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CHUTE DES HÉBERTISTES

su éviter toute compromission avec les Hébertistes, n’entendaient pas que la chute de ceux-ci profitât à Philippeaux. Il fallait donc continuer à l’accuser, à travailler l’opinion, à exciter les soupçons contre lui.

À la séance des Jacobins qui suivit l'arrestation des Hébertistes, le 24 ventôse, Tallien se félicita de voir leur conspiration déjouée. « Ce sont eux, s’écria-t-il, qui sont cause de la prolongation de la guerre de Vendée; mais le jour de la vérité luira bientôt : on verra que ces hommes ont cherché à éterniser la guerre, pour se procurer des généralats lucratifs et autres places. » Comme on le voit, Tallien ne tenait pas un autre langage que celui que Philippeaux avait toujourstenu. Aussi La Chevardière, — qui avait été commissaire du Conseil exécutif en Vendée lors de la mission de Philippeaux, — s’empressa de répliquer : « Il faut prendre garde que le succès du peuple ne tourne contre lui-même. Le préopinant a dit des choses fort dangereusés : il a semblé vouloir vous ramener sur l’affaire de la Vendée. Il faudrait revenir sur les Philippotins, que l'opinion publique a jugés depuis longtemps (1). »

Robespierre et ses partisans voyaient dans Philippeaux, non pas l'adversaire des Hébertistes aujourd’hui tombés, mais l’homme qui avait eu l’audace, en dénonçant les fautes de la guerre de Vendée, d’en faire remonter la responsabilité jusqu’au Comité de salut public. C’est ce qu’ils ne lui pardonnaient pas. Aussi, tout en sacrifiant Hébertet Vincent, Ronsin et Momoro, Robespierre conservait sa haine, toujours aussi vive, contre l’auteur de la lettre au Comité de salut public. Nous verrons plus loin que, dès le 16 ventôse, il travaillait à l'acte d'accusation contre Philippeaux; la chute des Hébertistes ne modifia en rien ses dispositions à l'égard de celui-ci.

(1) Journal de la Montagne du 27 ventôse, n° 124, t. Il, pp. 1003- 1004, — La Société des Jacobins, t. V, pp. 687-688.

LES RAPPORTS DE LA SOCIÉTÉ POPULAIRE DU MANS AVEC LEVASSEUR ET PHILIPPEAUX

Bien que Choudieu eût, après avoir représenté Philippeaux comme un conspirateur, invité la Convention « en termes bien clairs » à le décréter d'accusation « comme un imposteur contre-révolutionnaire »,la Convention avait fait la sourde oreille et ne s'était pas encore montrée disposée, le 18 pluviôse, à en venir à cette extrémité. Il fallait donc faire jouer d’autres ressorts. Ce fut Levasseur qui s’'employa à cette tâche. Pendant que ses amis travaillaient à Paris, il agit dans la Sarthe.

Avant d'exposer cette action de Levasseur, et pour expliquer le parti qu’il put tirer, dans sa lutte contre Philippeaux, de l'attitude de la Société populaire du Mans, il nous faut jeter un coup d'œil sur les événements qui se passaient alors dans la Sarthe.

Nous avons vu (1)que, en juin-juillet 1793, l'accord était loin de régner entre les corps administratifs de la Sarthe etla Société populaire du Mans : les premiers traitaient les membres de la Société populaire, qui professaient des principes beaucoup plus avancés, d’anarchistes ; et ceux-ci accusaient les administrateurs de fédéralisme et de girondinisme. Lors de son passage au Mans, Philippeaux avait tenté et se flattait d’avoir obtenu la réconciliation entre les

(1) V. pp. 151-152,

deux partis adverses ; mais toutes ses sympathies étaient allées manifestement à la Société populaire, qu’il considérait comme un appui précieux pour la République (1), tandis qu'il avait admonesté sévèrement les corps administratifs (2). La réconciliation, du reste, n’avait pas longtemps duré (3), et Philippeaux, continuant à soutenir la Société populaire, écrivait le 26 août aux administrateurs une lettre qui, disait-il, dut lui procurer de nouveaux droits à la haine des Messieurs (4).

La Société populaire lui resta reconnaissante de l'appui qu’elle trouvait en lui. Tout autre était le caractère des relations qu’elle entretenait avec Levasseur.

Celui-ci avait, jusqu'en septembre 92, joui parmi ses concitoyens d’une notoriété et d’une influence qui faisaient de lui un des personnages marquants de la Sarthe. S'étant mis, dès les premiers jours de la Révolution, à la tête du mouvement qui entraînait le peuple, il était devenu, à l'administration municipale comme à la Société populaire, dont il était un des fondateurs, un des hommes qui jouaient un rôle prépondérant dans la direction des, esprits. Quand, élu à la Convention, il s’éloigna du Mans pour habiter Paris, son influence, ne s’exerçant plus que de loin, s’affaiblit et la place qu'il avait occupée,

(1) Valframbert écrivait de Paris, le 27 juin, au président et aux membres de la Société populaire du Mans: « Le citoyen Philippeaux est parti d'hier, il doit passer par le Mans; il vous rendra justice, saura rallier les bons patriotes, les rappeler à leur serment et ne rien épargner pour leur rendre justice. » (Archives de la Sarthe, L 284.)

(2) Compte rendu, 1"° partie, pp. 7-8. Archives de la Sarthe, L 30. Affiches du Mans, n° 27, lundi 8 juillet 1793, p. 116.

(3) Le 12 juillet, la Société du Mans écrivait aux Jacobins qu'un représentant du peuple avait fait cesser le combat entre elle et l'administration du département, qu'elle avait dénoncée, ainsi que d'autres autorités. « La réunion s'est presque faite. » Mais le lendemain, 13 juillet, elle écrivait aux Jacobins : « La trêve est rompue, le Département se déclare notre agresseur. » (Archives de la Sarthe, L 284.) :

(4) Compte rendu, & partie, p. 26.

d'autres s’en emparèrent. C'étaient des jeunes gens, animés, comme il l'avait été, d’un patriotisme enflammé et d’un enthousiasme ardent pour la cause de la Révolution. Le plus célèbre d’entre eux, Rigomer Bazin, s’est représenté sous le nom de Séide, dans un opuscule (1) publié en 1816, où il décrit son état d'âme au moment de la Révolution. Il montre son héros éprouvant l’irrésistible besoin de sortir de la médiocrité où il est placé, portant envie aux grandes vertus, aux talents supérieurs, passionné par la lecture des chefs-d’œuvre anciens et modernes, tourmenté par son inaction. Il dépeint le regret qu’il éprouvait de n'être pas né « dans ces âges de la liberté grecque ou romaine dont son enfance lui avait appris l’histoire... son ardent amour de la gloire, son exaltation,.… la force naissante de son caractère, son amour-propre et sa fierté. » Telle est sa situation d'esprit quand le canon du 14 juillet vient lui découvrir un monde nouveau, réaliser « ses rêves chéris. Rome, Athènes, Sparte renaissent à ses yeux, il peut devenir Timoléon, Scævola, Gracchus; il peut devenir tribun de la liberté : il le sera donc. » Il sort alors « de la solitude où son imagination embrasée ne peut plus se contenir, il s'élance au milieu de la foule, il entend les cris de patrie, de liberté, il prête son âme à quiconque parle son langage (2). » À l’âge de vingt ans, lors de la formation des premiers bataillons de volontaires, il partait pour l’armée ; mais, blessé dès les premiers engagements, il revint au Mans. Délégué, le 26 septembre 1793, par le représentant Thirion, alors en mission dans la Sarthe, à la réquisition des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, puis révoqué, le 12 octobre suivant, par le même représentant, pour avoir prononcé des exemptions que celui-ci désapprou-

(1) Séide. Le Mans, 1816, 32 pp. in-&.

(2) Séide, p. 1-2.

vait, il était appelé par Garnier (de Saintes), le 3 nivôse, aux fonctions d'agent national du district du Mans, fonc. tions pour lesquelles ses concitoyens le désignèrent unanimement à (rarnier (1). |

À côté de lui étaient d’autres jeunes gens du même âge environ, animés du même esprit : Pottier-Lamorandière, maire du Mans jusqu'au 4 nivôse, époque à laquelle Garnier le fit élire par le peuple commissaire des guerres (2) ; Goyet, membre du Directoire du département (3); Jourdain, ancien religieux de l’ordre de Oiteaux, à ce moment sous-chef de-bureau au Département, ct qui s'était donné les prénoms de Marat-Cincinnatus ; Michel Boyer, professeur dé rhétorique au collège du Mans, puis officier municipal, auteur d’une Pastorale sur la victoire remportée près de Nantes par les armes républicaines (sur les Vendéens), représentée au collège du Mans, et dont il avait fait hommage à la Convention; Guesdon-Dubourg, juge au tribunal de district du Mans, puis au tribunal criminel de la Sarthe, qu'il présida un moment; Turbat, secrétaire du conseil général de la commune du Mans ; Louis-Florent de Sallet qui, appartenant à une famille de vieille noblesse, avait embrassé avec ardeur la cause de la Révolution et avait pris les prénoms de Mucius Scévola ; d'abord professeur de philosophie au collège du Mans, il était à ce moment receveür du timbre extraordinaire au Mans ;

(4) « L'assemblée entière a demandé que le citoyen Bazin, qui depuis le commencement de la Révolution a montré un patriotisme ardent et soutenu, fût nommé à la place d'agent national du district. » (Procès-verbal de V Assemblée générale des fonctionnaires publics et de tous les citoyens de la commune du Mans, convoquée par le représentant Garnier (de Saintes) dans le lieu des séances de la Société populaire pour l’épuration des autorités constituées et de tous ceux qui possèdent quelque place dans ladite commune. Le Mans, Pivron (an IL), 12 pp. in-#, p. 5.)

(2) Ibid., p. 9-10.

(3) Ibid., p. 4.

Delélée, receveur des bons nationaux de l’enregistrement, etc.

Cette nouvelle génération, remplie d’une fougue toute juvénile, animée des sentiments révolutionnaires les plus ardents, brasquement portée par les circonstances à la tête des affaires de son département dans un âge encore si peu avancé, s'était trouvée remplacer la génération précédente, celle des hommes de 89, des Levasseur, des Philippeaux, des Le Tourneur, qui avaient, eux, le sentiment d’avoir. aidé la Révolution à s’accomplir en luttant contre tous les obstacles qu'elle avait rencontrés à ses débuts. Ceux-ci, pénétrés de l’autorité que leur donnaient leurs services passés, et aussi leur titre de représentants du peuple, étaient peu disposés à recevoir les conseils, encore moins les remontrances de ces jeunes gens venus après eux et dont ils se considéraient comme les aînés (1); or, ces derniers, ne reconnaissant à personne aucune autorité sur eux, étaient justement très portés à leur donner des conseils et même à les morigéner.

Une lettre que Valframbert écrivait à la Société populaire du Mans, le 12 brumaire (2), — cinq jours après le fameux dîner où il avait réuni Philippeaux et Vincent, — nous montre ses efforts pour rallier à Levasseur les suffrages des membres de la Société. « Lamorandière, votre maire, leur écrivait-il, est parti hier à 10 heures du soir; il n’a pas eu beaucoup de temps pour se reposer; il vous a porté des

(1) Levasseur surtout ne pouvait supporter l'idée de voir son ancienne influence éclipsée par celle de ces jeunes gens, ces « patriotes de fraîche date », comme il les appelait dédaigneusement. Il écrit avec amertume à Garnier (de Saintes) que « les anciens et bons patriotes sont attaqués partout par des patriotes de fraîche date qui espèrent faire oublier les fondateurs de la liberté ». (Lettre du 22 pluviôse.) Il se plaint à Goyet que la Société du Mans se laisse conduire par des <intrigants, hommes nouveaux dans la Révolution ».

(2) Paris, 2 de la 2° décade du 2° mois. (Archives municipales du Mans, n° 1005,)

nouvelles satisfaisantes, il pourra vous parler lui-même de Philippeaux. Des républicains doivent être vrais et ne doivent rien cacher. » Il ne disait pas autre chose de Philippeaux, mais il faisait de Levasseur un éloge dithyrambique : « Levasseur en a bien mérité (de la patrie), vous le savez; c’est le seul de notre département, qui à l’armée, s’est montré en représentant ; ses lauriers sont les vôtres vous les partagez avec la République entière. C’est lui qui eût dû espérer de vous des remerciements, si des républicains en devaient. » Et il terminait en l'appelant « l’ami des patriotes, la terreur des aristocrates et le seul qui, jusqu’à ce jour, a rendu les plus grands services à notre département, avec Boutrouë et Le Tourneur : ces trois ne font qu’un ».

Mais les éloges prodigués par Valframbert à Levasseur semblent avoir produit peu d'impression sur les membres de la Société dont nous avons indiqué l’état d’esprit; nous nesavons quel rapport leur fit Pottier-Lamorandière à son retour, ni ce qu'il leur dit de Levasseur et de Philippeaux; ce que nous voyons, par une lettre datée du 14 pluviôse (2 février), des « sans-culottes composant la Société républicaine de la commune du Mans aux représentants du peuple composant la députation de la Sarthe » et écrite par Goyet (1), c’est que la Société fait la leçon à Levasseur. « Levasseur, en nous faisant part, dans sa dernière lettre, de son entrevue à Paris avec le fédéraliste Merlin (2), nous présente comme un acte héroïque d’avoir repoussé le perfide baiser de ce traître. La Société ne voit dans cette action qu'une grande marque de faiblesse de la part de Levasseur, dont le devoir était de le faire arrêter. »

La Soeiété ne vit pas d’un bon œil les dissentiments qui

(1) Arch. nat., W 356, doss. 744, 2e partie, pièce 85. (2) Membre de cette administration du département que la Société populaire combattait et accusait de fédéralisme.

divisaient la députation de la Sarthe: elle blâma sévèrement la querelle entre Levasseur et Philippeaux, sans prendre d’abord parti ni pour l’un ni pour l’autre. Goyet, dans la même lettre, exprimait l’espoir que la correspondance entre la Société et la députation de la Sarthe serait à l'avenir « plus utile à la chose publique; c’est-à-dire, ajoutait-il, que vous la rendrez vous-mêmes plus intéressante et moins dangereuse, en mettant un terme à vos dis- - sensions personnelles, dont vous devez faire le sacrifice à la patrie en vous occupant exclusivement du bonheur du peuple, qui vous à confié ses intérêts les plus chers. »-

Sur ces entrefaites, une circonstance vint augmenter la reconnaissance que la Société gardait à Philippeaux de l'attitude qu’il avait eue en juillet, lors de son passage au Mans, et accentuer ses tendances à une rupture avec Levasseur.

Pendant toute cette période, et surtont à la suite de l'invasion des Vendéens dans la Sarthe, ce département se trouvait dans un dénuement complet de subsistances (4).

(1) Les documents abondent sur cet état lamentable du département de la Sarthe à cette époque. Le 14 frimaire (4 décembre), Garnier (de Saintes) écrit du Mans, au Comité de salut public, que: les subsistances font son inquiétude : il ne reste au Mans que soixantedix boisseaux de blé. (Min. de la guerre, Armée de l'Ouest. — Rec. des act. du&Com. de sal. pub., t. IX, p. 191.) Il écrit d'Alençon, le 7 nivôse (27 décembre), que la Commission des subsistances est bien peu éclairée sur la situation de la Sarthe et de la Mayenne, pour le charger d'y chercher des ressources, alors que ces départements ont été ravagés deux fois par les brigands. Les habitants de la Flèche sont désolés par la famine et la peste. « Ils ont été trois jours sans manger un morceau de pain et chaque jour leur moissonne une dizaine de citoyens. » (Arch. nat., AF1r Â71. — Rec. des act. du Com. de sal, pub., t. IX, p. 703.) Le 12 nivôse, il est toujours dans le même embarras, relativement aux subsistances dans la Mayenne, l'Orne et la Sarthe (Zbid., t. X, p. 15). Le 15 pluviôse (3 février), Francastel annonce que, par un arrêté du 7 nivôse, il a affecté les départements d'Indre-et-Loire, de Loir-et-Cher et de la Sarthe à l'approvisionnement de l'armée de l'Ouest: mais ces départements sont épuisés et dans la plus grande pénurie (Ibid, p. 659). — Une lettre de l'ad-

Dans ces tristes conjonctures, l'administration du départe-

ment envoya à Paris une délégation pour solliciter des secours auprès du Comité de salut public et de la Commission des subsistances (1).

Ces commissaires, au nombre desquels était Goyet, eurent naturellement à s’aboucher avec les députés de la Sarthe à la Convention, et ils ne reçurent pas de tous le même accueil, s’il faut en croire les dires de Goyet.

Celui-ci, en effet, de retour au Mans, rendit compte de sa mission à la Société populaire, en malmenant assez fort Levasseur et Le Tourneur. D’après lui, Levasseur, s’étant joint aux délégués de la Sarthe, à la sollicitation de l’un d’eux, les aurait accompagnés au Comité de salut public; mais, au moment d'y entrer, ayant aperçu Philippeaux qui y était déjà, il aurait refusé d’aller plus loin, disant « qu'il n’était pas fait pour se trouver avec un pareil homme ». Après réflexion, il vint — toujours d’après Goyet — retrouver ses concitoyens au Comité, une heure après; puis, leur ayant donné rendez-vous pour minuit au même Comité, il ne vint pas : il ne s’y trouva, en fait de députés de la Sarthe, que Philippeaux et Lehault (2). De plus, Levasseur se plaignit à Goyet de la Société populaire,

ministration centrale de la Sarthe, du 12 pluviôse, déclare qu'une véritable famine règne dans le département (Arch. de la Sarthe, L 156, f° 12); une lettre du district du Mans à la Commission des subsistances, du même jour, dit que toutes les communes du district sont dans la plus grande disette (Jbid., L 152), etc.

(1) À la séance du Conseil exécutif du 21 pluviôse, le ministre de l’intérieur exposa que la Sarthe et deux autres départements, ayant éprouvé des pertes par les incursions des rebelles, réclamaient l’exécution des lois des 27 février et 14 août 1793 et 6 frimaire an II, qui accordaient des indemnités aux communes ayant éprouvé des pertes par l'invasion de l'ennemi. Le ministre proposa l'envoi dans la Sarthe des citoyens Laprade et Galvet, comme commissaires, pour remplir les formalités prescrites par lesdites lois. (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. XI, p. 12.)

(2) Lehault, depuis le 16 pluviôse, remplaçait à la Convention Chevalier, démissionnaire depuis le 16 frimaire.

qui « se laissait conduire par quelques intrigants, hommes nouveaux dans la Révolution », ajoutant « qu’il trouverait “bientôt le jour de dévoiler aux Jacobins la conduite de la Société populaire du Mans ».

La Société avait envoyé une pétition à la Convention afin d'obtenir un local (1) et des indemnités pour les pertes que l'invasion vendéenne lui avait fait subir. Levasseur dit à Goyet qu'il avait été surpris que cette pétition ne lui eût pas été adressée, qu'il ne l'avait pas présentée à la Convention, et que ce n’était pas le moyen que la Société devait employer pour parvenir à son but. Ceci se passait le 17 pluviôse.

Telles sont les accusations que Groyet porta contre Levasseur à la tribune de la Société (2), accusations dont nous ne pouvons n1 affirmer ni nier la vérité, n’ayant aucun moyen de les contrôler. Goyet accompagna le récit de ces faits de critiques contre la conduite de Levasseur, disant que celui-ci « sacrifiait le bien général à sa haine particulière ; que, Philippeaux fût-il un traître à la patrie, Levasseur devait se trouver avec lui lorsque le bien du peuple l’exigeait ; que son absence au rendez-vous qu’il avait donné ne témoignait pas d’un grand zèle envers ses frères, pouvant être interprétée au Comité comme une preuve que les besoins de son département n'étaient pas urgents », Il dit encore « qu'il ne voyait pas de quelle autorité Levasseur pouvait être revêtu pour retarder la présentation de l’adresse de la Société à la Convention, et que la Société n'avait pas besoin

(1) Pétition de la Société populaire à la Convention nationale, du 14 pluviôse, pour obtenir comme local pour ses réunions l’ancienne église de Saint-Benoît, domaine national. (Arch. municip, du Mans, n° 1008.)

(2) Lettre de Goyet à Levasseur, du 16 ventôse [6 mars]. (Arch. nat, W 356, doss. 744, 2e partie, p. 46.) « Ce n’est pas, dit Goyet, pour me disculper d’avoir parlé de Loi à la Société populaire du Mans que je t'écris, mais pour te répéter par écrit les faits que j'ai avancés. »

de l’intervention de Levasseur pour communiquer avec la Convention ».

Ce récit et les commentaires dont il fut accompagné irritèrent bon nombre d’esprits contre Levasseur, dont la radiation de la Société fut prononcée à la suite des griefs articulés par Goyet, malgré différentes propositions qui farent faites de surseoir à ce jugement. Mais le lendemain, un membre ayant fait observer qu'il était loyal de faire passer à Levasseur les inculpations dirigées contre lui et d'attendre sa réponse, cette nouvelle proposition fut fortement appuyée et adoptée presque à l’unanimité (1).

Goyet n’était pas le seul à attaquer Levasseur; Bazin nous apprend, par une lettre (2) qu’il écrivait à celui-ci le 27 ventôse (17 mars), qu'il ne s’en faisait pas faute non plus. « Je ne suis ni traître ni perfide, lui dit-il, et je te répète, à toi, ce que j'en ai dit à la Société populaire et à tous ceux qui ont voulu m'entendre, » Il lui rapporte le bien et le mal qu’il a dit de lui. « Tu n’as jamais su connaître les hommes. Tu les as toujours jugés d’après tes passions et tes préventions particulières. Tu es pétri d’orgueil, ce qui te fait haïr celui qui te froisse et te contrarie. Ton âme n’est pas assez grande pour renoncer au plaisir de la vengeance, et tu te sers de tous les moyens possibles pour écraser celui que tu crois ton ennemi, parce qu'il ne t’aura point flagorné ou parce qu'il t’aura dit la vérité : notre Société populaire en est la preuve... Tu as menti dans ta réponse à Philippeaux... Tu asle despotisme dans le cœur. Tu es âpre, dur, insociable, vindicatif; tu aimes légalité

(1) Lettre de Levasseur à François-Primaudière, du 6 ventôse. (Arch. de la Sarthe, L123; Inventaire sommaire, p. 79.) — Déposition de Boyer devant le juge de paix Vallet, du 10 germinal. (Arch. nat. W 356, doss. 744, 3° partie, p. 5.) Boyer dit que c'est lui qui fit revenir la Société sur l'arrêté rayant Levasseur. e

(2) Publiée dans la Revue historique et archéologique du Maïne, t. I (année 1876), p. 531.

pour tout ce qui était au-dessus de toi, et tu la détestes pour tout ce qui était au-dessous. » | Ces mots : « Je ne suis ni traître ni perfide » sont évidemment une réplique à des accusations portées par Levasseur contre Bazin, ce qui prouve que, de part et d'autre, on s’attaquait avec une égale acrimonie. « Levasseur, écrivaient plus tard ses adversaires (1), irrité de quelques vérités prononcées contre lui au sein de la Société populaire, s’exaspéraiten menaceseteninvectives. Ilavait essayé, dans sa querelle avec Philippeaux, de nous engager dans son parti, mais ses efforts n'avaient eu aucun succès. Dès lors, il ne garda plus aucun ménagement. » Levasseur nous apprend lui-même sur quel ton il parlait à ses adversaires, dans sa correspondance avec la Société. « Que tous ces intrigants rentrent dans le néant ! écrivait-il, le 25 pluviôse, à Garnier (de Saintes). Tel est le sort que je leur ai annoncé dans une de mes dernières lettres à la Société. Je disais, en parlant des patriotes de fraîche date, qu’ils étaient semblables à ces insectes que la chaleur fait naître, vivre et mourir dans le même jour; on ne s'aperçoit de leur exis tence que par leur bourdonnement importun; la fraîcheur de la nuit survient, et ils disparaissent. Ainsi rentreront dans le néant ces patriotes qui se cachaient au commencement de la Révolution et aujourd’hui parlent si haut. Cette idée a été fort mal reçue, plusieurs s’en sont fait l'application et ont montré beaucoup d'humeur (2).» - La rupture était donc complète entre Levasseur et les

(1) Les membres dela Société populaire du Mans, traduits et acquittés au Tribunal révolutionnaire, à leurs concitoyens (Le Mans, an IT, 38 pp. in-4°), p. 10. (Bib. nat, Lb‘°/2741),

(2) Nous voyons encore, parmi les pièces saisies le 9 germinal au bureau de Bazin, « un projet de lettre à Levasseur, que ledit citoyen Bazin a déclaré n'avoir pas envoyée et être en réponse à une lettre de Levasseur dans laquelle il disait que la Société populaire du Mans avait perdu son caractère ». (Arch, de la Sarthe, L 271, reconnaissance et levée des scellés chez Bazin par Damney, juge de paix.)

LA SOCIÉTÉ POPULAIRE DU MANS 279 jeunes gens qui voulaient diriger la Société populaire, — mais qui n'y formaient qu'un groupe, une faction ; car Levasseur y conservait des partisans et des fidèles : Fréart, directeur de la poste aux lettres; Marat Roustel, commissaire des guerres (1) ; Ravasé, membre du comité de surveillance de la commune du Mans, etc.; et ceux-là le tenaient au courant de ce qui se passait dans la Société et des attaques dont il était l’objet. Quant à la majorité, elle formait une masse flottante qui se ralliait tantôt aux ennemis de Levasseur, tantôt à ses amis, selon que la balance semblait pencher du côté d’un parti ou de l’autre.

Marat-Cincinnatus Jourdain ne restait pas en arrière de Bazin et de Goyet : reprenant les griefs énoncés par celui-ci contre Levasseur, il rédigeait un projet d'adresse (2), qu’il lut à une des séances de la Société, mais que sa violence empêcha de faire adopter (3). « La morgue des législateurs, y disait-il, n’en imposera jamais aux sans-culottes. Nous braverons leur despotisme avec la même énergie qui nous fit braver, il y a deux ans, tous les tyrans de l'Europe conjurés contre les Jacobins. Levasseur nous menace de nous dénoncer à toutes les Sociétés populaires, et nous dénoncerons ce petit vizir à la Convention, à la République entière. Nous le dénoncerons comme un égoïste, un faux frère, un mandataire infidèle du peuple dont il a trahi les intérêts.

(1) Dom Pierre-Laurent Roustel, ancien bénédictin, puis vicaire épiscopal de l’évêque constitutionnel de la Sarthe; ce fut le premier prêtre du département. qui se maria. Il avait été procureur-généralsyndic du Département jusqu'au 4 nivôse, époque à laquelle Garnier le fit élire, comme Pottier, commissaire des guerres.

(2) Arch. nat., W 356, doss. 744, 2° partie, p. 10.

(3) Déclarations reçues par le citoyen Vallet, juge de paix et officier de police, concernant les citoyens Bazin, Goyet et autres. Déposition de Roustel, du 12 germinal. (Arch. nat., même dossier, 2° partie, p. 99.) Roustel dit que Bazin lui-même s'opposa à l'adoption de cette adresse.

« Nous demanderons à Levasseur et à son collègue Le Tourneur pourquoi ils ont si méchamment entravé les opérations des commissaires du département de la Sarthe, pour lequel ils réclamaient des subsistances dont nous avons un si pressant besoin. La conduite infâme de ces deux députés au Comité des subsistance sa été fidèlement exposée aux yeux du peuple, dont ils ne méritent plus la confiance. L’indignation des sans-culottes est à son comble...

< Nous demandons à Levasseur de quel droit il ose intercepter les lettres de la Société à la Convention, sous prétexte qu'on n’a pas suivi la marche... Sans doute, son orgueil étaitirrité de ce que nous ne l’avions pas choisi pour être notre avocat, de ce que nous n’avions pas imploré sa protection. Sans doute, s’il eût reçu de la Société une belle adresse de flagorneries, si nous eussions vanté ses exploits contre Philippeaux et dans les plaines de la Flandre, il se fût vivement intéressé pour obtenir un local à la Société et des subsistances au peuple qui l’a délégué. » À mesure que croissait le désaccord entre Levasseur et les amis de Bazin, ceux-ci manifestaient de plus en plus leur sympathie pour Philippeaux, leur gratitude pour le concours qu'il avait prêté aux commissaires de la Sarthe, « La Société reconnaissante, lui écrivait Jourdain (Deait apprécier tes démarches fraternelles auprès du Comité des subsistances; elle te vote des remerciements au nom de tous les sans-culottes dont tu as toujours été l'ami, mais elle gémit sur le malheur du peuple qui a donné sa confiance à des hommes dont la conduite tortueuse la force, pour ainsi dire, à féliciter celui qui n’a fait que son devoir, »

Ceci est dirigé contre Levasseur. La lettre de Jourdain

(4) Brouillon de lettre, sans date, sans signature, sans suscription, de la main de Jourdain et adressée à Philippeaux. (Arch. nat., W 356, doss. 744, 2e partie, p. 30.)

nous montre du reste que les amis de Bazin avaient, dans la querelle entre Levasseur et Philippeaux, fini par prendre nettement parti pour ce dernier. « La Société populaire du Mans, écrit-il, avait cru d’abord n’apercevoir dans la lutte qui s’est élevée entre Levasseur et toi, qu'une querelle personnelle dont elle ne devait point se mêler. Toujours fidèle aux principes qui doivent diriger les républicains, elle s'était déterminée à n’épouser aucun parti; mais, d’après un plus mûr examen, la Société a cru voir dans cette affaire uneintrigue dirigée par des hommes puissants, animés par un de ces êtres d’un caractère irascible et vengeur qui s'attache à sa victime jusqu’à ce qu'il l’ait dévorée, contre un républicain vertueux dontils voulaient étouffer la voix. Dès lors, elle a cru qu’il y avait oppression et que son intervention pouvait intéresser la chose publique, parce qu'il y a oppression contre le corps social toutes les fois qu'un seul de ses membres est opprimé. C’est sous ce rapport qu’elle a arrêté une adresse à la Convention nationale pour l’informer de ta conduite politique depuis la Révolution. Dans cette adresse, la Société lui remet sous les yeux les trames perfides que les ennemis de la liberté renouent dans la Vendée pour éterniser cette guerre désastreuse. Cette adresse pourra servir de supplément à l'horrible série de crimes que tu as eu le courage de dévoiler.

« La Société met de côté les hommes, elle ne voit que leurs actions; mais, autant elle est sévère dans ses jugements, autant elle est juste envers les mandataires fidèles qui, comme toi, se dévouent généreusement pour le bonheur de leurs concitoyens. »

Cette adresse en faveur de Philippeaux (1), dont il est

(1) Les Sans-culottes de la Société républicaine du Mans à la Convention nationale, au Comité de salut public et à toutes les Sociétés

282 PHILIPPEAUX APRÈS SON RETOUR ici question, avait été décidée par le groupe des amis de Bazin et proposée par eux à la Société, qui l’avait adoptée dans la séance où elle revint sur la radiation de Levas- . seur (1). Marat Roustel, partisan de Levasseur, déclara au juge de paix, lors de l’enquête ouverte par Garnier (de Saintes) sur l'affaire des « Bazinistes », qu’elle avait été adoptée à la suite de la lecture d’une lettre de Philippeaux, où celui-ci exprimait des craintes sur son sort (2). S'il faut en croire Fréart, autre partisan de Levasseur, les meneurs de la Société auraient menacé de radiation ceux qui refuseraient de signer l'adresse ; il ajoute du reste que cette menace ne fut pas exécutée, puisqu'il ne fut pas rayé, bien que n'ayant pas signé (3). Quoi qu’il en soit, cette adresse réunit cent dix-neuf signatures.

« Que l'intrigue et la calomnie se taisent, disaient ses rédacteurs, la vérité va se faire entendre... La vérité du rapport fait par Philippeaux, le 16 frimaire, au Comité de salut public,.se trouve confirmée. Oui, les faits qui y sont cités, passés la plupart sous nos yeux, les autres sous les yeux de nos malheureux concitoyens, sont vrais; mais Phi-

populaires de la République. Le Mans, Monnoyer, an II, 4 pp. in-4. (Arch. nat., F747747%, p. 285.) :

(1) Lettre de Levasseur à François-Primaudière, du 6 ventôse. (Arch. de la Sarthe, L 123; Invent. somm., p. 79.)

(2) Déclarations reçues par le citoyen Vallet, etc. (34° déposition). Roustel dit que cette adresse fut proposée par Boyer, appuyée par Pottier, Delélée, Lefaucheux, et rédigée par Boyer et Delélée. Dupuy dit qu’elle fut rédigée par Delélée (41° déposition, Arch. nat. W 356, doss. 744, 3% partie, p. 6.); d'après Turbat, elle le fut par Bazin (23° déposition, même dossier, 3° partie, p. 4). L'acte d'accusation du 9 floréal contre Bazin et ses compagnons dit qu'elle fut proposée par Lefaucheux et rédigée par Bazin (même dossier, 3 partie, p. 77). Le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, dans son compte rendu de < l'affaire du Mans », dit (n° 62, p. 245) : « Delélée avait fortement contribué à l'adresse, Lefaucheux l'avait proposée, Gohier (sic, pour Goyet) l'avait rédigée. >» Comme on voit, les accusateurs des Bazinistes ne sont pas d'accord sur la paternité de cette fameuse adresse.

(3) Mème dossier, 3° partie, p. 6 (12° déposition).

lippeaux eût-il erré sur quelques faits, la majorité des atrocités et des crimes qu’il impute aux généraux n'est-elle pas avouée de tous les républicains qui ont échappé ou survécu à leurs trahisons infâmes? L’amour-propre et l'envie de faire parler de lui eussent-ils eu quelque part à ses justes inculpations, si Philippeaux n’avait été jusqu’alors républicain sans tache, ses ennemis auraient-ils attendu cette époque pour le dénoncer ?... S'il n’eût été franc montagnard, aurait-il dévoilé, avec cette audace républicaine qui caractériseses écrits, toutes les turpitudes des meneurs de la guerre de la Vendée ? Ne lui fallait-il donc pas du courage pour dire (peut-être trop publiquement) au Comité de salut public les fatales vérités que son rapport contient sur l’éternisation de cette guerre cruelle ? »

Cette adresse fut-elle envoyée ? D’après une lettre de Levasseur à Garnier (1), la Société y renonça, à la réception d’un numéro comminatoire du Père Duchesne (2) ; mais il déclare lui-même, dans la même lettre, en avoir reçu un exemplaire; dans la dénonciation qu’il transmit le 26 ventôse au Comité de salut public, il déclare que cette adresse fut « distribuée avec profusion », et l'acte d’accu-

(4) Lettre de Levasseur à Garnier (de Saintes), du 16 ventôse.

(2) « Un jour... nous reçûmes tous, sous le timbre de la Convention nationale, le n° 348 du Père Duchesne, dans lequel Hébert, intime ami de Levassewr, avait broyé contre nous les plus noires couleurs de la calomnie. On nous y reprochait d'avoir fait une adresse en faveur de Philippeaux. >» (Les membres de la Société popu” luire du Mans, traduits et acquittés au Tribunal révolutionnaire, à leurs concitoyens, p. 11.) Ce n° 348 était intitulé : « La grande colère du Père Duchesne en apprenant une nouvelle conspiration des Philippotins, pourarmer tous les ci-devant procureurs, avocats, huissiers et clercs du haut et bas Maiïne, contre les Jacobins et la Montagne. Grand serment prêté par ces Cartouches de ne pas souffrir qu'un seul chapon du pays de la chicane entre dans le garde-manger des sans-culottes parisiens, jusqu'à ce que le brevet des Petites-Maisons, qui a été délivré à Philippotin (sic), ait été changé contre un certificat de raison et de probité. »

sation du 9 floréal contre les Bazinistes dit également qu'elle fut « répandue avec la plus grande profusion dans les départements ».

Il semblerait néanmoins que les menaces du Père Duchesne et la tournure que prenaient les affaires de Philippeaux, invectivé par les Jacobins et les Cordeliers, attaqué par Robespierre, abandonné par la Convention, aienteu pour effet de refroidir le zèle des membres de la Société populaire du Mans qui soutenaient Philippeaux (1). En effet, le 12 ventôse (2 mars), dans une seconde adresse aux Sociétés populaires de la République (2),

signée de cent-seize membres (3), parmi lesquels Bazin, Goyet, Jourdain, Delélée, Sallet, Lefaucheux, Pottier, la Société se plaignait d’être « en butte aux traits du sarcasme et de la vengeance », retraçait brièvement son histoire en montrant qu’elle avait professé, dès avant le 10 août, des principes bien plus avancés que Levasseur, Le Tourneur, Philippeaux, qui s’efforçaient alors de modérer son ardeur révolutionnaire (4), et terminait son apologie par ces mots : « Nous ne nous attachons à aucun individu.…. S'il existait parmi nous des hommes attachés à l'individu, nommé Philippeaux, au point de soutenir ses opinions aveuglément et sans examen, nous le (sic) dénon-

(1) Levasseur les tenait soigneusement au courant de ces attaques. « Il nous envoya avec profusion des écrits où perçait l'esprit de faction. Des volumes nombreux nous parvinrent individuellement sous le cachet et le timbre de la Convention nationale, et sous des adresses écrites de la main de Levasseur. Ces paquets contenaient les écrits

de Ronsin, Hébert, d'Aubigny, Vincent. » (Les menibres de la Société populaire... à leurs concitoyens.)

(2) La Société populaire du Mans aux Sociétés populaires de la République. Le Mans, Monnoyer, an IL, 7 pp. in-4°.

(3) Sur ces cent-seize signataires, soixante-dix-huit avaient signé la précédente. Quarante et un signataires de la première, entre autres Boyer, Guesdon et Turbat, ne figuient pas sur la seconde. Ajoutons que les principaux partisans de Levasseur, Roustel, Fréart, Ravasé, etc. ne signèrent pas plus la seconde que la première.

(4) V. {re partie, pp. 38 et suivantes,

cerions aux amis de l'égalité comme un esclave, et aux gens sensés comme un échappé des Petites Maisons. » Comme on le voit, dans cette phrase, les signataires de cette adresse se défendent seulement d’avoir soutenu les opinions de Philippeaux « aveuglément et sans examen »; il& ne désavouent donc pas la confirmation de ses dires contenue dans leur première adresse; mais ils ne montrent pas à son égard la chaleur qu’ils apportaient, le mois précédent, à proclamer la vérité de ses allégations : visiblement, ils craignent pour leur sûreté s’ils lesoutiennent avec trop d’ardeur, ils cherchent à séparer leur cause de la sienne, comme de celle de Levasseur, en disant bien haut qu'ils « ne s’attachent à aucun individu ». Ils le répétaient quelques jours après, dans un arrêté pris le 18 ventôse (8 mars), où, en protestant de leur inviolable attachement à la Société des Jacobins et à la Montagne, ils déclaraient ne vouloir épouser aucune « querelle individuelle (1) ». Enfin, à la date du 19 ventôse, dans le « compte décadaire » pour la seconde décade de ventôse, qu'il envoyait au Comité de salut public en qualité d'agent national près du district du Mans (2), Bazin écrivait, à l’article Esprit public : « Des intrigants cherchent à le pervertir; une petite manœuvre tendant à diviser la Société populaire et en établir deux a été découverte et brisée par l’énergie des patriotes. On a voulu quelquefois les jeter dans des partis extrêmes, en leur faisant épouser la querelle survenue entre des représentants du peuple, Levasseur et Philippeaux ;

(1) « Tous les membres, simultanément et par un mouvement spontané, ont juré avec enthousiasme de poignarder le premier factieux, le premier intrigant quelconque qui oserait égarer le peuple au point de lui faire épouser toute querelle individuelle, et de demeurer inviolablement attachés à la Société des Jacobins et à la Montagne. » (Affiches du Mans, année 1794, n° 9, p. 35.)

(2) Comptes décadaires de l’an IL. Analyse des opérations de l'agent national près du district du Mans pendant la seconde décade de ventôse. (Archives de la Sarthe, L 283.)

mais ils ont senti que le seul moyen d’anéantir les projets de la malveillance était de se tenir constamment attachés aux principes, sans se mêler des particularités de quelques individus ; ils ont exprimé leur opinion sur la vérité contenue dans le rapport de Philippeaux : l'existence réelle de la guerre de la Vendée, dans le temps où l’on disait qu'elle était finie; mais ils n’ont point voulu sonder le principe de la dissidence qui partageait l'opinion sur ce sujet; étonnés de ce que les fédéralistes du département de la Sarthe avaient pu trouver des protecteurs dans les citoyens Levasseur, Boutrouë, Richard, François, Philippeaux, etc., ils ont fait leur rapport des faits imputés aux traîtres et en ont arrêté l'envoi à la Convention et aux Sociétés populaires, où ils exposent leurs principes et leur conduite dans le cours de la Révolution. » Bazin profite habilement de ce que le soin de rédiger, pour le Comité de salut public, les comptes décadaires, rentrait dans ses fonctions d'agent national près du district, pour présenter, sous la rubrique Æsprit public, l'apologie de sa conduite et de celle de ses amis. Là encore, comme dans l'adresse du 12 ventôse, comme dans l'arrêté du 18, nous trouvons toujours la même idée, que la Société s'attache aux principes et non aux individus, la même préoccupation de ne pas paraître plus favorable à Philippeaux qu'à Levasseur. Tout ceci semble donc bien dicté par. la prudence. Mais, s’il faut y voir l’indice d’un refroidissement à l'égard de Philippeaux, un acheminement vers la rupture, un autre événement vint les arrêter dans cette voie : l’arrestation des Hébertistes, le 23 ventôse, leur chute et leur exécution. Le Père Duchesne n’était plus là pour foudroyer de ses invectives les « Philippotins ». Levasseur étant, de l’avis des Bazinistes, l'intime ami d'Hébert, pensèrent-ils que son étoile pâlissait? La condamnation de Vincent et de Ronsin, dont Phi-

lippeaux s'était montré l'adversaire acharné, leur fit-elle croire que la cause de celui-ci allait se relever ? Quoi qu’il en soit, le lendemain même de l'exécution des Hébertistes, le D germinal, une députation de la Société populaire du Mans arrivait à Paris pour se présenter à la Convention; admise le 7 à la barre, elle félicita l’Assemblée et se plaignit en même temps d’être en butte à un système d’oppression suivi par les aristocrates contre les vrais patriotes (1). Ce fut Philippeaux qui la reçut, qui la présenta à la Convention, et qui demanda l'insertion au Bulletin du discours qu’elle prononça (2). Nous voyons également qu'à ce moment, Philippeaux correspondait encore avec la Société et qu’il avait conservé d'excellentes relations avec Jourdain (3), qui avait signé l'adresse du 12 ventôse : ce qui prouve qu'il ne pensait pas que cette adresse impliquât une rupture avec lui, ou qu'il n'avait pas gardé rancune à ses signataires.

Quant à Levasseur, ses sentiments à l'égard de la

(1) Moniteur du 8 germinal, t. XX, p. 64.

(2) Lettre de Philippeaux à Jourdain, du 7 germinal (Arch. nat. W 356, doss. 744, 2 parlie, p. 5.) « Nos frères sont arrivés avanthier dans la nuit. Je les ai fait admettre hier matin à la Convention nationale, où ils ont prononcé un discours énergique sur les circonstances, que tout l'auditoire a couvert d'applaudissements, ainsi que la réponse du président, très honorable pour la Société ; j'ai fait demander que l’un et l’autre fussent inscrits au Bulletin. Reste à savoir si M. Levasseur ne nous jouera pas encore un tour de son métier. Nos frères sont indignés à trop juste titre de sa conduite. Ils ont dû se présenter hier aux Jacobins, où je m’abstiens de paraître jusqu'à ce qu'on ait réparé authentiquement l'injustice atroce qui m'a si cruellement poignardé. »

(3) Même lettre : « Je n’ai reçu, mon cher frère, la dépêche de la Société que le 4 germinal. Je me suis empressé dès le lendemain de lui en accuser la réception et de lui dire que ses vœux étaient remplis par les deux lettres incluses. J'ai trouvé dans ce paquet une nouvelle marque de ton zèle pour le patriotisme opprimé et de ta haine trop légitime pour la perfidie en faveur. Reçois à ce sujet mes témoignages fraternels.. Adieu, mon cher camarade, je te salue et t'embrasse de tout mon cœur. Philippeaux. »

Société ne changèrent pas et il continua à la poursuivre de sa colère.

Il était nécessaire de rapporter les événements dont le Mans et sa Société populaire étaient alors le théâtre pour voir de quelle façon Levasseur s’en servit et les fit tourner contre Philippeaux.

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