CHUTE DES HÉBERTISTES
Comme nous venons de le voir, Philippeaux avait pour lui les hommes qui ne se laissaient pas aveuglément guider par les Jacobins et les clubs ; Desmoulins le défendait avec sa verve accoutumée (1); mais si Desmoulins avait pour lui l'opinion publique (2), il était, aux Jacobins et à la Convention, en butte aux mêmes attaques que son ami; et, pour ce défenseur, que de limiers aboyaient après Philippeaux !
L'un des plus acharnés était Levasseur, « qui ne répu-
fl
gnait pas à être le roquet de Vincent et le Jasmin de Momoro (3) ». Dans les premiers jours de pluviôse, Philippeaux trouvait, en prenant sa place à la Convention,
(4) V. le Vieux Cordelier, n° V (5 nivôse), VI (10 nivôse), VII (15 pluviôse). Camille Desmoulins se moque d'Hébert, qui l'avait accusé aux Cordeliers, ainsi que Philippeaux, « d’être d'intelligence avec la disette, et la cause qu'il ne vient point de beurre au marché ». « C'est sur la même dénonciation extravagante d'Hébert… que Philippeaux est cause qu'il ne vient point de poulardes du Mans. »
(2) « L'opinion publique est entièrement en faveur de Camille Desmoulins ; on fait le plus grand éloge de ses trois derniers numéros. » (Rapport de Francqueville.)
(3) Réponse à tous les défenseurs, p. 16, note. Michelet appelle Levasseur «un dogue, docile et furieux, » de Robespierre, « mordant quelques morceaux dans la chair de Philippeaux ». (Hist. de la Révolution, Liv. XV, chap. 11.)
LE RAPPORT DE CHOUDIEU 255 un libelle intitulé Philippeaux jugé par lui-même (1). Ce pamphlet ne portait pas de nom d’auteur, mais Philippeaux n’eut pas à le chercher bien loin : Levasseur lui en fit passer un exemplaire sous sa signature, avec menace du Comité de sûreté générale (2).
Cet écrit était une réponse à la phrase de Philippeaux, dans son discours du 16 nivôse aux Jacobins : « A qui persuaderez-vous que l’homme qui. contribua si activement à l’immortelle révolution du 31 mai, soit devenu tout à coup un Girondin ou un Feuillant? » Levasseur rappelait que, dans son journal du 8 décembre 1792, Philippeaux avait dit du bien de Petion, Roland, Carra et Gorsas, et du mal de Marat (3); qu’il avait donc toujours été girondin. « A la vérité, ajoutait-il, il prend aujourd’hui un autre masque, mais c’est toujours le même homme, louant des scélérats et disant du mal des patriotes. » ?
Philippeaux répondit à ces accusations par une brochure (4), où il montrait que les extraits de son journal avaient été jésuitiquement mutilés et que, dans les numéros suivants, il était revenu sur la première opinion qu’il avait eue des Girondins. Il demandait aussi pourquoi ses détracteurs n'avaient cité qu’un numéro de son journal. « Ils avaient cependant le recueil complet de mes feuilles,
(1) Philippeaux, député à la Convention nationale, jug# par luimême dans son n°43 intitulé le Défenseur de la Liberté ou l’Ami du genre humain, décembre 1792 (vieux style). Paris, de l'imprimerie de Momoro, s. d., 14 pp. in-8.
(2) Réponse, etc., p. 15. Philippeaux n'eut aucun doute sur l'auteur de cette brochure. « Mon cher collègue Levasseur, dit-il, après avoir parcouru douze cents pages d’une feuille périodique, en trouve deux où je me suis rendu coupable d'hérésie. » (Ibid., p.11). — Dans la liste des pièces à conviction à rechercher contre Philippeaux, Fouquier- Tinville inserivit : « La brochure de Levasseur : Philippeaux peint par lui-même.» (Arch. nat., AFnr 49, doss. 479.)
(4) V. pp. 92-94.
(4) Philippeaux aux anis de la justice et de la vérité (6 pluviôse), 8 pp. in-&.
dit-il, puisque Levasseur et Momoro sont allés les prendre chez mon imprimeur. » Il faisait encore observer que ses adversaires ne se Justifiaient pas des accusations qu'il avait lancées contre eux, en l’accusant à leur tour. « Fussé-je coupable de ce dont ils m'accusent, demandait-il, qu'’aurait de commun mon opinion de 1792 sur quelques hommes avec les crimes qu'ils ont commis à la Vendée huit mois après ? »
Le jour où Levasseur distribuait son libelle, Nicolas Hentz faisait paraître ses Observations sur la querre de la Vendée, où il représentait Philippeaux comme un adversaire du Comité de salut public et l’accusait d’être de connivence avec ceux qui voulaient organiser un nouveau côté droit au sein de la Convention. « Depuis l'exécution des mesures du Comité de salut public, que Philippeaux critique... disait-il, nos armées n’ont eu que des succès. Le Comité de salut public vient de faire triompher les armées de la République à Toulon, au Rhin, à la Moselle, et prépare tout ce qu'il faut pour chasser les Autrichiens du Nord... Or, ce Comité est l’objet de l’arrière-pensée de ceux qui veulent convertir la guerre de la Vendée en une guerre entre les représentants du peuple. Les rois, les étrangers, tous les contre-révolutionnaires sacrifieraient tout pour sa chute. Ils ont des agents qui tentent de semer la division dans la Convention, d'organiser un nouveau côté droit. Philippeaux a sûrement cédé à des impressions étrangères : il paraîtra sans doute bien étrange à ceux qui liront ses rapports et qui les compareront aux événements, qu'il fasse le procès à ceux qui ont fini cette guerre désastreuse et qu’il prétende qu’elle aurait dû finir plus tôt et d’une autre manière (1). »
(1) Observations sur la guerre de la Vendée, pp. 15-16. Hentz demandait encore pourquoi Philippeaux, qui n'avait pas récriminé contre Westermann, Biron, Tuncq, se montrait si acharné contre le général
Sur ces entrefaites, les sections, les Jacobins, les Cordeliers réclamant la liberté de Vincent et de Ronsin, Voulland, au nom du Comité de salut public, proposa leur élargissement à la Convention, le 14 pluviôse (2 février). Bourdon (de l'Oise) s’éleva contre cette proposition; Levasseur et Danton l’appuyèrent, le premier en injuriant Philippeaux (1), le second, en faisant appel à sa générosité. « Si j'étais leur accusateur, dit ce dernier, je réclamerais moi-même leur liberté pour qu'ils eussent tous les moyens de répondre à mes accusations. » Philippeaux se rendit à ces raisons. « Comme ce n’est pas moi qui ai sollicité l'arrestation de personne, répondit-il, je consens volontiers à leur élargissement. Ils en acquerront plus de moyens pour se défendre et leur condamnation en deviendra plus solennelle. »
Mais ses ennemis représentèrent ce consentement comme un aveu tacite qu'il avait été téméraire dans ses accusations. Le 17, un placard affiché partout, intitulé Au peuple souverain résistant à l'oppression, le traitait de monstre altéré du sang français, de mandataire infidèle qui trahissait lâchement les intérêts du peuple, et provoquait contre lui toutes les foudres de l’exécration publique (2).
Le même jour, Choudieu annonçait à la Convention que son rapport sur la guerre de Vendée était sous presse, et proposait d’en donner lecture. Cette lecture eut lieu le lendemain, 18 pluviôse.
Ce rapport (3) contient deux parties : l’une, où sont
le plus patriote (Rossignol)? « Cette animosité aurait-elle de l'affinité à la persécution qu'on a fait éprouver dans le même moment aux patriotes sur tous les points de la République ? » (1bid., p. 15, note).
(1) Réponse à tous les défenseurs, p. 20.
(2) 1bid., pp. 21-22.
(8) Le Moniteur le donne (t. XIX, pp. 419, 426, 445, 467, 476 et 482) tel qu'il fut lu à la tribune par Choudieu. Le rapport imprimé se compose de deux brochures : Rapport sur la guerre de Vendée,
reprises toutes les injures adressées depuis deux mois à Philippeaux, les accusations portées contre lui; l’autre, qui est la réponse à tout ce qu'a dit Philippeaux relativement à la guerre de Vendée.
Dans la première (1), Choudieu accuse son adversaire d’être un conspirateur. « Ce grand système de diffamation et de calomnie contre ceux qui ont servi la liberté avec le plus de courage et d'énergie tenait à une grande conspiration dont Philippeaux s’est cru le chef et dont il n'a été que l'instrument. » Il dénonce la formation d’un parti qui « se grossit de tous ceux qui ont quelque sujet de mécontentement ou de crainte » et qui « n’accusent que de peur d’être accusés ».
« Lisez, s’écrie-t-il, ces éloges fastidieux prodigués à Canclaux et Dubayet, au comte Tuncq (2) et au ci-devant duc de Biron. Lisez les panégyriques de Roland, de Carra, de Gorsas et de Petion, que Philippeaux vantait dans son journal pour leur attachement invariable à la cause
présenté à la Convention nationale par les citoyens Richard et Choudieu, représentants du peuple ; 78 pp. in-&, plus une feuille contenant le plan de campagne arrêté à Saumur le 3 seplembre; et : Pierre Choudieu à ses concitoyens et à ses collègues ; de l’Imprimerie nationale, 47 pp. in-8, avec cette épigraphe : « Avez-vous lu Philippeaux ? — Journal du Vieux Cordelier, n° 3, p. 44. » — Chaque brochure a sa pagination spéciale ; mais chaque feuille, dans la seconde comme dans la première, porte en bas de sa première page : Rapport sur la Vendée par Richard et Choudieu. — Dans son discours tel que le donne le Moniteur, Choudieu ne lut que le commencement du Rapport; pour les détails, il renvoyait à l'ouvrage imprimé ; puis il passa (Moniteur du 20 février 1794 et suivants) à ses réponses aux chefs d'accusation de Philippeaux (qui sont dans Pierre Choudieu à ses concitoyens ).
(1) « La première partie, dit Philippeaux (Réponse, etc. p. 25), est le rapport de Richard et Choudieu, où la vérité se montre dans les faits indifférents, et la supercherie dans ceux qui tirent à conséquence. » S
(2) Vilain d'Aubigny avait fait de Tuncq un marquis, Choudieu en fait un comte, Notons que Tuncq était de très plébéienne origine, mais il fallait bien l'anoblir pour démontrer que Philippeaux ne soutenait que les aristocrates.
du peuple. Comparez-les à ce qu’il disait alors de Marat (1), à ce qu'il dit aujourd’hui des hommes de la Révolution; lisez et prononcez! »
Puis il plaisante Philippeaux sur « sa grande expédition des Ponts-de-Cé, où des boulets caressaient son panache pendant qu'il dînait à Angers chez le général Duhoux, et d’où il entendait des canonniers l’inviter, sur la brèche, à ne pas tant exposer le représentant du peuple. Il est constant, ajoute-t-il, que Philippeaux ne s'est jamais trouvé à aucune bataille et qu’il s’est toujours tenu à Nantes (2) pour y faire imprimer son catéchisme moral et religieux (3). »
Quant à sa réponse aux chefs d'accusation articulés par Philippeaux, quand on l’étudie sans parti pris, sans prévention pour l’un ni pour l’autre des deux adversaires, on ne peut qu'être frappé de l’inanité de l’argumentation de Choudieu, des contradictions dans lesquelles il tombe, des erreurs qu'il commet.
Il reproche à Philippeaux d’avoir constamment gardé le silence sur Biron (4), — oubliant qu'il vient de parler des « éloges fastidieux prodigués » par Philippeaux « au ci-devant duc de Biron », — et immédiatement après, il cite la lettre au Comité de salut public, du 17 juillet, où Philippeaux se plaignait de la destitution de ce général : il ne s'aperçoit pas du démenti qu'il s’inflige à lui-même en citant ce qu'a dit Philippeaux au sujet de Biron, après avoir affirmé que Philippeaux n’en avait jamais parlé! Il a,
(4) Ici, Choudieu utilise la brochure de Levasseur, Philippeaux jugé par lui-même, et ne tient aucun compte de la réponse que Philippeaux y avait faite.
(2) « Toujours » paraîtra un peu exagéré, si l'on se rapporte à l'itinéraire de Philippeaux que j'ai donné p. 151, note 1.
(3) Suivent quelques plaisanteries sur ce catéchisme, attention flatteuse à l'égard de Robespierre, qui, le 18 nivôse, aux Jacobins, en avait donné le signal.
(4) Ici, Choudieu a pour autorité le rapport de Collot d'Herbois.
du reste, bien soin de ne pas citer le passage du Compte rendu (1) où Philippeaux déclare qu’il est revenu de l’opinion favorable qu'ilavait d’abord eue de ce général; et il conclut triomphalement : « Qu'on s'étonne après cela si nous avons jugé les événements de la guerre de la Vendée d’une manière si différente ! »
Au sujet de l’ordre donné par Rossignol à Chalbos de rétrograder (2), il le nie, à plusieurs reprises, purement et simplement, sans aucune preuve. « Chalbos, dit-il, était encore à la Châtaigneraie le 17 septembre... Un malentendu-le détermina à se retirer sur Fontenay le 18; mais il est faux que Rossignol en ait donné l’ordre. » Il ne suffit pas de dire : & est faux, il faudrait faire la preuve ; cela ne l'empêche pas de s’écrier un peu plus loin : « J’ai prouvé que l’ordre de rétrograder…. n'avait point été donné. » Il l’a affirmé, mais il n’a rien prouvé du tout.
« Malgré les éloges fastidieux, dit-il encore, que Philippeaux a donnés sans cesse à Tuncq, à Dubayet et à Canclaux, on ne croira pas, sur son attestation, au patriotisme d'hommes qui étaient, il n’y a qu’un an, les champions les plus ardents du royalisme. » Ainsi Choudieu, le 9 février 1794, met Tuncq au nombre des hommes qui, un an avant, étaient d’ardents champions du royalisme. Or, un an avant, presque jour pour jour : le 7 février 1793, le même Choudieu appuyait une supplique du même Tuncq au ministre de la guerre; il attestait que Tuncq était « du nombre de ceux qui ont le plus contribué au succès glorieux de la journée du 10 [août]; il a rallié les patriotes, il les a conduits au feu avec ordre, il a marché à leur tête contre les satellites du despote. » Taneq s’empressa naturellement de relever cette contradiction de Choudieu dans la
(1) 2e partie, p. 28.
(2) V. là-dessus, p. 190, note 1.
LE RAPPORT DE CHOUDIEU 261 Réponse qu'il publia (1). « Ceci est bien fort! s’écrie-t-il. Tuncq, un ardent champion du royalisme! et il n’y a qu’un an! » Etil cite la pièce « signée Choudieu » qui le représente comme un des plus déterminés ennemis des tyrans et de la tyrannie, « Mais une singularité bien remarquable, ajoutet-il, c’est que Choudieu, qui a signé cette pièce qui me préconise sans-culotte et ennemi de nos rois, trouve mauvais que Philippeaux me considère comme tel, quoiqu'il ne l’ait pas signée. »
Choudieu concluait en disant : < Pour moi, qui ai promis en termes bien clairs de prouver que Philippeaux était un fou ou un imposteur, je crois avoir rempli suffisamment cette tâche pénible et j’abandonne maintenant à la Convention nationale le soin d'examiner si elle le décrétera d'accusation comme un imposteur contre-révolutionnaire, ou si elle lui fera préparer un logement aux Petites Maisons (2). »
Philippeaux avait réclamé lui-même la lecture du rapport de Choudieu « pour faire sortir la vérité plus victorieuse d’une discussion ». Mais il n’y eut aucune discussion : quand Choudieu eut fini, la Convention s’occupa d’autre chose (3).
Le lendemain, Philippeaux demanda la parole pour
(4) Réponse à V.d’Aubigny et au rapport de Richard et Choudieu, p- 98. L'attestation dont Choudieu est un des signataires est reproduite aux pièces justificatives, pp. 61-63.
(2) Malgré ses erreurs et ses contradietions, le rapport de Ghoudieu en a imposé à certains historiens. Louis Blanc, qui trouve que l'acte d'accusation de Philippeaux « fourmillait d'erreurs », appelle le rap port de Choudieu « l'écrasante réponse qui devait être si fatale à Philippeaux » (Hist. de la Révolution française, liv. XI, ch. vu). Ailleurs, il dit encore que Choudieu «avait pulvérisé les dénonciations > de Philippeaux (chap. x).
(3) Philippeaux dit (Réponse à tous les défenseurs, p. 23) que la séance fut levée brusquement après la lecture de Choudieu; elle ne le fut pas immédiatement; on lut encore une lettre du général Beaufort au président de la Convention. (Moniteur, t. XIX, p. #16.)
répondre à Choudieu qui, dit-il, avait moins cherché à repousser les traits lancés contre Rossignol et Vincent et à démontrer leur innocence, qu’à l’inculper lui-même et à faire planer sur sa tête d’odieux soupçons.
Mais Merlin (de Thionville) fit observer que « le Comité de salut public, chargé de toutes les pièces, devait faire incessamment un rapport sur toutes ces querelles personnelles, qui n'avaient déjà que trop absorbé de temps ». Sur sa demande, l’Assemblée passa à l’ordre du jour (1), et Philippeaux ne put ainsi « répondre au tissu de mensonges et d’horreurs dont Choudieu avait souillé la tribune nationale (2) ». Aussi ses ennemis continuèrent-ils à l’accabler. Sans doute, à la Convention,une adresse dans laquelle on «se permettait », comme dit le Journal de la Montagne (3), de désigner quelques membres sous le nom de philippotins, excitait des réclamations; Goupilleau (de Montaigu) demandait qu'elle ne fût pas insérée au Bulletin, parce qu'elle ne servirait qu'à réveiller des idées de faction, tandis que la Convention les avait toutes terrassées, et sa proposition était adoptée (4). Ê
Mais le surlendemain, Carrier se lançait, aux Jacobins, dans une diatribe contre Philippeaux, à propos de la guerre de Vendée. « Philippeaux, affirmait-il, ne mérite aucune croyance, attendu qu’il ne se connaît nullement en opé-
(1) Journal de la Montagne du 20 pluviôse, n° 87, t. II, p. 695.
© (2) Réponse, etc., p. 6, note. La réponse de Philippeaux à Choudieu ne fut publiée qu'après sa mort, dans sa Réponse à tous les défenseurs officieux des bourreaux de nos frères dans la Vendée. Son ‘acte d'accusation du 18 nivôse est sur une colonne, et dans l’autre colonne, en regard de chaque chef d'accusation, est la réponse au plaidoyer de Choudieu.
(3) Journal de la Montagne du 2 ventôse, n° 99, t. IL, p. 791.
(4) Séance de la Convention du 1° ventôse Done t. XIX, p. 517). Gette adresse venait de la Société républicaine de Sedan, qui demandait le maintien des mesures révolutionnaires et invitait la Convention « à terrasser toute faction nouvelle, et surtout celle des Philippeautins » (sic),
rations militaires. Je ne le crois pas contre-révolutionnaire, quoiqu'il se pourrait qu'il fût l'agent d’une faction. sourde qu’il ne croirait pas servir; mais je vous le maintiens fou autant qu’on peut l’être. Il a attaqué un collègue, Levasseur, le plus courageux des hommes, qui combattait lui-même les brigands et ne faisait pas comme Philippeaux, qui se cachait pendant le combat (1). Philippeaux vous disait souvent que des boulets avaient caressé son panache ; il n’en est rien. Je le défie de dire comment est fait un brigand : il n’en a jamais vu. Mais pour Levasseur, si on ne croit pas à celui-là, il ne faut croire à personne, »
En même temps, les Sociétés populaires où domine l’esprit hébertiste continuent à prendre des arrêtés où elles accablent Philippeaux et ses amis sous le poids d’une indignation grandiloquente (2). Le 18 pluviôse, le jour où Choudieu a lu son rapport à la Convention, la « Société populaire des Défenseurs des Droits de l'Homme et du Citoyen, séante dans le temple de la Raison, section de la Maison commune, » entend plusieurs orateurs déblatérer contre «la nouvelle faction, héritière des principes de la faction brissotine »; et, se basant sur les « rapports faits à la Convention nationale, qui constatent que Fabre d’Eglantine, Philippeaux, Bourdon (de l'Oise), Camille Desmoulins, ont par leurs abominables écrits et leurs actions criminelles
(1) Moniteur, t. XIX, p. 571. — Journal de la Montagne du 5 ventôse, n° 102, t. IL, p. 814. Ce qui suit ne se trouve que dans ce second journal.
(2) En province, et surtout dans les pays qui avaient été le théâtre de la guerre, les Sociétés populaires étaient pour Philippeaux. Garrau, représentant à J'armée de l'Ouest, écrit d'Angers à Carnot, le 28 pluviôse, que « Philippeaux et Westermann ont beaucoup de partisans » ; il fait part des « coups portés contre eux dans la Société populaire de cette ville, égarée par des intrigants ». (Arch. nat, AFn 269, analyse. Rec. des act. du Com. de sal, pub., t. XI, p.192.) Nous verrons tout à l'heure qu'à la Société du Mans, la majorité était favorable à Philippeaux.
entrepris et prétendent faire exécuter le plan de conjuration que la scélérate faction girondine a imaginé; considérant que Philippeaux est jugé par ses écrits et surtout par son pamphlet sur la Vendée et sur les meilleurs patriotes... ; considérant enfin que les patriotes sont journellement incarcérés par l'intrigue fédéraliste de ces êtres liberticides, et que, par leurs manœuvres infernales, les droits de l’homme sont violés, et qu’ils sont parvenus à les faire violer, la Société arrête et déclare que ces individus ont perdu sa confiance et les regarde comme traîtres à la patrie ; les trouve indignes de siéger dans le sein de la représentation nationale et surtout parmi les habitants de la Montagne, qu’elle regarde pour eux comme la roche Tarpéienne, du haut de laquelle ils seront un jour précipités (1) ».
Ladite Société communique son arrêté aux Cordeliers qui en entendent lecture le 9 ventôse, l’applaudissent vigoureusement et décident de le faire imprimer et afficher à leurs frais (2).
Le même jour, 9 ventôse, c’est la Société l'Ami du peuple qui communique aux sections et aux Sociétés populaires un « arrêté relatif à la cabale connue sous le nom de Philippotins (3) ». « Le club des Cordeliers, y est-il dit, a déclaré que la cabale des Philippotins avait perdu la confiance des vrais sans-culottes ; la Société de l'Ami du peuple déclare également que tous les individus qui forment cette cabale ont perdu sa confiance. »
Hébert et Ronsin entretenaient cette excitation des esprits au moyen d'affiches dans lesquelles ils accablaient
(1) Moniteur, t. XIX, p. 629.
(2) Tbid. — Buchez et Roux, t. XXXI, p. 324.
(3) Liberté, égalité. — Société républicaine de l'Ami du peuple. Séance du 9 ventôse, l'an deuxième de la République une et indivisible. Guilhermot, s. d., # pp. in-4e,
d’injures Philippeaux et les « philippotins ». La foule s’amassait devant ces affiches pour les lire, et certains individus faisaient alors des réflexions destinées à former l'opinion des lecteurs. C’est ce que nous voyons par un rapport de police (1) donnant la situation de Paris au 21 ventôse (11 mars). « Le Père Duchesne a couvert les murs d’un placard dans lequel il répond aux reproches qu'on lui a faits d’être un accapareur. Le public lisait attentivement cette affiche. Des hommes qui paraissaient être familiers avec le langage du Père Duchesne disaient énergiquement que c'était bien malheureux qu’il n’eût voulu être ministre ; que si on n'avait au Conseil exécutif que des citoyens comme Hébert, tout irait bien mieux; mais que tous les ministres, excepté celui de la guerre, étaient des Philippotins qu’il fallait faire jouer à la main chaude. Quelques femmes écoutaient et disaient qu’on avait bien raison. Z{ paraît qu'on veut propager cette opinion, car l'observation a été faite dans plusieurs endroits. »
Mais nous voyons, par le même rapport, qu'on faisait aussi dans les groupes d’autres réflexions, qui n’étaient pas. favorables à Hébert et Ronsin. « Des citoyens, en lisant l’affiche de Ronsin, faisaient des réflexions qui ont été goûtées par ceux qui étaient présents. « Comment se « fait-il que, dans le moment de la réconciliation des Cor- « deliers et des Jacobins, Ronsin se permette de nouvelles « diatribes contre Philippeaux, surtout lorsque celui-ci et « plusieurs de ses collègues ont été l’objet de cette ré- « conciliation (2)? »
Ces attaques d'Hébert et de Ronsin contre Philippeaux
(1) Ad. Schmidt, Tableaux de la Révolution française, L. IT. Leipsig, 1869 (Bib. nat., La*?/456), n° 201, p. 144.
(2) Sur cette réconciliation des Jacobins et des Cordeliers, voir la Société des Jacobins, t. V, pp. 675 et 679 (séances des 18 et 21 ventôse).
furent les dernières auxquelles ils se livrèrent. Le 23 ventôse au soir, le Comité de salut public faisait arrêter ce Ronsin, que Philippeaux n’avait cessé d’accuser, de rendre en partie responsable des désastres de la Vendée ; ce Vincent, avec qui il avait eu une si chaude altercation lors du dîner Valframbert ; cet Hébert, qui l’accablait de ses injures et de ses violences, à la tribune des Jacobins ou des Cordeliers, dans son Père Duchesne, dans les placards qu’il faisait afficher sur les murs. Ainsi, le Comité de salut public se tournait contre ceux qu'avait dénoncés Philippeaux. Leur chute annonçait-elle le triomphe de ce dernier ? Robespierre, qui les avait toujours soutenus contre Philippeaux, allait-il soutenir celui-ci, à présent qu'il était contre eux ? Le peuple, à qui on les représentait maintenant comme des conspirateurs, des ennemis de la République, n’allait-il pas en tirer cette conclusion logique, que celui qui les avait toujours combattus méritait toute confiance ? | Ce fut, en effet, ce qui arriva, comme nous l'indique un autre rapport de police (1), adressé au ministère de l’intérieur et donnant la situation de Paris au 2 germinal (22 mars). « L'opinion paraît bien prononcée contre Hébert et sa clique, y est-il dit. Au café du Caveau, Palais-Égalité, comme ailleurs, on s’entretenait de manière à ne laisser aucun doute sur cet objet. « Ce sont « sans doute ceux du même parti, disait-on, qui, pour « faire diversion, font circuler dans le public qu'il existe € une autre conspiration dont les chefs sont Bourdon (de « l'Oise), Philippeaux, etc. » Cette nouvelle, dont la fausseté est évidente, paraît affecter les bons citoyens. » Mais les ennemis de Philippeaux qui, fidèlement attachés à Robespierre et au Comité de salut public, avaient
(1) Schmidt, Tableaux de la Révolution française, n°212,T, II, p. 179. ;