GARNIER (DE SAINTES) . ET LA SOCIÉTÉ POPULAIRE DU MANS
Englober Philippeaux et ses partisans de la Société populaire du Mans dans une vaste conspiration dont le premier serait le chef, c'était pour Levasseur le moyen de travailler à la fois à perdre son ennemi et à satisfaire sa rancune contre les membres de la Société dont il avait à se plaindre. Il eut, pour l'aider dans cette besogne, un docile instrument dans Garnier (de Saintes), alors en mission dans les départements de la Sarthe et de Loir-et-Cher (1).
Nous avons plusieurs lettres de Levasseur à Garnier (2), qui nous mettent au courant des machinations que ces deux personnages tramèrent contre Philippeaux et les
(1) Chargé de la levée en masse dans les départements de la Manche et de l'Orne, Garnier (de Saintes) opérait depuis longtemps dans la Sarthe et la Mayenne, quand il fut, par arrêté du 9 nivôse (29 décembre 1793), chargé d'établir le gouvernement révolutionnaire dans les départements de la Sarthe et de Loir-et Cher. (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. IX, p. 746.) C'est ce titre qu'il prend depuis le 21 nivôse (19 janvier 1794).
(2) Les lettres de Levasseur à Garnier ont été reproduites, avec un certain nombre d'erreurs de copie, par D. Piolin dans ses Souvenirs de la Révolution dans l Ouest. Elles font partie du cabinet de M. Albert Mautouchet.
partisans qu’il comptait dans la Société. La première est du 22 pluviôse. « L'esprit publie au Mans a bien changé, écrivait Levasseur à Garnier. Tu sais que les anciens et bons patriotes sont attaqués partout par des patriotes de fraîche date. » Peut-être avait-il déjà écrit à Garnier pour lui indiquer ce qu'on attendait de lui et lui dicter son rôle; peut-être Garnier avait-il lui-même quelques rancunes personnelles à satisfaire contre la Société; en tout cas, il avait écrit la veille au Comité de salut public (1) pour lui dénoncer certains citoyens du Mans qui s'étaient emparés des places par intrigue et qui faisaient signer une dénonciation contre lui, Garnier, à laquelle ils voulaient associer la Société populaire. Il annonçait l'intention de casser cette Société dès son retour au Mans (2).
Au sujet des attaques dont il avait été l’objet à la Société, après le retour de Goyet de Paris, Levasseur écrivait à Garnier, le 25 pluviôse : « J’ai reçu, mon cher collègue, plusieurs lettres du Mans dans lesquelles on me marque que la représentation nationale a été avilie par Bazin et ses adhérents. Il a dit à la tribune de la Société « que nous avons assez longtemps exercé nos pouvoirs ; « nos mains se sont usées par sa trop longue jouissance et « nous avons oublié que l'exercice nous en avait été délé- « gué par le peuple, et que le peuple était encore là « pour nous l’ôter »… Parais au Mans et que tous ces intrigants rentrent dans le néant. »
Ces lettres que Levasseur dit avoir reçues lui étaient
(1) Blois, 21 pluviôse. (Arch. nat, AFir 175. — Rec, des act. du Com. de sal. pub., t. XI, p. 23.)
(2) Casser les Sociétés populaires de province semble être une habitude de. Garnier (de Saintes). Le 26 nivôse, il annonce au Comité qu'il a cassé celle d'Alençon (Rec. des act. du Com. de sal. pub. t. X, p. 264.) Le 25 pluviôse,il lui annonce qu'il a cassé celle de Vendôme (Ibia., t. XI, p. 719).
écrites par les partisans qu'il avait dans la Société, Fréart (1), Roustel et plusieurs autres (2), qui le tenaient soigneusement au courant de tout ce qui s’y passait. C’est ainsi qu'il sut qu'il avait été rayé de la Société, puis que l'arrêté avait été rapporté le lendemain et que, dans la même séance, la Société avait décidé « de faire une adresse à la Convention, aux Jacobins et aux quarantehuit sections, approbative de la conduite patriotique de Philippeaux et de la vérité qu'il avait mise dans son rapport sur la Vendée », ainsi qu'il l’écrivait le 6 ventôse, à son collègue François Primaudière, alors en mission dans le département d’Ille-et-Vilaine (3). Il lui écrivait encore, le 11 (4) : « La députation de la Sarthe a été traitée à la Société du Mans avec le dernier mépris. J'y ai été calomnié sous tous les rapports. Garnier est informé de tout. » S
Le même jour, en effet, il écrivait à Garnier pour lui indiquer « la marche à suivre ». « L'affaire du Mans, mon cher collègue, est très délicate et demande toute ta prudence et ta fermeté... Dans cette affaire, il y a une marche à suivre : d’abord, recevoir des déclarations signées ou dépositions verbales de ceux qui ont entendu Bazin et autres tenir des propos tendant à l’avilissement de la re-
(1) Fréart, dans sa déclaration devant le juge de paix (12° déposition), se plaint que Delélée l’ait accusé d'être « un espion qui rapportait à Levasseur tout ce qui se passait dans la Société ».
(2) Levasseur nous apprend lui-même quels étaient les correspondants qui le renseignaient, « Bazin n'a point dit de moi le bien qu'il m'écrit… Roustel, Fréart, Rouillard, Lepaveur, Chevallier, ci-devant vicaire épiscopal, m'ont écrit le contraire. Avec leurs lettres, je puis les traduire au Tribunal révolutionnaire, lui, Pottier, Goyét, etc.» (Lettre à Garnier (de Saintes) du 5 germinal.)
(3) Arch. de la Sarthe, L 123 (Inventaire sommaire, p. 79). — François-Primaudière avait été chargé, par l'arrêté du 9 nivôse, d'établir le gouvernement révolutionnaire dans le département d'’Ille-
et-Vilaine. (Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. IX, p. 745.) (4) Arch. de la Sarthe, L 123 (Inv. somm., p. 80).
Le)
présentation nationale et à sa dissolution, ce qui est un crime capital... Une fois que tu auras acquis toutes ces preuves, tu peux mettre en état d’arrestation les meneurs : ce coup en impose à leurs partisans, et les bons citoyens, que la crainte retenait, relèvent la tête et osent parler. Les preuves se multiplieront. »
L'adresse de la Société en faveur de Philippeaux permettait à Levasseur d’agir à la fois contre Philippeaux et contre la Société. Il allait pouvoir convaincre la Société de conspiration et faire de Philippeaux l’instigateur, l'âme de ce complot. Il écrivit dans ce sens à Garnier (de Saintes), le 16 ventôse : « La Société du Mans, mon cher collègue, a fait une adresse à la Convention en faveur de Philippeaux... J’en ai reçu un exemplaire dont je ferai bon usage. À présent, tu peux traiter les meneurs comme ils le méritent : ce ne sont plus des patriotes persécutés, ce sont des philippotins. Qui prendra leur parti? Ils ont signé l’adresse. Un beau coup que tu as à faire, c’est de mettre la main sur la minute. Monnoyer (1) est prévenu que, s’il n’a pas conservé la minute, il est perdu. À ton arrivéé, tu peux te procurer des exemplaires de l’imprimé et ordonner à Monnoyer de t'en représenter l'original, C’est une pièce intéressante. On travaille à l'acte d’accusation contre Philippeaux et compagnie : au premier jour, il sera présenté à la Convention. L'adresse de la Société du Mans est perfide et, prends-y bien garde, contre-révolutionnaire. »
Ainsi, pendant que Garnier parcourait le Loir-et-Cher, Levasseur, de Paris, l’instruisait de ce qui se passait au Mans, et Garnier, à son tour, transmettait ces renseignements au Comité de salut public. Il annonçait, le 25 ventôse, son intention de passer dans la Sarthe dans les
(1) L'imprimeur de la Société.
292 PHILIPPEAUX APRÈS SON RETOUR premiers jours de germinal, « car, disait-il, la Société populaire du Mans est dans un état d’agitation qui influe sur tout le département. Deux ou trois intrigants, qui se disent seuls patriotes, ont tenu, à ce que plusieurs personnes m'ont rapporté, des propos tendant à avilir la représentation nationale, ont provoqué une adresse à la Convention nationale, dans laquelle ils font l'éloge de Philippeaux, et chassent de la Société tous ceux qui n’ont pas exprimé le même vœu. Il faut un terme à ce désordre. Je serai sans doute dénoncé, mais cette considération ne se balancera jamais avec celle de mon devoir (1). » La lettre de Levasseur à Garnier, du 16 ventôse, nous apprend qu’à cette date le Comité de salut public avait résolu de faire décréter Philippeaux d'accusation et qu’on élaborait le réquisitoire. Pour aggraver les charges contre lui, on avait imaginé de le représenter comme le chef d’un complot contre la Convention, de lui faire jouer dans la Sarthe le rôle de Buzot dans l'Eure. La correspondance de Levasseur avec Garnier (de Saintes) nous instruit de la marche de cette affaire. « Hier au soir, écrit-il le 27 ventôse, je suis allé au Comité de salut public, que j’ai informé de tout ce qui se passait au Mans. Je leur (sic) ai présenté copie de la dénonciation ci-jointe. Billaud de Varenne m'a chargé de te la faire passer et [de te dire] de te rendre au Mans, toutes affaires cessantes, afin de vérifier les faits portés dans la dénonciation et de faire traduire les coupables au Tribunal révolutionnaire. » Ainsi, Levasseur avoue que « les faits portés dans la dénonciation » ont besoin d’être vérifiés. Il a d’abord rédigé cette dénonciation, il l’a portée au Comité de salut public; il charge ensuite Garnier d'aller au Mans pour rechercher si les faits allégués sont exacts.
(1) Vendôme, 25 ventôse. (Arch. nat, AF11 176.— Rec. des act. du Com. de sal. pub., t. XI. p. 720.)
On voulait faire peser sur Philippeaux deux sortes de charges : conspiration à Paris, avec Fabre d’Eglantine, Desmoulins, Bourdon (de l'Oise); conspiration au Mans avec la Société populaire.
« Il est démontré, continue Levasseur dans sa lettre à Garnier (de Saintes), qu'il a existé une faction qui voulait culbuter les Comités de salut public et de sûreté générale, le ministre et ses adjoints. Fabre d'Eglantine, qui dirigeait cette faction, voulait se sauver et ses complices. Il a fallu un prétexte pour attaquer lé Comité de salut public : la guerre de la Vendée l’a fourni. Aussi, après la première lettre de Philippeaux, la motion fut faite de renouveler le Comité de salut public par moitié. Fabre et ses partisans y étaient placés ; Camille attaquait le Comité de sûreté générale; Bourdon, le ministre et ses adjoints. Fabre une fois maître par lui et les siens des pouvoirs, on donnait à l'affaire de Chabot une autre tournure. Philippeaux, peut- : être sans le savoir, a été l’instrument de cette faction : au moins est-il certain que le Comité de salut public n’a jamais été traité aussi mal que par lui. »
Cette dernière phrase nous confirme le grand grief du Comité contre Philippeaux; elle nous prouve bien que le Comité poursuivait une vengeance personnelle, qu'il voulait punir l’auteur de la lettre au Comité de salut public etque Levasseur n’était que l'instrument de cette vengeance. Dans toute cette partie de sa lettre, il ne fait que répéter ce qu’il entendait dire à Robespierre et à Saint-Just: on peut s’en convaincre en comparant ses allégations avec le projet de rapport que Robespierre composa « sur la faction Fabre d'Eglantine (1) ».
Pour la conspiration du Mans, on était moins affirmatif. La Société populaire avait répandu son adresse du 12 ven-
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièces justificatives, n° LIT.
tôse, dans laquelle elle ne se montrait pas plus attachée à Philippeaux qu'à Levasseur; elle avait pris son arrêté du 18, par lequel elle protestait ne vouloir épouser aucune querelle individuelle. Aussi Levasseur, qui écrivait triomphalement le 16 : « À présent... ce sont des philippotins », est-il obligé de modifier sa tactique : « Ce n’est point comme philippotins qu'il faut les poursuivre, dit-il à Garnier, mais comme diffamateurs et contre-révolutionnaires. » Toutefois, il ne renonce pas à utiliser la première adresse de la Société : « Une découverte bien intéressante à faire pour le bien public est de t’assurer si Philippeaux a mendié l'adresse de la Société du Mans : on me l’assure.. Les scellés mis chez les chefs de la faction du Mans pourraient fournir des preuves... Philippeaux a-t-il poussé en avant la Société, c’est donc ce qu’il faut savoir. Le Comité de surveillance du Mans te donnera de bons renseignements. »
L'acte d'accusation joint à cette lettre n’est pas signé, mais il est de la main de Levasseur. « Il existe, dit-il, un plan d’avilir la Convention nationale et le Comité de salut public. Cette vaste conjuration, dont le foyer est à Paris, a des ramifications jusque dans les départements... Un des moyens les plus efficaces pour détruire la Convention nationale était d'attaquer le Comité de salut public, investi de toute sa confiance ; aussi, lorsque le Comité de salut public annonce que les restes de la Vendée vont être détruits, ils publient hautement dans une adresse imprimée et distribuée avec profusion que ce monstre (la Vendée) n'était détruit qu'en idée, qu'il existait encore réellement. et pour faire croire que les revers que nous avions éprouvés dans la Vendée étaient une suite des mesures prises par le Comité de salut public, qui avait nommé les chefs des armées, ils peignaient ces chefs sous les couleurs les plus odieuses et les plus propres à ôter aux patriotes toute confiance dans ceux qui les commandaient.
- C’est alors qu’ils donnent tout leur assentiment aux inculpatons dirigées contre le Comité de salut public par Philippeaux... »
En montrant que la Société populaire du Mans soutenait les dires de Philippeaux relatifs à la Vendée, Levasseur faisait de celui-ci le chef du complot dont on allait accuser la Société. Sa dénonciation devait former la base des accusations portées contre Philippeaux, par Saint- Just, dans son rapport à la Convention, du 11 germinal (1), et par Garnier, dans son rapport du 16 germinal (2). Aussi Levasseur écrivait-il à Fréart, le 3 germinal : « Ils ont été bien sots, ceux qui ont pris le parti de Philippeaux. » Mais il n’était pas encore bien sûr des faits qu'il avait avancés, . puisque, le 5, il écrivait à Garnier : « L'acte d'accusation que je t’ai envoyé est d’après la lettre que j'ai en main; j'ai cru qu'il était prudent de vérifier les faits. A-t-il existé au Mans une conspiration tendant à avilir la représentation nationale (3) ? » Il ajoutait en post-scriptum : « Marat- Cincinnatus Jourdain a lu à la Société une lettre de Philippeaux en date du 21 ventôse. Il parle de la conspira-
(1) En comparant la dénonciation de Levasseur avec le rapport de Saint-Just, on voit que tout ce qui, dans ce rapport, était relatif à Philippeaux, s’inspirait du factum de Levasseur. « Dans la Société populaire du Mans, écrit celui-ci, on a dit hautement à la tribune que la Convention était usée, que le long exercice du pouvoir amènerait le despotisme et qu'il est temps de remplacer la Convention. » Cf. Saint-Just: « Philippeaux est l'âme du club du Mans, où la liberté, où la représentation nationale n'a pas un ami, où l’on a demandé votre renouvellement, où l’on a dit que vous étiez usés. » (V. p. 308.)
(3) Nous voyons donc encore par cette lettre — on ne saurait trop insister là-dessus — que Levasseur, après avoir rédigé et transmis au Comité de salut public une sorte d'acte d'accusation basé sur certains faits, trouve ensuite « prudent » de vérifier ces faits; qu'après avoir affirmé, dans cet acte d'accusation, le 25 ventôse: 17 existe un plan d’avilir la Convention nationale, il pose à Garnier, le 5 germinal, cette question : A-t-il existé au Mans une conspiration tendant à avilir la représentation nationake ?
tion (1) et dit que Levasseur, Vincent, Ronsin, Hébert, etc., sont des personnages équivoques. Il fait entendre que c’est lui seul qui a découvert cette conspiration. Robespierre voudrait bien avoir cette lettre. J’ai remis à Saint- Just celle qui m’annonce ces faits. Tu peux forcer Jourdain à t'en donner au moins copie,et prendre à ce sujet des informations. »
Toute cette correspondance nous montre donc un plan arrêté d'avance : à faut qu'il y ait conspiration ; 4 faut que Philippeaux y soit impliqué. Cette conspiration était nécessaire au Comité de salut public pour faire arrêter Philippeaux, car sur quelle autre base étayer une accusation contre lui ? Il avait été l'adversaire de Ronsin, de Vincent, d'Hébert ? — Mais Hébert, Vincent, Ronsin, étaient envoyés à l’échafaud par le Comité lui-même, Il avait manqué de respect au Comité ? — Mais le frapper pour ce seul fait eût trop montré qu’on poursuivait une vengeance personnelle. Il fallait donc en faire un conspirateur.
Garnier (de Saintes) se conforma docilement aux instructions de Levasseur. Celui-ci lui avait conseillé l’arrestation des meneurs, l’apposition des scellés sur leurs papiers et l’audition de témoins à charge contre eux (2). Le 7 germinal, il tint au Mans, dans l’église de la Couture, une assemblée publique au cours de laquelle, « s’étant convaincu qu'il existait un noyau de faction contre la Convention nationale, par la fermentation qu'il avait vue éclater autour de lui par les satellites qui entouraient les nommés Bazin et Goyet, indiqués comme chefs des agitations », 1l prononça l'arrestation desdits Goyet et Bazin, Au sortir de cette réunion, il prit un arrêté ordonnant
(1) La conspiration des Hébertistes.
(2) Lettres du 11 et du 27 ventôse:
qu'ils seraient transférés dans la maison d’arrêt, « et que le juge de paix sera tenu dans les vingt-quatre heures de commencer la procédure à instruire contre eux, pour être ensuite envoyée tant au Comité de salut public que de sûreté générale (1) ». Le même jour, le juge de paix Damney-Saint-Laurent apposait les scellés au domicile de Bazin et à son bureau, à l'administration du dis trict (2).
Le lendemain, Garnier écrivait au juge de paix Vallet: « Vous n’ignorez pas, citoyen, les troubles qui agitent la Société populaire de votre commune depuis plusieurs mois, et les mesures que la tranquillité publique et la sûreté générale m'ont forcé de prendre contre les nommés Goyet, administrateur du département, Bazin, agent national, et Pottier, commissaire des guerres, prévenus d’avoir cherché à avilir la Convention nationale et les représentants et à détourner le peuple de l’attachement qu'ils lui doivent (sic) et à si juste titre. Si ce délit existe, vous en sentez toute la gravité, et il est de mon devoir de le poursuivre, Je vous donne donc ordre d'entendre tous les témoins qui vous seront indiqués, ainsi que ceux, dans le cours de la procédure, que vous croirez devoir appeler. L'information faite, vous me la remettrez pour que je sache ensuite le parti que j'aurai à prendre (3). »
En même temps il lui envoyait, outre l'arrêté ordonnant l'arrestation de (Goyet et de Bazin, une note contenant quinze questions à poser aux témoins, entre autres celles-ci : N’a-t-on pas dit nommément de la Convention nationale qu’elle était usée, que les pouvoirs lui échappaient des mains et qu'il était temps de la renouveler, ou que la France était perdue ?.. N’a-t-on pas établi dans une adresse : « Nous ne voulons plus de vizirs, et nous
(4, 2, 3) Arch. de la Sarthe, L 271.
« sommes las de gémir sous la tyrannie législative (1)? » C'était une allusion aux termes de l’adresse que Jourdain avait rédigée et que la Société n'avait pas acceptée, Aucune de ces questions ne visait les relations des inculpés avec Philippeaux. Garnier continuait à se conformer aux instructions de Levasseur, qui lui avait recommandé de poursuivre les meneurs, non comme philippotins, mais comme diffamateurs et contre-révolutionnaires.
Ce même jour, 8 germinal, Fouquier-Tinville décernait contre Bazin, Goyet, Pottier, Delélée, Lefaucheux et Sallet un mandat d'arrêt qui leur fut signifié et notifié le 11 (2). Sur l’ordre de Garnier, les juges de paix Damney et Vallet perquisitionnaient et apposaient les scellés, le 8, au domicile de Delélée et au bureau de l’enregistrement où il était employé; le 10, chez Sallet, Lefaucheux et Pottier. Le 11, Juteau, agent national de la commune du Mans, écrivait à Fouquier-Tinville qu’il avait fait surle-champ mettre à exécution le mandat d’arrêt décerné par l’accusateur public contre Bazin, Goyet, Pottier, Lefaucheux, Delélée et Sallet; que du reste Garnier avait à l'avance fait mettre les trois premiers en état d’arrestation, et qu’ils partaient tous les six à l’heure présente . pour le Tribunal révolutionnaire (3).
Levasseur ayant parlé à Garnier (4) d’une lettre de Philippeaux reçue par Jourdain, Garnier était pressé de perquisitionner chez celui-ci. Dès le 9, il écrivait au juge de paix Damney de s'occuper sur-le-champ de la levée et reconnaissance des scellés apposés chez Guesdon-Dubourg et Jourdain. « Vous commencerez d’abord, lui
(2) Arch. de la Sarthe, L 271, et Arch. nat., W 356, doss. 744, 3° partie, p. 1.
(2) Arch. nat. même dossier, 1'° partie, p. 8.
(3) Même dossier, 1'° partie, p. 2.
(4) Lettre du 5 germinal.
disait-il, à opérer chez ce dernier, et vous m’instruirez sur-le-champ du résultat de vos recherches (1). » La perquisition et l’apposition des scellés chez ces deux inculpés eurent lieu le 11; le 14, ce fut le tour de Boyer et de Turbat, et le 16, Juteau écrivait à Fouquier-Tinville (2) que Garnier avait fait mettre en état d’arrestation et envoyé au Tribunal révolutionnaire Guesdon-Dubourg et Jourdain, qui étaient déjà rendus à la Conciergerie, Boyer et Turbat, qui allaient partir le lendemain (3).
Pendant ce temps, le juge de paix Vallet recevait les déclarations des cinquante-sept témoins dont Garnier lui avait envoyé la liste (4). En déduisant de ces dépositions celles de Boyer et de Turbat qui, d’abord témoins, devinrent accusés et, le pressentant peut-être, cherchèrent surtout à se défendre par avance, il en reste cinquantecinq, sur lesquelles vingt-trois sont insignifiantes. Six émanent de traiteurs chez qui les accusés se réunissaient parfois pour dîner, de leurs garçons ou de leurs servantes : ils déclarent ne rien savoir, n’avoir jamais entendu de propos contre qui que ce fût. Dix témoins déclarent qu'ils ne vont pas à la Société, ou très peu, pour cause de maladie, ou d'absence du Mans : ils ne savent ce qui s’y est passé
(1) Arch. de la Sarthe, L 274.
(2) Arch. nat, W 356, doss. 744, 1'° partie, p.9.
(3) Cf. Moniteur, t. XX, p. 162, et la Société des Jacobins, t. VI, p. 47. Le soir du 16 germinal, Garnier (de Saintes) annonce aux Jacobins que six conspirateurs sont arrivés au Tribunal révolutionnaire et que quatre autres sont près d'y arriver. Les premiers sont les six dont Juteau annonçait le départ le 11 germinal; les quatre autres, ceux dont il parle dans sa lettre du 16.
(4) IL en entendit huit le 8 germinal; six, le 9 : sept, le 10 ; neuf, le 11; douze, le 12, et quinze, le 13. Le 14, « ayant reçu l'ordre du citoyen Garnier de continuer l'information contre les citoyens Bazin, Pottier, Delélée, Goyet et autres », il en entendit encore huit, et le 27, trois. Ces dépositions -forment sept cahiers qui sont aux Archives nationales, W 356, doss. 744, 2e partie, pièce 100 ; 3° partie, pièces 6, 5, 4; 2e partie, pièces 99 et 98; 3 partie, pièce 7. Le brouillon en est aux Archives de la Sarthe, L 271,
dans les derniers temps. C’est également le cas d’un autre, qui était trop loin de la tribune pour entendre ce qui s’y disait; un autre rapporte des propos qu’on lui a rapportés à lui-même ; deux déclarent simplement « ne rien savoir »; deux ne savent qu’une chose, c’est que Goyet a été arrêté, etc. |
Les trente-deux autres dépositions proviennent, ou d'amis de Levasseur, ou d’esprits craintifs qui, prévoyant le triomphe de Levasseur et de Garnier, et la condamnation des accusés, jugent prudent de charger ces derniers. Presque toutes relatent des propos tenus par Goyet contre Levasseur et Le Tourneur à son retour de Paris, des propos contre Garnier, ou contre la Convention, dont on a dit qu'elle était usée.
En ce qui concerne Philippeaux, une dizaine de témoins au plus parlent de lui (1). Trois déclarations seulement sont empreintes d'une malveillance manifeste : d’après Dupuy, Goyet n’a pas seulement attaqué Levasseur, mais toute la députation de la Sarthe, « à l'exception de Philippeaux, sur lequel il cherchait bien évidemment à fixer le suffrige du peuple, en ne noircissant les autres à ses yeux que pour rendre celui-ci plus saillant ». Legoué-La Faverie rapporte « qu’il a été tenu à la tribune les propos les plus inconsidérés contre Levasseur….. et ce, à l’occasion d’une lettre de Philippeaux qui paraissait faire entendre que Levasseur était livré à la faction de Ronsin et qu’il
(1) Un dit simplement que la Société s'occupait de la querelle entre Levasseur et Philippeaux; un autre, qu’il y avait division dans la Société, les uns tenant pour Philippeaux, les autres pour Levasseur ; un autre, que Bazin fit à une séance l'éloge de Philippeaux, et, dans une autre, l’appela ancien feuillant et ancien royaliste. Quatre témoins, en parlant des attaques de Goyet contre Levasseur à son retour de Paris, ajoutent que Goyet a fait l'éloge de Philippeaux. Les autres parlent de l'adresse où la Société a confirmé la vérité du rapport de Philippeaux sur la Vendée,
serait détenu sous peu ; que ce fut Bazin qui donna lecture de cette lettre. » Un troisième enfin déclare également qu’à l’occasion d’une lettre de Philippeaux, Bazin traita Levasseur de scélérat, complice de Ronsin et de Vincent.
En somme, il n’y avait pas, dans ces dépositions, d’élément sérieux pour faire de Philippeaux le chef d’une conspiration au Mans. Mais qu'importait à ses ennemis? Ils ne demandaient même plus de preuves pour le perdre. Garnier avait écrit, le 8 germinal, au juge de paix qu'il chargeait d'entendre les témoins : « L'information faite, vous me la remettrez pour que je sache ensuite le parti que j’aurai à prendre. » Or, l'information dura du 8 au 14 et fut reprise le 27; le 8 germinal, il n'y avait encore que huit témoins d’entendus sur les cinquante-sept qui avaient été cités ; le 9, il y en avait en tout quatorze. Cependant, dès le 9, Garnier écrivait triomphalement à la Convention : « Je tiens, mes chers collègues, les fils de la conjuration quiétait ourdie au Mans et qui prenait sa source dans celle que vous avez si heureusement découverte (1).» Au Comité de salut public, il écrivait, le même jour (2) : « Mes recherches, mes chers collègues, n’ont que trop justifié mes pressentiments : la conjuration d'Hébert étendait ses ramifications jusqu'ici; je suis à la poursuite des coupables; la procédure s’instruit et j'irai sous peu de jours la mettre sous vos yeux. Je ne puis vous dissimuler les soupçons qui s'étaient formés sur Philippeaux. Il a eu des relations avec les prévenus, et quand je rapproche les différents faits qui l’inculpent à mes yeux, je ne puis me taire sans compromettre ma conscience. Il est possible qu’il soit innocent, mais en fait de conjuration, la défiance seule commande les précautions. »
Comme on le voit, Garnier, dans sa précipitation, em-
(1) Moniteur, t. XX, p. 125.
(2) Arch. nat., W 342, doss. 648, 3° partie, p. 37.
brouille les choses : il rattache la « conspiration du Mans » à celle des Hébertistes, et comme il y implique Philippeaux, il fait de celui-ci un complice de Vincent et de Ronsin, — de Vincent et de Ronsin que Philippeaux avait combattus, on a vu avec quel acharnement !
« Je crois prudent, continue-t-il, de faire apposer les scellés chez lui. J'ai en main une de ses lettres, qui m’annonce qu’il protégeait les commissaires envoyés à Paris (1) et dont le Comité de sûreté générale a ordonné l’arrestation. Je lui écris pour l’inviter à prendre cette mesure de sûreté. »
Mais, dans le cas où l’on ne trouverait rien, dans les papiers de Philippeaux, qui impliquât une complicité quelconque avec les « conspirateurs » du Mans, il prend ses précautions et ajoute : « Il est possible que la lettre que j'ai écrite à la Convention ait réveillé ses inquiétudes et qu’il ait soustrait les pièces de sa correspondance; mais je ne savais pas alors ce que j'ai appris depuis. » Or, les deux lettres de Garnier, à la Convention et au Comité de salut public, étant du même jour, 9 germinal, on ne voit pas bien ce que, au moment où il écrit au Comité, il peut avoir appris depuis sa lettre à la Convention.
Enfin, le 16 germinal, de retour à Paris, il fit à la Convention son rapport sur « la faction découverte au Mans (2) », dont il persista à faire une ramification de celle des Hébertistes, bien qu’il ne persistât pas moins à lui donner pour instigateur et pour chef Philippeaux.
(1) On avait, en effet, saisi chez Jourdain la lettre de Philippeaux à celui-ci, du 7 germinal, où il annonce que les délégués de la Société populaire du Mans se sont présentés à la barre de la Convention (V. p. 287, notes 2 et 3).
(2) Rapport fait à la Convention nationale, le 16 germinal l'an IT de la République française, relatif à la faction découverte dans la commune du Mans, par Garnier (de Saintes). Imprimerie nationale, 8 pp. in-8&. Cf. Moniteur, t. XX, p. 143.
« Pendant que vous déjouiez la plus perfide des conjurations, dit-il, cette même conjuration étendait ses rameaux jusque dans le Mans. Un de vos collègues, Philippeaux, y alimentait l'esprit de désordre et de diffamation. Son premier écart fut la sottise qui s’enorgueillit, sa trahison fut l’amour-propré qui se venge. Il avait diffamé le Comité de salut public dans un mémoire menteur sur la Vendée, et il fait épouser sa haine aux agents de son immoralité. Des lettres interceptées justifient qu'il tenait les fils de cette intrigue conspiratrice que je viens de déjouer au Mans ; déjà la vengeance nationale est prête à le frapper, et elle ne va frapper qu'un conspirateur. »
Ce dont Garnier annonçait l’exécution était déjà chose accomplie : le Comité de salut public n'avait pas attendu ce dernier rapport pour envoyer Philippeaux à la guillotine.
Nous avons vu que, le 16 ventôse, on travaillait déjà à l’acte d'accusation contre Philippeaux. Le Comité de salut public s'était résolu à le poursuivre, et Robespierre, dans un long réquisitoire qu’il composa « sur la faction Fabre d’'Eglantine », mais qu’il ne prononça jamais, consacrait à Philippeaux une bonne part de ses accusations et s’ingéniait à le noircir aux yeux de la Convention (1).
(1) Rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, pièce LIT. — Buchez et Roux, t. XXX, pp. 157-177, — Le brouillon de cette pièce est aux Archives nationales, F'4436. (Pièces trouvées chez Robes-
« Les meneurs, y lit-on, cherchaient un champion assez déhonté pour se lancer dans l'arène. Il se présenta un homme qui avait joué dans la Vendée un rôle aussi honteux que le premier délateur dans Valenciennes ; un représentant du peuple, naguère avocat du tyran et lâche flagorneur de Roland et de la faction brissotine dans un journal ignoré; un homme dont l’existence équivoque était à peine aperçue des amis et des ennemis de la liberté ; un homme dont le rappel de la Vendée avait été l’un des remèdes nécessaires pour mettre fin à nos désastres et l’époque de nos succès. Cet homme répandit tout à coup un libelle où l’effronterie supplée en même temps à la vérité et à la vraisemblance : où il se constitue le pané: gyriste des généraux perfides et diffamés avec lesquels il a vécu, un dénonciateur des représentants fidèles qui l'avaient dénoncé, des patriotes qu’il a constamment persécutés, enfin du Comité de salut public, qui n'avait à se reprocher qu'un excès d’indulgence à son égard.
« Le Comité de salut public, qu'on voulait distraire des travaux immenses sous lesquels on le croyait près de succomber, pour le forcer à répondre aux pamphlets, se reposa sur le mépris que devaient inspirer et l'ouvrage et l’auteur. Il se trompa.
« L'atrocité de la calomnie fut précisément ce qui en fit la fortune : tous les ridicules mêmes de l’auteur ne purent nuire à son succès. Tous les hommes faciles à tromper, tous les intrigants à qui un gouvernement patriote était redoutable, se rallièrent sous les bannières d’un homme qu’ils méprisaient. Il n’était question que de trouver quelqu'un pour ouvrir la tranchée. La sottise et la perversité lui prodiguèrent les encouragements les plus flatteurs et il enfanta de nouveaux libelles, tous imprimés
pierre et autres conspirateurs, remises à la Commission des Vingt-un, puis à la Commission des Douze.)
et distribués avec une profusion scandaleuse.Chaque jour, la tribune retentit de ses insolentes déclamations (1). »
Le nom de Philippeaux n’a pas encore été prononcé ; il ne le sera que plus loin :
< Des commis du département de la guerre accusés d’impertinence ou d’intrigue, des rixes survenues entre eux et certains membres de la Convention, les torts plus ou moins graves de plusieurs agents du Conseil exécutif, et surtout les discours ou les procédés peu respectueux de quelques-uns d’entre eux à l'égard de quelques représentants du peuple : tels étaient les prétextes dont on se servait pour tout entraver, pour tout bouleverser, pour arrêter le cours de nos succès, pour rassurer les ennemis de la République... La Convention, trompée par ces tristes déclamateurs, semblait regarder comme un triomphe d’écraser un commis de la guerre ou un officier de l’armée révolutionnaire. Non contente de venger l’humanité outragée, elle vengeait encore les querelles de Philippeaux (2)...
« Et quels sont les auteurs de ce système de désorganisation ? Ce sont les hommes qui tous ont un intérêt particulier et coupable de renverser le gouvernement républicain, de manière qu'on ne trouve guère, parmi les ennemis du Comité de salut public et de ses coopérateurs, que des fripons démasqués, dont la sévérité contraste ridiculement avec les rapines que la voix publique leur reproche. C’est Bourdon dit de l'Oise, c’est Philippeaux, ce sont les deux Goupilleau..., tous ayant besoin de rejeter sur les patriotes qui tiennent les rênes du gouvernement
(1) Rapport de Courtois, p. 195.
(2) « Robespierre, répoud Courtois dans son Rapport (p. 42), reproche... avec arrogance aux représentants du peuple de ne s'être occupés qu'à venger les querelles des commis et celles de Philippeaux. Il pousse l'insolence jusqu'à placer, en quelque sorte, au-dessus des membres de la Convention, qu'il traite avec mépris, les commis de monseigneur Bouchottr, et monseigneur Bouchotte, son correspondant .»
les prévarications multipliées dont ils se sont rendus coupables durant leur mission dans la Vendée (1). »
Après une longue déclamation contre Fabre, Robespierre continuait : « Il avait endoctriné Philippeaux, il avait inspiré Desmoulins, il s'était associé Bourdon (de l'Oise). Aussi, quels étaient les conspirateurs auxquels Philippeaux imputait les maux de la République et même la guerre de la Vendée? Etait-ce Biron, Brissot, Dumouriez, Beurnonville et tous les conjurés accusés par le peuple français ? non, mais Bouchotte, Rossignol, Ronsin “et le Comité de salut public (2). »
Le grand reproche de Robespierre à Philippeaux, en effet, est d’avoir attaqué le Comité : « Philippeaux, dit-il encore, prétend que Vincent lui a manqué de respect dans un repas, et veut que la nation entière soit insultée dans sa personne, et demande que l’on fasse le siège des bureaux de la guerre. Au milieu de tous ces incidents, le Comité de salut public qui, malgré tous les efforts de la malveillance, avait proposé, établi, organisé la plus belle manufacture d'armes de l’Europe, est dénoncé par Bourdon, par Montaut, par Philippeaux, sous le prétexte qu’elle n’était point en pleine activité ; et on confie la surveillance de cette manufacture à un nouveau comité. C'était toujours le Comité de salut public qu’on attaquait, quoiqu’on se crût obligé de protester du contraire, soit en attaquant les agents qu’il employait, en divinisant ceux qu'il destituait par l'intermédiaire du ministre, en critiquant toutes ses opérations, et surtout en les contrariant sans cesse. Les patriotes étaient partout persécutés, incarcérés; les fédéralistes, les brissotins, les aristocrates avaient arboré l’étendard de la Montagne et de la République pour égor-
(1)Rapport de Courtois, pp. 198-199.
(2) Ibid., p. 208.
ger impunément les Montagnards et les amis (1) de la République. Les Philippeaux, les Bourdon étaient leurs patrons, les libelles de Desmoulins, leur évangile (2). »
Ce projet de discours est un nouveau témoignage qui nous montre bien quel était le véritable grief de Robespierre et de ses amis contre Philippeaux : on lui repro- -Chaït sa trop grande liberté d'appréciation et de langage vis-à-vis du Comité de salut public. Aussi Robespierre termine-t-il en confondant dans un étrange amalgame tous ceux dont le Comité a eu à se plaindre : « Hébert et Desmoulins, Fabre et Proly, Cloots et Bourdon, Lacroix et Montaut, Philippeaux et …. ont tour à tour calomnié et caressé le Comité de salut public (3). »
Lorsque la perte de Danton et de Desmoulins fut décidée, Philippeaux fut englobé dans leur procès. Saint-Just fut chargé du rapport « sur la conspiration ourdie depuis plusieurs années par les factions criminelles pour absorber la Révolution française dans un changement de dynastie ». La dénonciation remise par Levasseur, le 26 ventôse, au Comité de salut public, et La lettre de Garnier, du 9 germinal, lui servirent à rédiger la partie de son rapport concernant Philippeaux. D'autre part, Fouquier- Tinville dressait « une longue liste des pièces accusatrices à rechercher, à grouper de manière à en former un faisceau d'arguments de mort » contre les Dantonistes (4). Pour Philippeaux, les « pièces à rechercher » étaient « sa lettre au Comité de salut public et ses autres pamphlets; la brochure de Levasseur intitulée : Philippeaux peint par lui-même (5) ; le catéchisme de Philippeaux ; l'adresse
(1) 11 y a dans le texte : les ennemis de la République. C’est évidemment un lapsus.
(2) Rapport de Courtois, p. 205.
(3) Ibid., p. 210.
(4) J. Claretie, Camille Desmoulins, p. 326.
(5) Lisez : Philippeaux jugé par lui-même dans son n° 43, etc.
du club du Mans, injurieuse à la Convention et au gouvernement ; la lettre de Garnier {de Saintes), du 11 germinal, sur la révolte qui a éclaté au Mans (1) ».
Dans son rapport, lu à la Convention le 11 germinal, Saint-Just accusait Philippeaux d’avoir attaqué le gouvernement comme associé à la trahison; d’avoir autrefois écrit en faveur de Roland et de l’appel au peuple, et contre Marat; d’avoir mis au jour, dans ces derniers temps, divers écrits « qui sont évidemment de différentes plumes (2) », dans le but d’induire la complicité du gouvernement avec ceux qui trahissaient la patrie. « Philippeaux, ajoutait-il, auteur, quelques jours auparavant, d’un catéchisme ridicule, était devenu tout à coup un homme d’État. Philippeaux est l’âme du club du Mans, où la liberté, où la représentation nationale n’a pas un ami, où l’on a demandé votre renouvellement, où l’on a dit que vous étiez usés, dans le temps même que le disait Hébert, Vous avez même appris ce matin qu'une révolte avait éclaté au Mans contre Garnier, représentant du peuple. Cette révolte a été fomentée par ceux-là même qui rédigèrent une adresse en faveur de Philippeaux. »
Ce rapport était suivi d’un projet de décret ordonnant la mise en jugement de Camille Desmoulins, Hérault- Séchelles, Danton, Philippeaux et Delacroix, « prévenus de complicité avec d'Orléans et Dumouriez (3), avec
(1) Arch. nat., AFn 49, doss. 379, pièce 15, et W 342, doss. 648, 1re partie, pièces 29 et 30.
(2) 11 reconnaît dans les écrits de Philippeaux « le style, l'hypocrisie, les insinuations » de Fabre (Rapport, p. 31). Robespierre y trouvait la main de Danton : « On reconnaît son influence et sa main dans ceux (les écrits) de Philippeaux », dit-il dans le projet de rapport qu'il rédigea et qui servit à celui de Saint-Just. (Projet rédigé par Robespierre [Paris, France, 1841, 32 pp. in-8°], p. 25). En revanche, on attribuait certains passages du Vieux Cordelier à Philippeaux « qui, disait Desmoulins, avait bien assez de sa responsabilité personnelle », (Vieux Cordelier, n° VI, 10 nivôse an Il.)
(3) Et Philippeaux avait demandé à la Convention, le 10 avril
Fabre d’Églantine (1) et les ennemis de la République, d'avoir trempé dans la conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain ». Le décret fut adopté « à l'unanimité et au milieu des plus vifs applaudissements », dit le Moniteur (2).
Le lendemain, à la requête de l’accusateur public, le Tribunal révolutionnaire ordonnait que les députés décrétés d'accusation fussent « appréhendés, pris au corps et arrêtés partout où ils se trouveront, et écroués sur les registres de la maison d’arrêt du Luxembourg; pour y rester comme en maison de justice (3) ».
Mais les Comités n'avaient attendu ni le mandat d'arrêt du 12, ni même le décret de la Convention du 11, pour jeter en prison les accusés. Réunis en séance extraordinaire dans la nuit du 10 au 11, ils avaient signé l’ordre de les arrêter et de les conduire au Luxembourg pour les y garder séparément et au secret (4). L’arrestation eut lieu dans la nuit même, en même temps que la signature
1793, que la récompense de 300.000 livres, promise à tout Français qui délivrerait la patrie de Dumouriez, fût étendue à tout étranger qui ferait tomber la tête du traître; que tout émigré qui le ferait pût rentrer avec sa famille en France et dans ses biens. (Moniteur, t. XVI, p. 99.)
(1) Arrêté quelque temps avant, pour une affaire qui n'avait rien de commun avec celle des Dantonistes.
(2) Moniteur, t. XX, p. 104. C'est Tallien qui présidait à ce moment la Convention et qui, en cette qualité, signa le décret, (Arch. nat., W 342, doss. 648, 1'e partie, p. 21, et W 500.)
(3) Arch. nat., W 342, doss. 648, 1re partie, p. 25.
(4) « Les Comités de salut public et de sûreté générale arrêtent que Danton, Delacroix, du département d'Eure-et-Loir, Camille Desmoulins et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément et au secret, et chargent le maire de Paris de mettre sur-le-champ le présent arrêté à exécution. » Cette pièce est au Musée des Archives, n° 1401; elle est reproduite en fac-simile dans les Etudes et leçons sur la Révolution française, de M. Aulard, première série, p. 197. Il est à remarquer qu’elle n’est signée ni de Robert Lindet, ni de Rübl, qui refusèrent d’adhérer à cette mesure.
de l'arrêté. Elle fut opérée par la police du Comité de salut public, alors que l'arrêté des Comités chargeait le maire de Paris de son exécution et que le mandat d’arrêt du Tribunal révolutionnaire en remettait le soin à « un huissier du Tribunal porteur de la présente ordonnance ».
Ainsi, les accusés étaient en prison dès le matin du 11 germinal : aucun d’eux n’assistait par conséquent à la séance de la Convention de ce jour et ne pouvait répondre au rapport de Saint-Just.
Philippeaux s'attendait à ce dénouement. « Hommes immoraux, s’écriait-il dans sa Réponse à tous les défenseurs officieux des bourreaux de nos frères dans la Vendée (1), charlatans ambitieux et perfides qui m’opprimez parce que j'ai rempli avec courage les devoirs d’un homme de bien, continuez à assouvir votre vengeance; depuis deux mois, vous faites pleuvoir sur moi une grêle quotidienne de traits empoisonnés..., consommez votre ouvrage : nous sommes au dernier acte de la tragédie, qu'attendez-vous pour faire tomber ma tête, puisque la hache est entre vos mains ?.… Sachez que tout cet appareil de supplice ne me fera point trahir les intérêts sacrés que le: peuple m’a chargé de défendre. Je mourrai à mon poste en homme libre et en mandataire fidèle (2), »
À son arrivée au Luxembourg, il n’ouvrit pas la bouche (3). Dès le jour de son incarcération, il écrivit à sa femme pour la conjurer de supporter le coup qui les frappait avec autant de calme et de sérénité qu’il en éprouvait lui-même. « La cause qui m’a procuré cet acte de vengeance, disait-il, doit élever et agrandir nos âmes... Il
(1) Qu'il écrivit au plus tôt dans le commencement de ventôse (fin de février) et qu'il livra deux fois à l'impression, mais qu’il retira chaque fois. Sa veuve la publia pour venger sa mémoire,
(2) Réponse, etc., p. 91-92.
(3) Mémoires sur les prisons, t. II, p. 1538.
-est beau de souffrir pour la République et le bonheur du peuple (1). »
Il conserve le même ton noble et élevé dans ses deux autres lettres, du 12 et du 13 germinal (2). Il engage sa femme à aller, avec son fils, à la Convention, demander pour quel crime il avait été arrêté (3). « Mais, lui dit-il, du courage et de la dignité : la femme d’un martyr et d’un homme vertueux ne doit prendre le ton suppliant vis-àvis de personne. » Avec une grande délicatesse, il cherche à la rassurer, se déclare satisfait de son petit logement, affecte même un ton badin (4).
Sa dernière lettre atteint à une élévation de sentiments et de langage admirable. Sûr du sort qui l'attend, il montre un calme héroïque. Il n’éprouve aucune colère contre ses ennemis. « Point de ressentiment ni de ven-
geance contre mes oppresseurs, écrit-il; ne seront-ils pas assez punis par leurs remords ? Que jamais aucune passion odieuse ne déshonore la gloire de mon sacrifice. Quand on a tout fait pour la patrie, c’est elle-même qui doit nous venger sans y être provoquée. Je n’ai pas besoin de te recommander ma mémoire : si quelque main barbare essayait encore de la flétrir, tu as dans la connaissance intime de mes sentiments et de mes actions, depuis que nous sommes ensemble, de quoi confondre la calomnie(D). »
(1) Il ajoutait en post-scriptum : « Je viens d'apprendre que Danton, Camille et Lacroix sont également arrêtés. J'en ignore la cause. » Desmoulins écrivait de son côté à Lucile : « Je ne me dissimule point que je meurs victime... de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux. » (J. Claretie, Camille Desmoulins, p. 314.)
(2) Ges trois lettres furent imprimées à la suite de sa Réponse à tous les défenseurs. ;
(3) Elle voulut se présenter à la barre ; Robespierre lui fit refuser cette faveur.
(4) « Envoie-moi, je te prie, une dermi-livre de tabac, car j'en manque depuis hier au soir, et je dirais presque comme Île bon
Suisse, que c’est comme si on manquait de pain. » (Deuxième lettre.) (5) « Quel beau testament de mort que la lettre d’où ces lignes sont
Cette grandeur d'âme, cette sérénité en face de la mort, ce pardon à ses ennemis suffiraient à nous pénétrer d’un sentiment de vive admiration, de respect profond pour ce noble caractère. Certes, Philippeaux pouvait, en terminant sa lettre, envoyer à sa femme « la bénédiction du juste », |
VIILe
Le 12 germinal, à onze heures du matin, le juge Denizot vint interroger sommairement chacun des prisonniers. Philippeaux comparut le troisième, après Desmoulins et Danton. À la question : « S’il a conspiré contre la nation française en voulant rétablir la monarchie, détruire la Convention nationale et le gouvernement républicain », il répondit « qu'il avait constamment conspiré contre la tyrannie en faveur de la liberté, et jamais contre la Convention nationale ». Interrogé s’il avait fait choix d’un avocat, il répondit qu’il se réservait le droit d’en nommer un. En attendant, on lui nomma d’office Chauveau-Lagarde, également donné comme défenseur à Camille Desmou-
lins (1). , tirées ! La tendresse, la sollicitude conjugale et paternelle y répandent l'onction la plus touchante; mais elles ne dégénèrent point en faiblesse, elles ne provoqueni ni de honteuses larmes ni une vengeance odieuse. Philippeaux cherche à faire passer dans le cœur de son épouse la magnanimité du sien. Lorsqu'il lui recommande l'éducation de son fils, on croit entendre le père des Gracques traçant à Cornélie la manière dont celle-ci doit les élever pour qu'ils soient l'honneur de Rome. » (Notice de Quenard accompagnant le portrait de Philippeaux dans les Portraits des personnages célèbres de la Révolution, de Bonneville.) (1) Arch. nat., W 342, doss. 648, 3 partie, p. 4.
Le soir, à onze heures et demie, il était occupé à lire et « se nourrissait des réflexions d'Helvétius sur la probité, la gloire et la vertu », quand un huissier du Tribunal révolutionnaire vint lui signifier l’acte d'accusation avec la liste des jurés et des témoins en présence desquels il devait comparaître le lendemain matin à neuf heures. À ce moment, « un compagnon de sa captivité, qui observait l'impression que la lecture de cette fatale pièce fit sur lui, dit qu’il ne se permit aucune plainte, qu'il joignit seulement les mains et leva les yeux au ciel (1) ». « Je me suis couché à minuit, écrivait-il le lendemain à sa femme (2), non sans agitation. Un sommeil paisible de cinq heures me rend frais et dispos pour la grande épreuve que je vais subir. »
Le procès commença le 13 germinal. Quand les accusés partirent pour le tribunal, la différence de leurs tempéraments se manifesta encore dans leurs attitudes. « Danton et Delacroix affectèrent une gaîté extraordinaire, Philippeaux descendit avec un visage calme et serein, Camille Desmoulins avec un air rêveur et affigé (3). » | |
Le tribunal était divisé en quatre sections; il devait y avoir tirage des juges et des jurés; mais au lieu d’un {irage, c'est un friage qui se pratiquait pour les affaires importantes. Dans l'affaire des Dantonistes, le triage fut fait par Hanriot et Fouquier-Tinville, dans la Chambre du Conseil, en présence de plusieurs juges; les jurés furent
(1) Des Essarts, Procès fameux jugés depuis la Révolution, t. I, p. 233. Cf. Mémoires sur les prisons, t. IT, p. 154 : « Quand les députés reçurent leur acte d'accusation, Camille remonta en écumant de rage, se promenant à grands pas dans sa chambre; Philippeaux, sensiblement ému, joignait les mains, regardait le ciel; Danton revint en riant et plaisanta beaucoup Camille Desmoulins. »
(2) Troisième lettre à sa femme, écrite le 18 germinal aû matin, avant son départ pour le tribunal.
(3) Mémoires sur les prisons, t. II, p. 154,
choisis parmi ceux que Fouquier appelait « les solides », gens sur lesquels on pouvait compter (1).
Le 13 germinal, le Tribunal (2) nes’occupa que de Fabre d'Églantine, Julien, Basire, Delaunay et Chabot. C’est le 14 qu’on lut aux Dantonistes le rapport de Saint-Just (3) et que Danton fut interrogé. Le lendemain, Philippeaux subit son interrogatoire. Il garda une contenance aussi noble que ferme. Accusé « d’avoir attaqué le gouvernement par ses écrits, d’avoir voté l'appel au peuple (4), d’avoir calomnié Marat et de s'être déclaré le défenseur de Roland », il répondit (5):
« Ces dénonciations n’ont été dirigées contre moi qu’au
sujet de mes observations surla guerre dela Vendée. J'avoue avoir été trompé sur le compte de Roland, et j’ai fait tous mes efforts ensuite pour le démasquer ; lorsque j'étais dans l'erreur, j’écrivais de mon département et je n'étais pas initié dans les intrigues du gouvernement. J'ai également dévoilé la faction girondine six mois avant que l’opinion publique ne la proscrivît. Si j'ai manifesté des hérésies politiques, elles sont bien couvertes par ma conduite postérieure. — À l'égard de mon vœu pour l’appel au peuple, je pensais alors que c'était une grande mesure, qui appelait le peuple à l'exercice de sa souveraineté ; mais, aussitôt que j'ai été convaincu que cet appel n’était proposé
(1) Arch. nat., W 500, affaire Fouquier-Tinville, 97° déposition(déposition de Pâris).
(2) Le tribunal était composé de : Amand-Martial Herman, président ; Etienne Masson, Etienne Foucault, Francois-Joseph Denizot et Charles Bravet, juges ; Jean-Baptiste-Edmond Lescot et Antoine- Quentin Fouquier, accusateurs ; et Anne Ducray, commis-greffer, (Arch. nat., W 342, doss. 648, 3° partie, p. 55.)
(3) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 4 partie, n°° 16 à 19, pp. 63-74. -
(4) Dans le procès de Louis XVI.
(5) Bull. du Tribunal révolutionnaire, 4° partie, n° 25, pp. 98 et 99. (Reproduit dans Buchez et Roux, t. XXXIL, pp. 154-156.) — Cf. Notes de Topino-Lebrun, p. 25.
que comme un ferment, un levain de discorde, j'ai déclaré que je votais contre l’appel au peuple. — J'étais bien éloigné de calomnier Marat, puisque je fus du nombre des soixante-dix-huit membres qui eurent le courage de protester contre le décret d'accusation lancé contre lui. — On m’accuse d’avoir fait des sorties indécentes contre le gouvernement républicain : je vais rétablir le fait. Envoyé commissaire à la Vendée, j'ai dénoncé bien des horreurs au Comité de salut public; fatigué de voir ces dénonciations infructueuses, je vins à Paris, je témoignai ma douleur de ce qui se passait, et voyant qu’on n’y avait aucun égard, je demandai mon rappel. J'avais fait inutilement des démarches auprès de ce Comité; voulant remplir mon mandat, j'écrivis à la Convention .la vérité, je dévoilai les trames des intrigants; je dénonçai le Comité de salut public, qui n’était que le mandataire de la Convention, et en cela, j'ai connu mes devoirs et je les ai remplis. Je n’ai point avili la représentation nationale; je m’'honore de mes écrits. » Ds
— « Il ne manque à ce que vous dites que les actions », lui dit brutalement Fouquier-Tinville.
« À cette apostrophe, rapporte des Essarts (1), l’estimable et infortuné Philippeaux répondit, avec cette noblesse et cette énergie que l'innocence et la vertu peuvent seules inspirer : « Il vous est permis de me faire périr, mais « m'outrager, je vous le défends. »
— « Il faut prouver jusqu'à quel point on vous ou-
-trage, répartit l’accusateur. Voici une lettre qui en donnera une juste idée, » Et il lut la lettre de Garnier à la Convention, mais singulièrement tronquée et défigurée, s’il la lut telle qu’elle est rapportée au Bulletin du Tribunal :
« De grands mouvements se manifestent dans le Mans.
(1) Procès fameux, t. I, p. 238.
Il m'a fallu soutenir une révolte sérieuse ; cette révolte a été fomentée par ceux-là même qui rédigèrent une adresse en faveur de Philippeaux. Il est assez naturel de le soupçonner ; 1l protégeait les commissaires que le Comité a fait arrêter ; cependant il est possible que Philippeaux soit innocent, mais les apparences l’accusent. »
Philippeaux, qui n'avait pas connaissance de la lettre de Garnier, puisque cette lettre ne fut lue à la Convention que le 14, et qu'il avait été arrêté dès le 10, ne put faire observer qu'on en modifiait passablement le texte. « Je n'ai d'autre crime à me reprocher, répondit-il, que d’avoir retracé dans ma lettre à la Convention toutes les horreurs de la Vendée. J'ai communiqué mes lettres à trois de mes collègues, à Merlin (de Thionville) et autres patriotes, avant de livrer ces écrits à l’impression. Tout le monde connaît les placards de Ronsin, de Momoro et autres, qui demandaient ma tête, et l'adresse aux Jacobins, provoquée contre moi. Deux cents citoyens ont attesté la vérité des faits que j’annonce. Trois commissaires sont venus réclamer justice pour moi, et j’ai eu la douleur de les voir plongés dans la captivité. J’attribue ces vexations aux menées sourdes de Levassew, mon ennemi juré. Il serait à désirer pour moi que le Tribunal fût éclairé sur les événements de la Vendée; j'en ai dit la vérité dans mon rapport; j'ai remplimes devoirs avec une exactitude, une fidélité austères; je n’ai point attaqué le gouvernement, »
Fouquier-Tinville abandonna alors la question des < attaques contre le gouvernement » pour revenir à l’accusation d’avoir soutenu les Girondins. « Comment justifierez-vous, demanda-t-il, vos écrits en faveur de Roland ? Ne pouvier-vous pas vous éclairer aux Jacobins sur le compte de cet homme? »
— < Pour juger sainement des actions humaines, répon-
dit Philippeaux, il faut considérer l’intention. Robespierre lui-même a été la dupe de Roland (1); mais six mois avant la proscription de cet ex-ministre, j'avais su l’apprécier et le présenter sous les couleurs qui lui convenaient. Mon erreur était celle de l’esprit et non celle du cœur. Interrogez les départements de la Vienne et de la Charente, ils vous attesteront mes opinions contre le fédéralisme. Je n’ai aucune part à la révolte dont se plaint Garnier et dont il me soupçonne l’auteur; supérieur à toute injure, à toute espèce d’outrage, je sais pardonner sans jamais me venger : je n’ai rien de plus à ajouter à ma défense. »
L'accusateur jugea, de son côté, n’avoir rien à ajouter à son interrogatoire, et il passa à Westermann.
Qn sait que, les accusés demandant la comparution de seize députés à la Convention comme témoins, et le Comité de salut publie ne voulant pas qu’on « fît entendre aucun témoin en faveur des accusés (2) », Saint-Just, à la suite d’une lettre de Fouquier-Tinville, représenta à la Convention les prévenus comme des forcenés en rébellion
(1) « Faire un crime, dit M. Robinet, et surtout un crime capital à Philippeaux, homme de bien et républicain des premiers jours, de ses relations avec les Girondins au temps où ceux-ci partageaient encore la direction du mouvement révolutionnaire, et bien qu'il eût quitté leurs rangs pour passer à la Montagne, aussitôt le procès du roi, nous parait excéder les limites de l’action judiciaire; mais fonder cette accusation sur le témoignage d'hommes qui avaient eu tant de mal à. se ranger à la République, tels que Barère, Amar, Voulland, Vadier, David et Robespierre lui-même, qui fut constitutionnel jusqu’au 10 août, familier de Petion et de Roland si longtemps encore après cette époque, c'est, il faut en convenir, pousser un peu loin le sansfaçon de la tyrannie. » (Le procès des Dantonistes, p. 354.)
(2) Affaire Fouquier-Tinville, 57° déposition (déposition de Vilain d'Aubigny). V. aussi dépositions de Pâris et de Topino-Lebrun (Arch. nat., W 500 et 501) et « Mémoire pour Antoine-Quentin Fouquier, ex-accusateur public près le Tribunal révolutionnaire établi à Paris, et rendu volontairement à la Conciergerie le jour du décret qui a ordonné son arrestation ». (Arch. nat., F'4435.)
ouverte contre le Tribunal, et que la Convention les mit hors des débats par un décret.
Les accusés furent reconduits à la Conciergerie, où ils avaient été transférés dès le commencement du procès. Le président demanda alors au jury s’il était suffisamment instruit. Le jury se retira dans sa chambre pour délibérer et, à son retour, se déclara suffisamment instruit et en état d'exprimer sa déclaration. A l'instant, l’accusateur public exposa que l’indécence avec laquelle les accusés s’étaient défendus dans le cours des débats, les brocards, les blasphèmes même qu'ils avaient eu l’impudeur de prononcer contre le Tribunal, devaient le déterminer à prendre des mesures proportionnées à la gravité des circonstances. En conséquence il requit, et le Tribunal ordonna que les questions fussent posées ‘au Jury, et que le jugement à intervenir fût prononcé en l'absence des: accusés (1). Puis le président, s'adressant au jury : « Citoyens jurés, dit-il, il a existé une conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain. » Il demanda, pour chaque prévenu séparément, s’il y avait pris part. « Pierre Philippeaux, homme de loi, député à la Convention nationale, est-il convaincu d’avoir trempé dans cette conspiration (2)? » Sur la réponse affirmative du jury, l’accusateur public présenta ses conclusions sur l'application de la peine; puis le président prononça, toujours en l’absence des accusés, la sentence les condamnant à la peine de mort et ordonna que le jugement leur fût notifñé par le greffier du Tribunal entre les deux guichets de la maison d’arrêt de la Conciergerie (3).
(1) Arch. nat., W 342, doss. 648, 3° partie, p. 55.
(2) Ibid. p. 62.
(3) Arch. nat, W 342, doss. 648, 3e partie, p. 55. — Bulletin du Tribunal révolutionnaire, n° 26, p. 102-108.
Les prévenus attendaient à la Conciergerie qu’on les ramenât au Tribunal pour y entendre leur jugement; mais on les avertit de passer au greffe. Là, au lieu de les conduire au Tribunal, les gendarmes qui les accompagnaient avaient reçu l’ordre de les mener à l’endroit où le bourreau s’emparait des condamnés et les préparait au supplice.
« Philippeaux, se voyant ainsi livré à la mort, dit avec un sourire amer : « Cette fin est digne du commencement « de mon procès. » Pendant qu'on lui coupait les cheveux, il s’écria plusieurs fois : « Ma femme! ma femme! mon « fils! je ne vous verrai donc plus! » Réuni avec ses autres compagnons d’infortune, il monta d’un pas ferme sur la fatale charrette et n’offrit pendant la route jusqu’au lieu de l’exécution aucun signe d’altération dans ses traits. Son visage était calme, son air était réfléchi sans être triste. On eût dit, en le voyant, qu'une méditation importante l’occupait. A la vue de l’échafaud, sa contenance fut la même, et il reçut la mort avec cette tranquillité d'âme qui est le partage de l'innocence (1). »
Son corps, avec celui des autres suppliciés, fut déposé dans le cimetière de la Madeleine de la Ville-l’Évêque, au n° 48 de la rue d’Anjou-Saint-Honoré (2).
« Nous qui avons livré le combat, avait un jour écrit Philippeaux (3), nous devons en essuyer la tourmente. » La tourmente l'avait emporté.
(4) Des Essarts, Procès fameux, t. I, p. 239. (2) Liste des personnes qui ont péri par jugement du Tribunal révolutionnaire, depuis le 26 août 1792 jusqu'au 13 juin 1794 (25 prairial an Il) et dont les corps ont été inhumés dans le terrain de l’ancien cimetière de la Madeleine, situé rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré. (Bib. nat., Lb“t/7.) (3) Défenseur, 1'° année, n° 40, 17 novembre 1792, p. 373.