témoignait d’une grande confiance dans les Jacobins, où il se savait soutenu par des « 7 £ .
amis dévoués, les Hébert, les Momoro, les Collot d'Herbois, et bien d’autres.
Mais Philippeaux, soutenu, lui, par sa conscience, ne se laissait pas arrêter par ces attaques. Il continuait à suivre d’un pas ferme, en dépit des clameurs et des injures, la voie qu'il s'était tracée. Nous avons vu que, le 18 nivôse, il avait envoyé sa dénonciation au Comité de salut public.
&N’entendant parler de rien de ce côté, il écrivait, le 24, aux membres de ce Comité : « On a dû vous remettre mon accusation du 18 nivôse contre les agents du ministre de la guerre. » Pour les convaincre de la vérité des faits (1), il les invitait à prendre au hasard un certain nombre de soldats de chaque division de l’armée et une fraction quelconque des citoyens habitant les départements qui avaient
(1) Ces faits, écrivait-il plus tard, dans sa Réponse à tous les défenseurs (p. 7), « ont eu pour témoins plus de quatre cent mille âmes. Il ne faut, comme je le disais aux Jacobins le 3 et le 16 nivôse, et au Comité de salut public par ma lettre du 24, il ne faut, pour se convaincre de la vérité, que prendre au hasard un nombre de soldats de chaque division de l’armée et une fraction quelconque des habitants des six départements qui ont été le théâtre de la guerre, interroger : les uns et les autres, avec les administrations de ces diverses contrées et les représentants du peuple qui ont été commissaires près l’armée de l'Ouest. Pourquoi substituer à une méthode si simple celle des pamphlets diffamatoires, des jongleries et des intrigues séditieuses ? Pourquoi la commission du 1° brumaire et celle du 3 nivôse, établies Pour examiner les faits, ont-elles successivement été dissoutes par ceux qui frémissaient qü'on éclairât leur conduite ? Pourquoi, pendant quatre mois que j'ai dévoilé tous les actes de cette horrible tragédie, n’a-t-on osé me répondre et a-t-on attendu, pour se défendre.., que la
supercherie se fût agitée dans tous les sens, pour prévenir le public contre l’accusateur ? »
été le théâtre de la guerre, ou à interroger les administrateurs des départements, des districts et des communes de ces diverses contrées. Il invitait également le Comité à invoquer le témoignage de ses collègues qui avaient été commissaires nationaux près l’armée de l'Ouest (1). « Interrogez aussi, ajoutait-il, Westermann, puisqu'il se trouve à Paris et qu'il a été témoin de toutes les opérations militaires. Quoique, sur de faux rapports, j'aie dit du mal de lui, j'aime à croire qu’il rendra hommage à la vérité. »
« Deux d’entre vous, citoyens collègues, disait-il encore, ont embrassé contre moi un système de proscription bien étrange (2). S'ils connaissaient mon âme, ils regretteraient de l'avoir ainsi poignardée. Mais, quel que soit le motif et le but de leurs efforts, la majorité sera sans doute républicaine et juste à mon égard. » Il déclarait en terminant qu'il n’avait voulu que remplir ses devoirs, et que les hommes assez méchants pour « travestir en crime »-son dévouement à la patrie étaient plus à plaindre que lui (3).
Ceux-là continuaient leur œuvre. Un sens sinistre commençait à s'attacher au mot « philippotin » (4), que nous
(1) II citait : Ruelle, Gillet, Méaulle, Merlin (de Douai), Cavaignac, Turreau, Merlin (de Thionville), Reubell, Bourdon (de l'Oise), Goupilleau (de Fontenay), Goupilleau (de Montaigu), Thirion, Pocholle, Boursault, Carrier, Le Tourneur (de la Sarthe).
(2) IL désignait évidemment Collot d'Herbois, l’auteur du fameux rapport aux Jacobins du 16 nivôse, et Robespierre, qui, le 18 et le -21, l'avait accablé des diatribes que l’on a vues.
(3) Min. de la guerre, Armée de l'Ouest. — Rec. des act. du Com. de sal. pub., t.X, p. 230.
(4) « L’épithète de Philippotin n'est que risible et puérile au premier coup d'œil; mais, pour peu qu'on s’y arrête, elle montre un art bien profond dans ceux qui l'ont imaginée. Personne, ont-ils dit, ne pourra penser comme l'accusateur sans être traité de sectaire et de factieux; or, ce titre seul est effrayant pour la plupart des hommes. Les mots ont encore beaucoup d'empire sur la multitude. Isolons Philippeaux par tous les moyens. » (Réponse à tous les défenseurs, p. 88, note h.) « La vérité ne peut plus se faire entendre ; tout homme qui voudrait la connaître est un Philippotin, c'est-à-dire un proscrit. » (1bid., p. 91.)
avons rencontré pour la première fois dans le Père Duchesne, et au verbe « philippoter », comme on le voit par cette lettre d'Achard à Gravier, datée de Lyon, du 18 nivôse : « Encore un nouveau philippotin découvert : l'arrêté que je t'envoie t’en dira assez pour que tu voies son visage philippoté... La Société se ranime par des orateurs qui y prêchent les principes ; la tourbe calomniatrice paraît avoir fui la lumière, et nous y voyons moins de Philippotins.. Nous sommes à la piste de tous ces intrigailleurs, de tous ces agents de Pitt et de Cobourg. Hélas, les pauvres hères, ils feront encore comme les papillons philippotés, ils viendront se brûler à la chandelle (1) », etc. Ainsi, ses ennemis enserraient peu à peu Philippeaux dans les fils d’une intrigue savamment ourdie. Il n’était pas de ressort qu’on ne fît jouer contre lui : scènes scandaleuses dans les clubs, sur les places publiques, dans les sections, où un petit nombre d'hommes vendus au « parti » provoquaient contre lui l’indignation ou la vengeance ; diffamation dans les gazettes ministérielles (2), placards incendiaires le représentant comme un traître, un monstre indigne de vivre (3); Philippeaux cite entre autres ceux des Cordeliers et du Club électoral. Nous avons vu les attaques des Cordeliers contre lui. Le placard du Club
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, p. 304-305. Pièces justificatives, n° xcvil.
(2) « Les oppresseurs ont cru devoir m'outrager dans le Jowrnal des hommes libres du # pluviôse », écrit Philippeaux (Réponse, etc. p. 85, note f.). Ce journal contient, en effet (n° 34, p. 136), une correspondance de Lille dans laquelle il est dit : « Un seul homme ici a compattu les partisans de la marche rétro-révolutionnaire et travaillé sans relâche à déjouer les projets criminels de la faction des Philippeaux, Delaunay d'Angers et Fabre d'Eglantine. » L'attaque n'est pas terrible; mais elle prouve qu'en province, à Lille comme à Lyon, comme à Sedan (V. plus bas, p. 26%), le bruit des calomnies contre Philippeaux trouvait des échos.
(3) Réponse à tous les défenseurs, p. 8,
électoral (1), qui avait pour but de réclamer la mise en liberté de Vincent et de Ronsin, couvrait d’injures « M. Philippeaux, le calomniateur et le fourbe », Fabre d'Eglantine, Desmoulins et Bourdon (de l'Oise). « Examinons de sang-froid une nouvelle faction et les hommes qu'elle opprime, disait ce factum. Nous voyons d’un côté M. Philippeaux, qui veut nous donner un nouveau Dumouriez (à l'exception des talents) dans M. le comte de Tuneq et qui, d'accord avec Bourdon (de l'Oise), a retardé la défaite des rebelles de la Vendée... Vous ne devez, disait-il pour terminer, ajouter aucune foi aux dénonciations de ces scélérats, qui ne méritent pas même d’être additionnés à l’exécrable mémoire de Brissot. »
Aucun moyen n’était négligé pour tourner contre lui quiconque eût été tenté de lui donner raison. On faisait croire « aux égoïstes, qu'un désastre personnel était l’aiguillon qui dirigeait ses plaintes; aux hommes vains, qu’il avait été humilié par la cour de Saumur et qu'il cédait
‘à son ressentiment; aux faibles, aux lâches et aux insouciants, qu’il ne mettrait pas tant de hardiesse à poursuivre de grandes puissances, s’il n’était pas endoctriné et soutenu par une faction ; aux hommes prudents et circonspects, qu'il avait mis trop de chaleur dans ses écrits, que c'était un fanatique dont il était dangereux d'approuver les élans ; aux imbéciles, aux gobe-mouches et aux paresseux, que c'était un girondin et que son but était de faire la guerre aux patriotes ; aux amis de la concorde, que son accusation, si l’on y donnait suite, pourrait jeter des ferments de division au sein de la Montagne, et qu'il était politiquement utile de l’étouffer (2). »
Cependant, si les meneurs de « la faction », comme il
(4) Le Club électoral au peuple. Un placard in-f° à 3 col. s. 1. n.d. (nivôse ou pluviôse an II).
(2) Réponse à tous les défenseurs, p. 6, note,
dit, faisaient grand bruit, il ne faut pas que leurs déclamations nous fassent croire que Paris retentissait de clameurs universelles contre Philippeaux et ses amis. Nous avons, pour nous renseigner sur ce point, un document d’un intérêt capital : c’est un rapport de police de Francqueville, rédigé le soir du 18 nivôse ou le matin du 19 (1); il nous montre la physionomie de Paris, l’état d'esprit de la population parisienne lorsque Philippeaux eut lancé, à la tribune de la Convention, son accusation contre les généraux de la Vendée. Nous voyons que, si les aboyeurs à la solde du Père Duchesne réussissaient à tourner une. partie des esprits contre Camille et Philippeaux, ceux-ci avaient aussi leurs partisans. Dans les cafés, où l’on s’entretenait de toute cette affaire, où l’on discutait les brochures de Philippeaux, les numéros du Vieux Cordelier, les affiches que Rossignol, Ronsin, Vincent, Chaumette, Hébert faisaient placarder, les uns tenaient pour Philippeaux et ses amis, les autres pour Rossignol et ses défenseurs. Mais, en dehors de ces deux camps qui s’attaquaient avec passion, la grande masse se composait de citoyens paisibles qui s’affligeaient de ces luttes (2) et qui, loin de se laisser influencer par les déclamations des Jacobins, blâmaient au contraire l'attitude de cette Société, qu'ils accusaient d’exciter les passions et d’attiser le feu au lieu de travailler à l’apaisement (3). Certes, entre deux
(1) Arch. nat., AA, 46, doss. 1362. Publié dans la Révolution frangaise d'août 1892, t. XXII, p. 182.
(2) « Les deux partis sont toujours également acharnés l'un contre l’autre, et les bons citoyens prévoient avec douleur que cette lutte malheureuse coûtera à la République quelques-uns de ceux en qui elle avait placé sa confiance, »
(3) « On voit de-même avec chagrin que la Société des Jacobins, s'écartant du but de son institution et laissant de côté les grands intérêts de la patrie, au lieu de s'occuper uniquement du goin de : rapprocher les esprits, d'étouffer les haines particulières, de rappeler à ses membres qu'ils ont avant tout la chose publique à sauver, in-
adversaires comme Hébert et Philippeaux, entre un personnage taré et méprisé comme le premier, et un homme d’une probité reconhue comme le second, l'opinion des honnêtes gens ne pouvait balancer. On ne se cachait pas pour dire qu'Hébert n’était qu'un intrigant, qu’il cherchait à perdre dans l'esprit du peuple le meilleur défenseur des patriotes : Desmoulins, et qu’il voulait « jeter une défaveur sur Danton, Philippeaux, Bourdon (de l'Oise) et autres représentants Connus par leurs vertus républicaines ». Mais surtout, on était las de cette polémique qui durait trop longtemps, — c’est toujours là le sentiment général de la population dans ces affaires qui traînent en longueur et qui, en se prolongeant, entretiennent l'agitation, — on avait assez de ces querelles, de ces polémiques fatigantes, on en demandait la fin, et l’on comptait, pour les faire cesser, sur la Convention et le Comité de salut public (1). Aussi, dit le rapport de Francqueville, la dénonciation de Philippeaux, du 18 nivôse, ne.fut pas vue d’un bon œil, mais l’on fut content du décret qui renvoyait le tout au Comité ; aussi la séance des Jacobins qui eut lieu le soir de cette dénonciation, et dans laquelle Robespierre attaqua Philippeaux avec tant d’âpreté, ne présenta pas l'intérêt auquel on s'attendait; enfin, comme il y avait, au café Brutus, une grande discussion entre les partisans d’'Hébert et ceux de Philippeaux, un des interlocuteurs la fit cesser en disant qu'il valait mieux ne plus parler de tout cela et s’en rapporter à la Convention.
Mais à la Convention, comme nous allons le voir, les
tervienne tout entière dans une querelle polémique et que des Jacobins se changent en docteurs de Sorbonne pour censurer des écrits etexaminer si telle et telle phrase est ou non contraire au dogme.»
(1) « On demande plus que jamais que la Convention mette fin à toutes ces éeritures, qui prolongent inutilement un procès qui a déjà duré trop longtemps et qui peut compromettre la tranquillité publique. »
adversaires de Philippeaux, les Levasseur et les Choudieu, travaillèrent si habilement qu'ils finirent par l’emporter.